Orgueil & Préjugés, de Jane Austen

S’il y avait une œuvre à sauver de mon feu, ce serait celle-ci. Peut-être ce papier verra-t-il de votre part le Préjugé, le désintérêt d’un livre trop rose de son essence, trop jaune dans ses vieilles pages. Mais un classique à sortir des flammes va au-delà du cadre bien mouluré des beaux clichés, au-delà des […]

Orgueil & Préjugés, de Jane Austen

S’il y avait une œuvre à sauver de mon feu, ce serait celle-ci.
Peut-être ce papier verra-t-il de votre part le Préjugé, le désintérêt d’un livre trop rose de son essence, trop jaune dans ses vieilles pages. Mais un classique à sortir des flammes va au-delà du cadre bien mouluré des beaux clichés, au-delà des pétales mièvres du Grand Amour. Voici pourquoi même dans les sphères les plus désabusées, ces mots-là seuls sont épargnés.

Dans la bulle Austen, le ruban décline l’Empire et les tissus tournent au bal. La gaieté rosit les joues et l’élégance est au classique. Et pourtant on ne saurait guère plaisanter sous le couvert, car lorsque l’on naît femme sous George III, l’existence est ligne droite : la naissance constate le sexe, le sexe impose l’enjeu, et l’enjeu est au mariage. Une union souvent tissée de bouts de ficelles, où la prime s’élève au rang et où l’on place au plus offrant. Voici pourquoi dans le cercle clos du mot famille, une bien belle fille est une promesse, et un laideron une maladresse. À caser vite.

« Sans se faire une haute idée des hommes ou de la vie conjugale, elle s’était toujours fixée comme but le mariage. C’est la seule ressource honorable laissée aux jeunes femmes de bonne éducation et de maigre fortune et, malgré l’incertitude du bonheur qu’il offrait, nul autre moyen plus attrayant n’existait pour elles de se préserver du besoin. »

A priori donc, l’amour n’a que l’odeur du gain, et bien souvent ne sent pas bon.
Or parmi le frais des cottages anglais, un certain nez se voit trop tôt froncé : celui d’Elizabeth Bennet, fille à quatre sœurs et aux idées bien butées. Fière de caractère et sans effarouchement, la jeune femme se refuse à donner annulaire à quiconque ne saura estimer tout le reste. Iconique pour son romantisme en arrière-bouche, elle ne renonce ainsi pas au souhait d’être à l’autel avec l’élu de son cœur – et refuse tout autre quête faite à genoux.

Manichéenne, Elizabeth l’est alors assurément. Dans un contexte où le bon est d’assumer son sexe sans condition, s’opposer à n’être qu’un sexe est une hérésie. Une femme est ainsi un être à tête courbée et courbes grâces, un consentement produit à vie. Sa nature ne peut et ne doit développer de volonté de liberté ou de romance, de volonté courte et insane. Être une femme, c’est ne pas être.

A priori donc, la demoiselle s’attend à décéder pucelle, sans connaissance de la moindre notion d’amour et conséquemment sans richesse…

Jusqu’au jour où la répugnance intercède et fait naître l’interrogation :

« [Il] se retourna et considéra un instant Elizabeth. Rencontrant son regard, il détourna le sien et déclara froidement :
– Elle est passable, mais pas assez jolie pour me tenter. Du reste, je ne me sens pas en humeur ce soir de m’occuper des demoiselles délaissées. »

La grossièreté est l’apanage de la noblesse, propos d’un certain Fitzwilliam Darcy réputé plus que riche. L’homme est en l’instant l’incarnation d’une pâleur froide et sèche, la langue rarement lâchée et toujours pleine vipère. Célibataire bourré de prestance, ses ténèbres le guindent et lui concèdent la droiture parfaite de l’inaccessible, du convoité.
Et de sa poitrine éclot l’Orgueil.

