Le genre non-binaire, au-delà de l’« homme » et de la « femme »

Ce lundi 31 mars, c'est la journée de la visibilité trans. L'occasion d'en apprendre plus sur des genres méconnus, ceux qui échappent à la binarité homme/femme.

Le genre non-binaire, au-delà de l’« homme » et de la « femme »
Certains prénoms ont été changés.

Quand on pense genre, on pense homme ou femme. C’est ce qu’on doit cocher sur la plupart des formulaires administratifs et à l’inscription sur beaucoup de sites. Sur Facebook, c’était comme ça jusqu’au 13 février dernier ; mais depuis cette date, les usagers américains peuvent choisir parmi une cinquantaine d’options (voir encadré en fin de page).

Pour beaucoup, c’est une découverte : on peut se définir en dehors de la binarité. Le genre n’est pas forcément une alternative entre deux propositions, homme et femme : beaucoup d’autres identités existent !

Difficile d’échapper à la binarité du genre lorsqu’elle est reflétée jusque dans le langage. Si la plupart des personnes interrogées utilisent le « them » singulier en anglais – le pronom neutre le plus courant, disponible depuis février pour les utilisateurs américains de Facebook – la langue française n’offre pas les mêmes facilités. Certaines personnes non-binaires utilisent « ille », « iel/yel », ou « ol » mais le problème reste intact puisque tous les adjectifs doivent être genrés.

En outre, ces options ne satisfont pas tout le monde. « Je n’aime pas ces pronoms car ce sont des mélanges entre il et elle », proteste Morgan : « moi je suis pas « un peu des deux », je suis en dehors de ce binaire-là ». Ils présentent aussi le défaut d’être peu compréhensibles à l’oral : « en général on pense que j’ai un défaut de prononciation », explique Lux, qui alterne les pronoms pour parler d’ellui-même et invente même des accords étranges comme « théâtreuxe » (une personne qui fait du théâtre).

Alterner est une stratégie assez courante chez les personnes non-binaires. D’autres se tiennent à un pronom. Parfois, par commodité, c’est celui qui leur a été assigné à la naissance, comme pour Laure ; toutefois si à l’écrit elle s’accorde au féminin il existe un neutre dans sa langue maternelle, la langue des signes.

Au contraire, certaines personnes préfèrent le pronom inverse de celui qui leur a été donné : « Dans un monde idéal où on m’aurait pas assigné de genre à la naissance, j’utiliserais n’importe quel pronom indifféremment », explique Morgan, « c’est d’ailleurs ce que je faisais à une époque. Mais au vu de mon vécu de personne assignée meuf, quand on m’assigne le genre féminin ça fait écho à tout un tas de violences. Au contraire, je n’ai pas été assigné mec de façon coercitive, c’est pour ça que j’utilise « il ». »

Un ressenti difficile à décrire

À quoi tient notre genre ? La question n’est pas évidente. Il existe des femmes aux cheveux courts, des femmes qui ne portent pas de jupe, détestent le rose, ne sont pas douces ou n’aiment pas le shopping. Pour combattre ces stéréotypes, certaines disent parfois « je suis une femme parce que j’ai un vagin/un utérus/deux chromosomes X, c’est tout ». Mais cette définition est elle aussi excluante puisqu’il existe des femmes avec un chromosome Y, des femmes sans utérus, des femmes avec un pénis.

Finalement, difficile de savoir vraiment pourquoi on est une femme ou un homme. Expliquer ce que recouvre un genre non-binaire n’est pas plus évident :

« On vit dans une société tellement cissexiste que notre langage ne fournit pas les outils nécessaires pour décrire les expériences des personnes trans », explique Morgan. « Si j’essaie, ça se traduit en termes de sentiment d’imposture quand je me présentais au féminin, sentiment de travestissement quand je m’habillais « en meuf ». »

  • Cissexisme : le système qui considère les personnes cisgenres comme supérieures aux personnes trans, ces dernières étant vues comme anormales.
  • Cisgenre : une personne dont le genre et le sexe qui lui a été attribué à la naissance coïncident.

Dans l’anime Soul Eater, le personnage de Crona Gorgon n’est désigné qu’au genre neutre en japonais.

Pour lui, être non-binaire c’est surtout ne pas être une fille (le genre qu’on lui a assigné à la naissance), mais ne pas vraiment se sentir garçon non plus.

