Ma peau mate, mon nez aquilin, mes cheveux sombres et… leurs conséquences

Mircéa Austen a une peau mate et des cheveux sombres qui la placent souvent dans des situations inattendues, surtout quand elle doit faire face aux réactions de quelques imbéciles.

Ma peau mate, mon nez aquilin, mes cheveux sombres et… leurs conséquences

On m’en a souvent parlé, avant que je n’en prenne conscience moi-même : je n’ai pas une tête de Gauloise. La peau mate, les cheveux noirs… on sent bien que génétiquement parlant, y a du voyage dans l’air.

Tout à fait Shy’m, tout à fait

Le problème, c’est que comme mon prénom et mon nom sont tout ce qu’il y a de plus courants et que je n’ai pas d’accent, les gens se prêtent au jeu des devinettes, pour le meilleur… et parfois pour le pire.

Avoir le physique « méditerranéen » prédispose en effet à la rencontre de tout un tas d’imbéciles finis.

Oh, pas de grands criminels, hein, ils ne feraient pas de mal à une mouche… Simplement des gens dont la fréquentation a fini par m’apprendre deux ou trois choses sur ces discriminations quotidiennes dont on peut être victime lorsqu’on ne porte pas deux nattes blondes sous un casque à pointe, et qu’on est plus mojito que potion magique.

Quand j’ai « l’air juive »

C’est ce qui revient le plus souvent : j’ai l’air juive. Mais c’est quoi, avoir l’air juif ? Si je regarde les raisons qui poussent les gens à me considérer comme juive, je peux faire cette liste :

Ce qui veut dire que oui, en 2014, les signes évidents de judéité sont le physique (manquerait plus que j’ai les doigts crochus) et la profession. Pas les croyances, le fait d’aller à la synagogue ou de manger casher. Non. La longueur de ton tarin et le fait que tes parents aient de l’argent.

Clap clap clap.

Rien que cela aurait du me mettre la puce à l’oreille, mais je l’avoue : pendant longtemps, je n’ai pas compris la logique nauséabonde sous cette définition approximative des « origines juives ». Jeune, je m’en amusais, même…

Diverses rencontres plus ou moins effarantes se sont chargées de me remettre le problème sous le nez (que j’ai donc, vous l’aurez compris, long et crochu).

  • Sur Facebook

Cette personne ne me connaît pas. À l’heure actuelle, je ne sais toujours pas qui elle peut bien être.

Je naviguais tranquillement dans ma messagerie Facebook quand me prit l’envie d’aller cliquer sur « Autre », cette messagerie du spam que l’on découvre toujours trop tard. Voilà le message que j’ai pu y lire :

C’est comme ça c’est gratuit c’est généreux.

À noter qu’on peut évidemment être juif ET normand, mais sur le coup j’avoue avoir répondu avec moins de réflexion que d’habitude, sous l’effet du choc.

C’est donc ça l’antisémitisme, et de façon tout à fait étonnante, j’en avais été victime.

Mais c’était isolé, n’est-ce pas ? L’oeuvre d’un marginal colérique, probablement… Il n’y avait aucune raison pour que cela se reproduise.

Peu après, toute l’histoire Dieudonné émerge et échauffe les esprits.

  • La soirée avec des amis d’amie

Ainsi donc, on pouvait être catalogué « juive » sur la base de vieux critères éculés, et être victime d’insultes pour cette seule et unique raison. Soit : la bêtise sur Internet ne me surprend plus, après tout.

J’en étais là de ma réflexion lorsque j’ai été invitée à passer une soirée en compagnie d’amis d’une ancienne amie d’enfance. Je ne connais personne, exceptée elle, et tout de suite je suis atterrée par les blagues racistes et homophobes que j’entends : « Baisse la musique de tarlouze », « Me touche pas j’suis pas pédé » et autres réflexions spirituelles et prétendument humoristiques…

Je dois supporter ça toute une soirée, car je n’ai pas le permis voiture qui me permettrait de partir de ce village, alors je me tasse dans un coin et j’attends que ça passe.

