La Part de l’autre (E-E. Schmitt)

1908, Vienne, Ecole des Beaux-Arts. Imaginons. Au lieu d’être recalé, le jeune Adolf Hitler, qui ne porte pas encore en lui ce qui fera son terrible avenir, est accepté. Que se serait-il passé ? Que serait-il advenu en Europe ? La part de l’autre s’attache à suivre parallèlement les vies des deux individus : le […]

1908, Vienne, Ecole des Beaux-Arts. Imaginons. Au lieu d’être recalé, le jeune Adolf Hitler, qui ne porte pas encore en lui ce qui fera son terrible avenir, est accepté. Que se serait-il passé ? Que serait-il advenu en Europe ? La part de l’autre s’attache à suivre parallèlement les vies des deux individus : le Hitler qui figure au générique de l’Histoire et Adolf H., plus fréquentable, un des possibles du précédent.

Sujet particulièrement casse-gueule, donc, d’autant que la personnalité d’Hitler reste un tabou majeur. Le film allemand La Chute a provoqué de multiples débats : doit-on montrer Hitler comme un homme, part de l’humanité ? Plusieurs années avant, le livre du philosophe-écrivain Schmitt va plus loin en décrivant l’homme bien qu’il aurait pu devenir, ancrant ainsi le dictateur parmi nous. La thèse du roman : l’homme se construit par ses choix. Hitler n’est pas un monstre engendré par le hasard, mais un homme qui a fait des choix, issu d’hommes et mené au pouvoir par d’autres hommes. Le nazisme est une aberration, mais d’autres Hitler peuvent surgir et d’autres idéologies fascistes se développer.

La part de l’autre, c’est aussi une réflexion sur l’identité. Le "destin" de chacun n’est pas inscrit dès sa naissance : Schmitt refuse en bloc tout déterminisme. L’opposition entre Adolf H. et Hitler, flagrante notamment dans les chapitres consacrés à la guerre 14-18, renvoie dans une moindre mesure à notre petite personne. Et moi ? Quelles possibilités d’être "quelqu’un de bien" je me donne exactement ? Est-ce que j’agis ou bien je subis ? Est-ce qu’il n’y a pas au fond de moi un truc hypra-violent qui pourrait ressurgir selon les circonstances ?

Comme diraient nos aïeux, c’est donc là une « lecture très saine », qui force à regarder les choses en face et à se poser des tas de questions. En fin de roman, l’auteur avoue d’ailleurs avoir souffert à force de s’imprégner de la personnalité du Führer : il a fini par être réellement pressé de le tuer littérairement. Du côté d’Adolf H., le problème est différent : plus le roman avance, plus on a de difficultés à suivre les chapitres qui lui sont consacrés. Que Hitler n’existe pas, qu’il n’y ait eu ni nazisme ni Shoah ni seconde guerre mondiale, ni guerre froide est perturbant et complexe à imaginer. Parce que tout ça, c’est inscrit au fond de nos crânes, et que finalement, chacun à sa façon porte Hitler en soi.

La part de l’autre, d’Eric-Emmanuel Schmitt, au Livre de Poche

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Extra_Smooth
    Extra_Smooth, Le 11 janvier 2006 à 23h22

    J'ai lu le mois dernier "Lorsque j'étais une oeuvre d'art" et j'ai trouvé ça moyen. J'me laisserais p'têtre tenté pour celui-ci...

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