Harvard lutte contre le sexisme, dans la douleur

La Harvard Business School a tenté de lutter contre le sexisme qui limite les opportunités de carrière des femmes (étudiantes et certaines profs). Deux ans après, le premier bilan est mitigé. Retour sur cette expérience sociologique grandeur nature.

La Harvard Business School est l’école de commerce de la prestigieuse université américaine Harvard, l’une des plus réputées au monde. Les étudiant·e·s qui sortent de cette école sont promis à de brillantes carrières, au sein des lieux de pouvoir économique. Enfin, surtout les étudiants…

Malgré les efforts déployés pour augmenter la proportion de femmes au sein de l’école, dans les faits, les femmes s’en sortent toujours moins bien que leurs congénères masculins. Leurs résultats académiques sont moins bons, elles peinent à s’insérer dans les voies les plus prestigieuses (et lucratives) des milieux de la finance, préférant s’orienter vers la filière marketing.

« Année après année, les femmes qui arrivaient pourtant avec les mêmes résultats académiques que les hommes réussissaient moins bien qu’eux. Attirer et conserver des femmes professeurs était une cause perdue. »

« Plusieurs businesswomen rodées à Wall Street confiaient que la Harvard Business School était pire qu’une salle des marchés, avec des étudiant·e·s de première année divisé·e·s en sections, qui assistent ensemble aux mêmes cours et finissent par développer des dynamiques de groupe nocives dignes des reality-show. »

« Certains étudiants, dont plusieurs issus des milieux de la finance, accaparent les discussions de classe, bizutent les étudiantes et les étudiants plus jeunes, et débattent ouvertement de savoir qui ils « tueraient, baiseraient ou épouseraient » [le jeu « kill boff marry »]) »

« Les événements de socialisation imbibés d’alcool sont pires. »

Extraits de Harvard Business School Case Study: Gender Equity

Face à ce constat, HBS a décidé de s’attaquer au problème des inégalités de genre. L’école s’est attachée à réduire les biais liés au genre, en devenant un laboratoire vivant.

« Une expérience pénible »

« L’expérience » a duré deux ans. Les actions suivantes ont été mises en place pour tenter de corriger les biais de genre :

  • Ateliers pour déconstruire certains comportements, apprendre par exemple à demander fermement la parole : les filles avaient tendance à lever la main avec hésitation, sans conviction.
  • Installation de sténographes dans les salles de cours, afin de pouvoir suivre et analyser les prises de paroles, et objectiver la notation des étudiants. En effet, la participation orale compte pour près de 50% de la note finale. Il fallait d’une part, améliorer la participation orale des filles, mais également corriger les éventuels biais de notation (les deux facteurs pouvant influencer l’écart de niveau constaté entre les filles et les garçons).
  • Séances de coaching individuelles pour les professeurEs non titulaires (la même population qui connaissait un fort turn over au sein de l’institution).
  • Changement de méthode : les fameuses « études de cas », qui consistent à donner à l’étudiant un cas concret à résoudre, ont été délaissées au profit d’un nouvel exercice appelé « Field » : on privilégie la résolution de problèmes en groupes de travail.
  • Un nouvel outil d’évaluation a été mis en place, permettant aux professeurs d’évaluer instantanément l’influence du paramètre « genre » dans leur notation.

Réussite académique VS réussite sociale

Ce facteur a été identifié comme étant déterminant dans la différence de participation orale entre les hommes et les femmes :

« Les femmes, et plus particulièrement les femmes célibataires, se sentaient souvent obligées de choisir entre réussite académique et réussite sociale. »

Sans surprise, être étudiante à Harvard n’affranchissait pas les jeunes femmes de la pression sociale qui s’exerce (consciemment ou non) sur elles.

« On peut soit être une pionnière, soit avoir une vie paisible »

C’est le dilemme des jeunes femmes ambitieuses qui se lancent à l’assaut d’un bastion masculin. Oui, ce vocabulaire guerrier est utilisé à dessein. Ce n’est pas parce qu’une profession n’est pas interdite aux femmes qu’elles y sont les bienvenues. Il reste dans l’univers professionnel un certain nombre de pré-carrés, sortes de village gaulois résistant encore et toujours à la mixité.

La finance est un de ces univers. Lorsqu’une étudiante de HBS a invité un manager de fonds d’investissements à venir faire une conférence à destination des étudiantEs souhaitant se lancer dans cette filière hautement lucrative (mais également très masculine), le professionnel lui a répondu un laconique « n’y allez pas ! ».

La justification de cette réaction transpire la patriarchie : l’intention n’était évidemment pas de renvoyer les femmes à leur cuisine, ce conseil était prodigué en toute bienveillance paternaliste. « Ils ne veulent pas de vous ». Sous-entendu : si vous y allez quand même, vous allez en baver. 

La réaction est un problème, mais la réalité est un problème plus sérieux encore. Car le manager en question a bien résumé le dilemme des jeunes professionnelles ambitieuses. Elles peuvent choisir d’investir une filière encore majoritairement réservée aux hommes, rien ne le leur interdit.

Mais elles devront faire plus d’efforts pour réussir à s’y intégrer. Elles seront davantage mises à l’épreuve que leurs homologues masculins.