« Je n’arrivais pas à socialiser tant que ça ne pouvait se faire qu’en tant que fille. Au-delà de « je voulais jouer avec les garçons », il y a tout un tas de codes sociaux, de règles de la communication entre meufs que j’étais incapable d’assimiler », explique-t-il.

« Tu attends d’une femme une façon d’interagir différente de celle d’un homme, différentes façons d’utiliser le langage non-verbal, différents référentiels de ce qui se fait ou ne se fait pas. Par exemple, j’étais trop direct pour socialiser en tant que fille. On attendait de moi que je prenne des pincettes, que je ne dise pas les choses trop franchement et j’en étais incapable. »

Cé décrit une expérience assez proche : assigné garçon, ille a toujours eu l’impression de « faire partie du groupe des filles », sans en être vraiment une. Aujourd’hui ille se décrit en français comme « non-binaire » :

« Je cite notamment Kate Bornstein quand elle dit qu’elle « ne se sent pas femme et qu’elle sait qu’elle n’est pas un homme ». C’est un peu la façon dont je me sens et cette phrase le résume très bien. Il y a aussi le rapport aux rôles sociaux, en disant que je ne me vois pas du tout en « homme qui fait carrière » ni en « père de famille ». »

En plus de ne pas être binaire, l’identité de genre peut varier. Lux se définit ainsi comme « fluide » :

« Non seulement je me sens en dehors d’une binarité genrée, mais en plus mon identité va évoluer sur différentes parties de ce spectre, même si mon expression extérieure est surtout hardfem — c’est-à-dire des codes féminins traditionnels mais dans un registre « agressif », par exemple des robes toutes mignonnes portées avec des rangers et le crâne rasé. »

Comme ellui, de nombreuses personnes non-binaires se sentent plus masculines ou plus féminines selon les jours. « J’en ai marre que les gens me voient comme une femme alors que je ne me sens féminine qu’environ deux jours par mois ! », se plaint ainsi un-e membre de Tumblr.

Hanji Zoe, de l’anime L’Attaque des Titans, est également désigné au genre neutre

Laure, quant à elle, se considère « de genre neutre » car elle est « à la fois une femme et un homme » au niveau biologique. Si elle a été prise pour une fille à la naissance et a commencé à développer des seins à la puberté, elle a aussi eu de la barbe et la voix qui muait ? sans compter des règles qui ne venaient pas, faute d’utérus.

Elle a d’abord pris un traitement hormonal car assumer un genre non-binaire était difficile à l’adolescence, mais l’a depuis arrêté : « Je ne me reconnaissais ni dans le genre féminin ni dans le genre masculin », explique-t-elle. « Je ne voyais donc plus l’intérêt de prendre un traitement pour maintenir un sexe hormonal conforme à mon sexe identitaire ».

À lire aussi : Je suis une fille aux chromosomes XY, le témoignage d’une madmoiZelle intersexuée

« Je parlerais des identités non-binaires au pluriel » commente Karine Espineira*, co-fondatrice de l’Observatoire des Transidentités. « Si le référent est le binarisme homme-femme, il est débordé par des identités trans, elles-mêmes plurielles. Les autodénominations transgenres, transsexes/transsexuelles (regroupées sous le terme parapluie transidentité) sont aussi débordées par des identités dites « autres » ou « alternatives ». »

Et en pratique ?

La non-binarité n’est pas forcément évidente à expliquer à l’entourage, surtout s’il n’est pas sensibilisé. La plupart du temps les proches sont au courant, ainsi que les amis les plus ouverts — souvent issus de milieux militants et/ou rencontrés sur Internet.

Dans l’entourage de Lux, « ça va des gens pas vraiment proches mais qui ont compris l’idée après m’avoir entendu répéter ? en riant ou non ? que de toute façon je ne suis pas une fille/un garçon à ceux qui, sans même que je leur en parle, pensent que j’ai un problème dans ma tête avec ma « féminité » ? dont mes parents ? et que « tout ça » ? y compris mon féminisme et mon militantisme LGBTQIA** ? n’est qu’une lubie passagère »…

Pour sa part, Laure ne se reconnaît pas dans le genre féminin mais continue à se présenter ainsi par commodité, surtout dans le monde professionnel. Avec ses amis proches, elle est plus ambiguë, mais ne fait jamais clairement mention d’un choix de genre.