Se déroule alors le dialogue suivant entre moi et un des invités, lequel m’alpague d’un :

— Je vais voir One Direction en concert !
– Cool, j’espère que ce sera les vrais membres du groupe, et pas des doublures !
— Tu sais qui a pas de doublure ? Dieudonné, lui il triche pas, lui c’est un vrai ! [insérer ici des crachotements de rage]
— Heu…
— Quoi, t’as un problème ? Les gens comme toi ont des problèmes avec Dieudo parce qu’il dit la vérité sur les gens comme vous !

Vous admirerez le passage élégant de One Direction à Dieudonné, que je n’ai toujours pas compris. Toujours est-il que cette personne m’a littéralement sauté à la gorge au premier prétexte venu, simplement à cause de mon physique, et le fait qu’il soit tombé à côté de la plaque ne change rien à la puanteur de sa réflexion sur « les gens comme vous ».

Or, quand on a le type « sémite », les réjouissances ne s’arrêtent pas à l’antisémitisme…

Quand j’ai « l’air arabe »

Il faut croire que tout le monde n’a pas lu l’article de Jack Parker, Je suis arabe et je ne vous veux aucun mal.

Malheureusement, là encore, ce n’est pas vraiment une surprise : j’étais bien au courant de ce racisme latent contre les personnes arabes, qu’elles viennent du Maghreb ou du Moyen-Orient. Mais il existe une différence, assez égoïste au final, entre savoir que quelque chose existe et en faire l’expérience par soi-même.

Mon père, encore plus « typé » que moi, se fait régulièrement fouiller à la sortie des magasins, voire suivre dans les allées… Mais là encore, j’avais besoin de le vivre vraiment par moi-même pour ressentir cette humiliation, d’autant plus cuisante qu’on sait bien, au fond, qu’on a rien fait de mal — et ça n’a rien à voir avec mes origines, peu importe que je sois arabe ou pas, je n’ai rien à me reprocher !

J’étais dans un tabac-presse, occupée à scotcher un colis, quand la tenancière se tourne vers moi et me lance d’une voix acide : « Hé, c’est pas l’heure de la prière ! ». Je relève la tête : j’étais à genoux au sol. Prière… au sol… Je comprends et j’écarquille les yeux de concert avec les autres clients, mais elle insiste à nouveau : « J’ai dit : c’est pas l’heure de la prière ». J’ai l’air arabe à ses yeux, donc je suis forcément musulmane. Voilà une vision du monde qui ne fait pas dans la nuance et qui intéressera beaucoup tous mes amis « d’origine arabe » et résolument athées…

Je mets 5 minutes, le temps de faire quelques pas hors de la boutique, à me rendre compte que j’ai été victime de racisme. Pour la première fois, je ressens cet étrange sentiment de honte, j’ai envie d’y retourner, de lui dire qu’elle s’est comportée de façon répréhensible par la morale et la loi, mais… je n’en ai pas le courage.

Je me suis rendue compte aussi que j’avais été terriblement égoïste. Jusqu’alors, je minimisais la souffrance vécue par les personnes victimes de racisme. Je savais que, pour dire une banalité, « le racisme c’est mal ». Mais je n’avais pas compris que le racisme « fait mal ».

Quand il avait « l’air italien »

J’aurais pourtant dû le savoir.

Alfredo, mon grand-père, est immigré italien en Lorraine. C’est de lui que me vient mon teint mat.

Il travaillait dans des usines, et mourra d’un cancer des poumons dû à l’amiante avec lequel il travaillait, comme tant d’autres, et dont on connaissait pourtant parfaitement les risques.

Un jour, dans les années 50, mon grand-père part à la mairie de sa ville pour se faire naturaliser. Sur le chemin, un homme, un inconnu, simple passant, lui lance « sale rital ! ». Il repart aussi sec chez lui et ne tentera plus jamais de prendre la nationalité française.

