Oxmo Puccino : l’interview

Sur un balcon à l'ombre d'un Paris ensoleillé, Émilie Laystary a interviewé Oxmo Puccino. Retour sur la carrière du parrain du rap français.

Oxmo Puccino : l’interview

Oxmo Puccino est probablement le seul rappeur que votre belle-mère écouterait sans se retrouver à froncer les sourcils, l’air aussi pincé qu’une Arielle Dombasle offusquée. C’est aussi le plus poète de nos écuries françaises, et pour cause : celui qui s’est d’abord fait connaître au sein du mythique collectif de hip-hop Time Bomb recèle dans son thorax un goût affirmé pour les figures de style et le lyrisme.

Mais depuis ses premiers vagabondages de rap avec les copains du XIXe arrondissement (quartier dans lequel il a grandi, côté Place des Fêtes), de l’eau a coulé sous les ponts de Paris, et Oxmo est aujourd’hui loin de ses premiers freestyles sur Générations, fricotages avec les X-Men et faits d’armes (lyriques) avec Pitt Bacardi.

Le nouvel Oxmo est né dans les années 2000, avec la sortie de son deuxième album, L’amour est mort. Est-ce à dire que l’autre – celui qui a incarné la relève dans les années 90 – est mort, que l’énergie est passée, que la brise est venue et la sagesse de l’âge arrivée ? Oui et non. Certes, celui que l’on surnomme Black Jacques Brel est aujourd’hui un vieux tonton du rap français, mais sa plume reste toujours aussi aiguisée. Un passage sur Blue Note, le label jazz que l’on ne présente plus, un voyage à Bogota, des collaborations avec la variété française et une Victoire de la musique plus tard, Oxmo Puccino fait aujourd’hui partie du paysage du hip-hop français, celui qui n’a de cesse de toujours se tourner vers lui, vieux phare et repère dans l’histoire du genre. Jusqu’à être peut-être un des rappeurs les plus intergénérationels et aimés de notre époque. Rencontre avec l’artiste, qui sort son nouvel album, Roi sans carrosse, lundi prochain.

Crédits photo : Steven Poindron

Quand la presse musicale parle de toi, il y a toujours un moment où la comparaison Black Jacques Brel arrive. Ça ne devient pas un peu étroit comme étiquette ?

C’est une question pertinente, parce qu’en effet, cette comparaison est presque systématique. Et la plupart du temps, c’est vrai que ça me fait sourire. Disons que l’expression devient presque galvaudée, dans la bouche de gens qui souvent réduisent eux-même Jacques Brel à Ne me quitte pas, Amsterdam… Par contre, venant des gens qui se sont vraiment appropriés le répertoire de Brel, là, la comparaison devient judicieuse, et j’ai des raisons d’en être flatté. Voir Jacques Brel sur scène, c’était quelque chose. Y’avait rien d’un simulacre. Un lyrisme puissant, une façon d’habiter les textes… Si certains voient des similitudes dans mon travail avec celui de cette grande légende, c’est bien. C’est une belle façon d’attirer le regard sur ce que je fais. Jacques, quand il chante Jef, on est dedans. Ce sont des tranches de vie, interprétées avec tellement de vie d’ailleurs, tellement plus que ce qu’on met parfois dans nos propres gestes. Ce genre de morceau allège la solitude.

Jacques Brel, c’est donc une figure phare de ton répertoire ?

Oui, mais au même titre que Notorius B.I.G., Charles Aznavour, Boby Lapointe, Rakim, Nas, et même Jay-Z. Sans même parler de Jimi Hendrix. Mes influences changent constamment, et ce, au gré de mes écoutes. Je ne reste pas figé dans un référentiel défini et passéiste. Mais Brel, à l’inverse de ces artistes que je viens de citer, j’ai arrêté de l’ingurgiter parce qu’il me faisait trop penser à certaines directions que je prenais déjà, mais surtout parce que je crois que je n’étais pas encore assez mûr pour comprendre la portée de son message, dans toute sa complexité. Ouais, quand j’ai commencé à l’écouter, je n’étais pas encore assez mûr, notamment en ce qui concerne l’amour, les hommes, les femmes, les pauvres, les riches… Je ne savais pas encore bien ce que je pensais de tout ça. Et quand on se sait sensible à un propos mais qu’on n’a pas encore assez de maturité pour penser par soi-même, on avale tout ce qu’une grande figure dit, sans réfléchir. C’est ce que j’ai voulu éviter, tu vois.