Et surtout, elles seront très certainement et presque automatiquement élevées au rang de « role model ». Lorsque Marissa Mayer, la patronne de Yahoo, refuse de porter haut l’étendard du féminisme, il ne faut pas y voir un rejet de ses valeurs. Elle refuse simplement d’être « obligée », porte-parole par défaut de la cause.

Ce dilemme, une étudiante de HBS l’a parfaitement résumé par cette formule :

« Vous pouvez soit être une pionnière, soit avoir une vie plus simple, plus paisible. »

Résultats mitigés

À l’issue de deux ans d’expérimentation grandeur nature, le bilan est mitigé.

Plus de 70 professeurs, personnels administratifs et étudiant·e·s ont été interrogés, et témoignent d’une nette amélioration de l’intégration des femmes (étudiantes et professeures).

L’amélioration la plus notable a été la disparition de l’écart de niveau entre les hommes et les femmes chez les étudiant·e·s.

Mais les efforts déployés pour mener à bien cette expérience n’ont pas été unanimement bien accueillis. Certaines décisions prises par l’administration de l’école ont pu être perçues comme paternalistes, infantilisantes vis-à-vis des étudiant·e·s.

L’école a par exemple interdit le port de costumes en cours à l’occasion d’Halloween, pratique qui relevait pourtant de la tradition. Il s’agissait d’empêcher les étudiantes d’arriver en costume sexy, et de donner ainsi aux garçons « des raisons » de les objectifier…

…ou comment reprendre le raisonnement fallacieux de la mini-jupe et du harceleur de rue. Non, ce n’est pas aux filles de surveiller leurs tenues, c’est aux garçons de surveiller leur comportement. Ce n’est pas lutter contre le sexisme que de rentrer dans ce raisonnement, c’est au contraire s’inscrire précisément dans un stéréotype sexiste qui place sur les femmes la responsabilité des réactions des hommes.

De nombreux étudiants ont porté des t-shirts arborant le slogan « Unapologetic », une façon pour eux de rejeter « la leçon » qui leur était faite.

Un procédé critiquable, et critiqué

L’expérience anti-sexiste de HBS est loin de faire l’unanimité. Son succès relatif repose essentiellement sur l’amélioration des résultats académiques des étudiantes.

Est-ce le signe d’une véritable amélioration de la participation des femmes lors des cours ? Est-ce le changement de notation et de format d’exercice qui a permis de véritablement gommer un biais de genre (avec un format d’évaluation qui favorisait « naturellement » les hommes ?) Est-ce le signe d’un nouveau biais de genre, en faveur des étudiantEs cette fois-ci ?

Le bilan de l’expérience est donc difficile à déterminer.

Conclusion ?

Plusieurs conclusions peuvent néanmoins être retenues de cette expérience.

Les biais de genre existent, ils continuent de conditionner la façon dont nous appréhendons le monde. Ils continuent d’influencer nos choix. Et ce même au sein des classes les plus favorisées de la société (Harvard accueillant tout de même des étudiant·e·s considéré·e·s comme étant « l’élite »). Faute d’adresser ces constructions genrées, elles continueront de façonner nos représentations sociales.

Adresser et dénoncer les biais de genre est un processus complexe. Les actions déployées dans ce but ne peuvent être efficaces que si elles s’adressent aux hommes ET aux femmes. Il ne suffit pas « d’aider les femmes à rattraper » leur retard/ le décalage qui peut exister vis-à-vis des hommes.

Dans l’expérience d’Harvard, cela a conduit certaines étudiantes à adopter des comportements aussi rudes que ceux de leurs camarades, au lieu d’avoir pour effet d’amener les hommes à modérer leurs comportements.

Plus que jamais, la lutte contre le sexisme et les biais de genre ne peut pas se faire sans les hommes, sans leur prise de conscience et leur adhésion volontaire au processus. Plusieurs étudiants (et professeurs) de HBS ont été « braqués » par le côté magistral et contraint des exercices qui leur étaient imposés.

Nombreux sont ceux qui ont notamment refusé de prendre la parole en groupes de réflexion contre le harcèlement sexuel, par peur de « se griller » auprès des membres de leur réseau professionnel.

La sensibilisation au sexisme ne doit pas être humiliante, ni punitive envers les hommes. Ce n’est pas une revanche que les femmes ont à prendre, ce doit être un progrès social, bénéfique pour tous.

Enfin, la finalité n’est pas, pour les femmes, d’avoir nécessairement la même carrière que les hommes, mais d’avoir le choix. Et ce choix inclut celui de ne pas s’investir dans des filières qui ne les attirent pas. Ce choix inclut celui de ne pas souhaiter être un porte-étendard du féminisme, et de mener tranquillement sa carrière, réussir sans avoir à être « une femme qui a réussi ».

Harvard a le mérite d’avoir tenté l’expérience. Et l’expérience a démontré que le chemin pour atteindre l’égalité est encore long.

Que penses-tu de l’expérience d’Harvard ? 

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Cailhin
    Cailhin, Le 17 septembre 2013 à 15h07

    Pour celles que ça intéresse, un autre article a été publié sur la question sur Rue89

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