Ce que je retiens de ces mauvaises rencontres

Ce sont de simples passants, des camarades de classe, des commerçants, des gens ordinaires qui jour après jour nous rappellent que le racisme n’est pas un mythe, que ce n’est pas le fait de grands méchants agressifs, mais bien une réalité affreusement banale, ancrée dans le quotidien. Qui use sur le long terme. Cet « ordinaire » qui devient ordinaire seulement quand il a vaincu notre résistance collective face à l’absurde.

Un racisme aux lourdes conséquences, puisqu’il a poussé mon grand-père à « rester » italien. De mon côté, rien de comparable, et ces expériences restent rares par rapport à des personnes subissant le racisme en permanence, et dans toutes les sphères de leur quotidien (au travail, pour trouver un logement, dans les médias…).

À lire aussi : Le client raciste – Le dessin de Cy.

Ce que je retiens de ces rencontres désagréables et inattendues avec le racisme, c’est que les gens trouveront toujours une raison pour se défouler sur vous : pour les uns je suis juive, pour les autres arabe, ils choisissent, selon leurs petites méfiances médiocres du moment, leurs peurs enfouies et pathétiques, voire le journal télévisé qu’ils ont regardé à treize heures.

Je sens, à la façon dont les gens vont me parler de telle ou telle « origine », les tensions qui montent actuellement ; ils sont de plus en plus nombreux, les jeunes hommes que je croise en soirée, et qui tentent de me provoquer en me parlant d’Alain Soral…

J’ai l’air d’une oie blanche avec ma découverte des préjugés racistes, j’en ai bien conscience. J’ai aussi parfaitement conscience de ma chance : ce qui ne m’arrive que de façon ponctuelle fait le quotidien de millions d’autres personnes à qui, comme à mon grand-père, on ne laisse pas la moindre chance. Je ne cherche pas à me faire plaindre ou à changer la perception du monde sur le racisme, grâce à ces quelques anecdotes.

Ce qui est fascinant et ce sur quoi je m’interroge aujourd’hui, c’est cette plasticité dans le regard de l’autre, capable de me modeler une origine selon ses dégoûts du moment. Cela ne me concerne presque pas, finalement. C’est comme si on me disait : « Tiens, voilà une étiquette, débrouille-toi avec », en me plaquant sur le torse une dose de haine.

Souvent, j’en profite pour faire un peu de pédagogie, mais ces gens qui me balancent une étiquette à la face ne veulent pas de ça.

Et pour cause : ils apprendraient peut-être alors, avec horreur, qu’il ne suffit pas d’avoir un long nez pour être juif, la peau mate pour être arabe, qu’on peut être kabyle, arabe et chrétien, juif ET arabe (implosion totale de leur monde mental), qu’il existe des différences entre juifs séfarades et juifs ashkénazes… Bref, ils risqueraient de devoir se cultiver. Et se remettre en question.

Au final, ce sont eux les faibles, et moi et ma peau mate, on s’en moque bien, ravies de se fondre dans la masse en voyage sur tout le pourtour méditerranéen, de paraître Égyptienne en Egypte, Grecque en Grèce et Roumaine en Roumanie. L’important, c’est de ne pas les laisser gagner.

Pour aller plus loin…

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Dorri
    Dorri, Le 9 mai 2016 à 11h54

    @Mawika Je comprends que ça puisse t'énerver mais peut-être que tu peux aussi comprendre que pour les personnes étant tout le temps renvoyées à la question de leur origine, ça peut aussi être agaçant ? :erf: Personnellement je pense que si on veut poser la question, on doit au moins attendre de connaître un peu plus la personne, comme tu le fais, pour éviter de la faire se sentir "renvoyée" à son physique...même si ça n'est "que" de la curiosité de ta part...

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