À quel point la poésie et le rap se rencontrent dans ton travail ? Qu’est-ce qui est le fond, qu’est-ce qui est la forme – je veux dire, qu’est-ce qui serait le pire : qu’on t’enlève le droit de rapper ou qu’on t’interdise la poésie ?

C’est hyper dur de répondre à cette question, parce que je n’envisage rien en terme de médium ultime. J’ai une facette qui rappe, une facette qui chante, une facette qui écrit, une facette qui lit, une facette qui parle… tout ça rentre dans une forme d’expression globale, et s’il devait en manquer une, les autres en pâtiraient forcément. Je vois ces facettes comme autant de matières et de textures différentes nécessaires à ma façon de m’exprimer. Je n’arrive pas à imaginer l’arbre sans une seule de ses branches… ça enlèverait du parfum. En fait, dans une même chanson, je peux chanter, je peux rapper, je peux parler, je peux slammer – mais je reste dans une même dynamique : celle de l’écrit, du propos, et du souci de son impact. Alors, pour répondre plus précisément : je crois que si on me demandait de ne plus rapper, je me retrouverais à faire quelque chose qui me semble ne plus être du rap, mais dans l’essence, ça en resterait quand même. Ça serait une sorte d’illusion auditive, en somme.

Tu as commencé à rapper à l’âge de 13 / 14 ans ?

Ça, c’est ce qu’on dit, mais en vérité j’ai commencé à l’âge de 20 ans. Avant ça, vers 13 ans, j’étais dans le milieu du hip-hop, oui, mais dans le sens le plus large du terme. J’écumais les concerts, je fréquentais des rappeurs, je graffais… J’ai passé toute mon adolescence « dans le rap ». Mais j’ai commencé à rapper tard.

En quoi l’ambiance effervescente du XIXe arrondissement t’a-t-elle permis de trouver l’inspiration ? 

Je réalise que j’étais entouré de gens précurseurs dans leurs visions artistiques : des graffeurs comme Slice, des mecs à fond dans le rap américain qui faisaient venir leurs albums d’outre-Atlantique, des passionnés… Le XIXe est un endroit un peu spécial, parce qu’il se situe entre le 93 et le reste de Paris. En tant que quartier de la petite ceinture, c’est un arrondissement qui a longtemps fait penser à la banlieue : y’avait beaucoup de terrains vagues à l’époque, de vieux immeubles, une population très mélangée… On ne se sentait ni à Paris, ni en banlieue. Et je pense que de cette géographie est né un état d’esprit très particulier.

Tous les gens qui ont grandi dans le 19 pourront témoigner : l’ambiance y a été particulière. On y a pensé les choses de façon différente, avec un rythme différent. Alors voilà, j’ai grandi au milieu de ces petits champignons-là, ces gens qui avaient envie d’aller de l’avant, de créer, d’innover. Y’avait une vraie émulation. C’est ce qui m’a donné envie de, moi aussi, « pratiquer ». Au début, c’était sans prétention, c’était sans réfléchir, c’était très instinctif. Et puis, au fur et à mesure que l’équipe s’est agrandie, l’impulsion est devenue le hip-hop tel qu’on a commencé à le connaître. Mais je ne me suis mis à me poser les questions sérieuses que lorsqu’on me les a posées. C’était à la sortie de mon premier album.

Il y a eu un moment avec Time Bomb où vous avez incarné la relève du rap.  Je pense qu’on peut le dire, non ?

Oui. Un nouveau courant, tout du moins. Disons qu’on se situait à ce moment-là à une époque charnière, une transition intéressante entre « l’instant où le rap français a trouvé son public », autrement dit « le rap français avait autant de vrais fans que le rap américain » et l’arrivée du 113, de IAM et de la Mafia K’1 Fry. Et c’est comme ça que progressivement, on s’est mis à rencontrer des jeunes qui n’écoutaient plus que du rap français. Je suis vraiment heureux d’avoir participé à cette période, et en un sens, d’avoir contribué à cette ébullition. C’était un beau soulèvement, et je crois que cette époque a peut-être été le dernier gros tremblement de terre dans le genre. Depuis, tout continue sur un fil. Y’a de bonnes choses, mais elles sont plus linéaires.