Dès lors, Elizabeth n’a de cesse de rejeter toute forme d’irrévérence à mesure que le sort la confronte à ce faux gentleman. Leurs routes se croisent et se déteignent, se distendent, se préjugent… Naît alors du ressentiment et du mépris le jeu éprouvant du « suis » et du « fuis », une broderie de relations colorées de ridicule sur fond de trame en forme de gain. Si le fil principal est certes doré, les nœuds s’emmêlent pourtant dès la pelote.
Il n’est donc pas bon ici de croire au soupir de la femme qui languit et de l’homme trop plaisant, car le napperon d’ensemble ferait tâche sur la table basse. La dentelle anglaise du clan d’Elizabeth Bennet, trouée en large part, n’est officiellement pas assez filée de bonnes manières.

Sans richesse mais passionnée, elle vient pourtant brûler un autre nez. Et caresser les sens de la trop noble arrogance…

« Mr Darcy : […] Que préconisez-vous pour encourager l’affection ?
Elizabeth : De danser. Et cela même si votre partenaire vous paraît tout juste passable… »

Provocatrice, Jane Austen l’était, et cette œuvre colporte ses facéties. Caricaturant les mœurs et disséquant le narcissisme, le mépris et la prétention d’une société encore trop étroite, elle épingle ainsi le miel des défauts et en fait un nectar juste assez sucré. L’amour y naît, y croît et manque parfois de s’y étioler, mais ne sombre jamais dans le dur pathétisme.

De là est ainsi née la perfection d’un love symbol, l’union rêvée de deux jeunes gens de fers trempés. Couturés jusqu’aux ourlets, les caractères délaissent leur couverture douceur dragée et s’habillent d’une véracité ayant explosé les siècles. Depuis 1813, nous dénouons toujours les rubans et les agrafes, passons les pages de nos histoires et gommons les heurts par grande fierté.

« Mr Darcy : […] La dissimulation sous n’importe quelle forme m’a toujours fait horreur. Je ne rougis pas d’ailleurs des sentiments que je vous ai exposés ; ils sont justes et naturels. Pouviez-vous vous attendre à ce que je me réjouisse de l’infériorité de votre entourage ou que je me félicite de nouer des liens de parenté avec des personnes dont la condition sociale est si manifestement en-dessous de la mienne ?
Elizabeth : Vous vous trompez, Mr Darcy, si vous supposez que le mode de votre déclaration a pu me causer un autre effet que celui-ci : Il m’a épargné l’ennui que j’aurais éprouvé à vous refuser si vous vous étiez exprimé d’une manière plus digne d’un gentleman. »

Mes propres coups, je les ai tués. Le souvenir de mes récits, de mes amours, de mes décès s’étouffe ainsi au fil des pages, jusqu’à crever à ce point d’orgue : la constatation qu’un venin coule pour se finir en élixir.

Et si – finalement – les plus belles histoires étaient tachées ?

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Map-Apple-Pink
    Map-Apple-Pink, Le 3 juillet 2012 à 5h04

    Je suis une folle de tout les romans de Jane Austen, je les ai dévorés les un après les autres avec la même frustration à chaque fois à la fin: "Quoi déjà finit ? Mais vous pouvez pas nous faire ça ! On veut savoir comment ils vivent après !", une des définitions d'un bon romans pour moi est le faite qu'ils en disent beaucoup mais jamais asse, pour que notre imagination puisse prendre le relais.
    Je ne sais pas si c'est par ce que j'ai vue Orgueil et Préjugés (celle de 2005) en premier mais ces mon romans préféré parmi toute ses oeuvres. J'ai vus et revus le film de 2005 ensuite j'ai vue et revus la version BBC ! Après j'ai lu le livre qui m'a transporté vue le nombre de détails ! Cela reste mon romans préféré entre tout les autres.
    Ça me fais plaisir de voir que je ne suis pas la seul dans ce cas, dans mon entourage aucune personne n'a cette engouement pour ce livre. Merci les Madmoizelles pour se soutien morale, je commençais à désespérer de voir quelqu'un y voyer un culte comme moi.
    :worthy:

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