Est-ce qu’elle te manque un peu, cette période ? 

Non, pas du tout. Parce que je l’ai vécue à 100% et qu’aujourd’hui elle est révolue. Y’a eu des bons moments, d’autres plus difficiles. Mais c’est ce qui m’a permis d’arriver là où je suis aujourd’hui, et ça, je ne peux pas le regretter. Je vais bientôt reprendre une tournée, la 3e ou la 4e de ma carrière, et elle s’annonce très excitante. Je sors d’une autre, fantastique elle aussi. J’ai vécu trop de trucs enrichissants après Time Bomb pour ne me situer que dans la nostalgie. En avoir conscience me permet de ne pas regretter le passé. Disons que je m’évertue à essayer de garder la passion, à rencontrer des gens cools, à me méfier des gens moins cools… Donc non, je ne regrette pas cette période. Elle a été exceptionnelle. Mais le futur est devant nous.

Tu gardes encore contact avec Booba, IAM – ces gens avec qui tu as un jour collaboré ?

Non. On s’est rencontrés, on a bossé ensemble – tout ça c’était avant mon premier album. Mais on en est resté là, il n’y a plus rien eu depuis. De toute façon, on ne passe jamais sa vie avec une seule personne. Même pas ses parents, ni même ses amis. Il y a toujours un moment où on fait son chemin seul. La vie est faite de rencontres, ensuite il ne faut rien forcer.

Ton morceau préféré sur ce dernier album ?

Je crois que je n’en ai pas, parce qu’ils traitent tous de sentiments différents et de moments spéciaux. À la rigueur, je citerais cette chanson qui peut s’écouter assez souvent, Artiste, parce qu’elle résume bien la teneur de l’album entier. Elle dit beaucoup de choses que j’ai souvent eu du mal à exprimer avant, à travers des mots. Alors oui, j’en suis pas mécontent. En plus, elle est très positive. Mais je suis incapable de dire quelle chanson je préfère. Il n’y en a aucune que je serais prêt à enlever de l’album.

Tu as un jour expliqué que chacun de tes albums correspondait à de grands moments dans ta vie. Qu’est-ce que tu as l’impression d’avoir dit dans Un roi sans carrosse que tu n’as pas dit avant ?

Hmmm. Je réfléchis. Comment résumer ça… Je crois que le message est sûrement quelque chose comme « Regardez vous avant d’aller voir ailleurs ». L’avant dernier album, c’était plutôt « voyez les choses positivement »… Mais là, c’est ça. Ouais, « regardons nous davantage, essayons de mieux nous comprendre ». Le mal que je n’ai pas fait, Artiste, Roi Sans Carosse, Le vide en soi, qui parle du deuil… sont autant de morceaux qui cherchent à rappeler à quel point on vit dans une époque où on se montre beaucoup plus. Or, la plupart du temps, on ne se rend pas compte de ce qu’on met en scène, et souvent, on ne prend plus le temps de réfléchir à ce qu’on projette. Et forcément, des incompréhensions naissent de tout ça.

Ce nouvel album comporte un featuring avec Mai Lan, la Danse couchée. Peux tu nous parler de Mai Lan ?

Vision artistique phénoménale, sensibilité incroyable, voix sublime, une sens de la mélodie, une écriture qui arrive doucement… Cette fille, c’est de l’or. Ça fait maintenant un bout de temps que je la connais. Y’a beaucoup de personnes qui se trouvent être de grands artistes en puissance – mais il ne leur manque que le déclic. Eh bien ce déclic, il est arrivé chez Mai Lan deux ans avant qu’elle entre en studio avec moi. Elle s’est enfin mise à faire ce qu’on attendait d’elle depuis Bâtards de Barbares. Mais je ne suis absolument pas étonné ! J’ai toujours su ce que cette fille valait. J’attendais juste qu’elle s’exprime, qu’elle se lance. Alors quand il a fallu penser à une voix féminine, y’a deux noms qui me sont venus en tête : la première voix, très belle, mais plus classique… et puis Mai Lan. Mai Lan chante, Mai Lan rappe, Mai Lan a une voix splendide… pourquoi aller chercher ailleurs ?  J’ai donc fait appel à elle, genre « Allez Mai Lan, viens, on va faire un morceau », et tout a été très simple. On s’est échangés des idées, et le reste a suivi, vraiment naturellement. Un moment très fort.

Que penses-tu de la scène rap d’aujourd’hui ?

Je suis content. C’est simple : j’étais de l’époque où on disait que le rap était mort, qu’il n’en avait même plus pour 2 ans, que le rap c’était pas de la musique… Et aujourd’hui, on ne s’étonne plus qu’un jeune ait un groupe de rap, on ne trouve pas ça plus anormal que quand les gosses montaient des groupes de rock dans les années 80. Je trouve ça formidable. Que les gens en parlent encore, que les gens débattent, que les gens adorent leurs artistes, que les gens détestent certains autres artistes, tout ça, ça fait de l’animation… Aujourd’hui, le rap s’est enfin normalisé. La phrase « Ah mais le rap ça devrait pas exister », bientôt ça va devenir un signe de vieillesse de dire ça ! Ça va faire 30 ans qu’il est là, le rap. On le reconnaît enfin.

Il se démocratise ?

Il se fait comprendre. Il se démocratise, oui bien sûr. Encore que, c’est un mot marrant, ça, « démocratiser ». La démocratie définit ce qui est élu par le peuple. Le rap, lui, il a jamais été élu par le peuple. Il s’est imposé dans la rue.

Tu as eu une carrière très dense. Pour terminer, peux-tu nous raconter un moment fort qui t’a marqué et qui te marquera toujours ?

Puisqu’on parlait tout à l’heure du rap aujourd’hui… j’évoquerais bien cet épisode, début 98, en studio avec Prince Charles Alexander. Il avait produit, arrangé et mixé mon premier album, Opéra Puccino, et donc au studio il me dit : « Oxmo, in 10 years rap gonna disappear » ( « Oxmo, dans dix ans le rap va disparaître »). Il me dit ça comme ça, tu vois. Et moi, j’étais… ouais, foudroyé. Faut savoir que Prince Charles a vécu le jazz, la funk, le disco, et qu’après tout ça il a fini en tournée avec les Rita Mitsouko, et qu’après cette tournée, il s’est retrouvé en studio avec Puff Daddy, Mary J Blidge, Notorious B.I.G. et toute l’équipe… et juste après, il s’est retrouvé à faire les succès d’Alliance Etnik, IAM, et puis moi. C’est donc quelqu’un qui en connaît un bout sur la musique, puisqu’aujourd’hui, il est professeur de musicologie à l’université de Boston. Bref. Ce mec-là me disait « Dans 10 ans, le rap va disparaître. Là tu vois, les instrus vont devenir beaucoup plus mélodieuses, les rappeurs vont se mettre à placer beaucoup de chanteuses aux refrains, jusqu’à chanter eux-mêmes… tout va s’adoucir, et ils vont commencer à mettre de la pop dans leur musique ». Ça m’a fait mal au coeur, mais il a eu raison : c’est ce qu’il s’est passé. Et c’est particulièrement pour ça que définir le rap va être de plus en plus difficile : les rappeurs chanteront, les chanteurs rapperont, les compositeurs vont faire des prods hip-hop parce que c’est désormais dans leur culture, et les producteurs de hip-hop vont incorporer de plus en plus de mélodies de variété dans leurs prod’s. Eh bien voilà – aujourd’hui, on est en plein dedans. Que ce soit 50Cent, ou Orelsan avec son morceau Au bout du monde. Nous y sommes, et on appelle ça encore « rap » parce que c’est le dernier courant, le dernier affluent qui a ramené cette saveur… Mais ça portera un autre nom plus tard, quand on aura trouvé un autre visage, une nouvelle appellation, avec de nouveaux dosages. Ouais. Tout finit toujours par évoluer.

 — Oxmo Puccino, Roi Sans Carrosse, sortie le 17 septembre 2012.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Hokpoc
    Hokpoc, Le 12 septembre 2012 à 13h46

    Merci pour cette interview. Vraiment, elle est très intéressante à lire :) Et vivement le nouvel album !

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