« J’aime bien être féminine, je trouve ça joli » raconte-t-elle. « Pour autant c’est un choix esthétique plus qu’identitaire. Je ne suis pas de genre féminin. Il m’arrive de m’habiller en homme. Pour moi ce n’est pas un travestissement. Je suis « entre les deux » mais légèrement plus de genre féminin. »

Je suis neutre du point de vue du genre. Je n’existe que par la description que les gens veulent bien faire de moi. S’ils me décrivent majoritairement comme une femme, ça me convient. Si demain ils me décrivent majoritairement comme un homme ça me convient aussi » explique-t-elle encore.

« J’ai conscience que pour qu’un basculement s’opère il faudra que je le décide. Mais si je débarquais dans une nouvelle ville en m’appelant Laurent et en m’habillant autrement, je suis pas sûre que ça choquerait grand-monde. »

Kaworu Nagisa, dans Neon Genesis Evangelion, est souvent perçu comme masculin mais ne dévoile jamais son genre

Pour Morgan, cela fait maintenant trois ans qu’il est « sorti du placard » , et a arrêté de se présenter comme une fille. Aujourd’hui, avec son visage fin, ses cheveux courts et ses gilets d’homme un peu rétro on lui donne parfois du « monsieur », parfois du « mademoiselle ».

« J’ai la prétention de n’être pas genrable » explique-t-il. « Quel que soit le genre que m’attribuent les gens, ils se trompent. Ce n’est pas toujours évident. Par exemple si tu es dans le placard, qu’on t’a toujours assigné fille, c’est difficile d’avoir réellement le sentiment qu’ils se trompent. Ils se sentent dans leur bon droit, tu te sens faible et « découvert ». Maintenant, je sais qu’ils n’ont pas confiance dans leur façon de me genrer, que quoi que je leur dise ils vont rectifier, que c’est moi qui suis en contrôle de mon genre. »

Aujourd’hui, dans sa vie quotidienne, et notamment à son travail, il se sent mieux : ni lui ni son entourage n’attendent de lui qu’il joue le rôle d’une femme. Toutefois il ressent toujours un malaise lorsqu’on le prend pour une fille et qu’on attend de lui qu’il joue ce rôle ? chez le coiffeur par exemple.

La binarité, pas si évidente

Certaines personnes remettent en cause la binarité du genre en elle-même :

« Honnêtement je ne sais pas vraiment pas du tout ce que sont un « homme » ou une « femme » à part des constructions sociales », explique Elliott. « Que ça soit génétiquement ? les intersexes ? ou pas, la notion de binarité n’existe vraiment pas à mon sens. Enfin c’est comme « t’es noir ou blanc » en oubliant que même si t’es blanc, que tu sois Finlandais ou Espagnol, t’auras sûrement pas la même carnation.

Du coup je ne suis pas binaire parce que je ne suis ni un homme, ni une femme, parce que les hommes et les femmes sont des notions qui n’existent pas dans ma conception du monde. Ce sont des trucs très abstraits. Il existe des êtres, pas des genres et/ou des sexes. »

Lui-même, assigné fille à la naissance, a changé de prénom et de pronoms pour correspondre à sa représentation de lui-même, qui correspond à une présentation sociale masculine.

Kevin, lui, a toujours eu du mal à comprendre la « différence des sexes » :

« Pour moi, homme ou femme, ça n’a jamais eu vraiment d’importance », explique-t-il. « Quand j’étais gosse, je ne savais pas que ça existait. Au collège, on m’a vaguement dit que les filles avait un zizi différent du mien, mais comme je n’en côtoyais pas, je m’en foutais. »

Élevé par des parents très traditionalistes, où les rôles de genre étaient très forts ? papa travaille, maman cuisine ? il avait paradoxalement du mal à saisir les différences hommes/femmes :

« On m’avait dit que c’était normal, que c’était ça la famille, mais chez les autres personnes c’était autre chose. On me disait qu’il y avait une différence, mais je ne la voyais pas. »

Dans Host Club : Le lycée de la séduction, le personnage Haruhi Fujioka est d’abord présenté comme un garçon mais est « biologiquement une fille ». Il est souvent perçu comme non-binaire car selon lui le genre ne devrait pas compter.

Après une relation amoureuse avec une personne androgyne et la lecture de beaucoup d’articles sur internet, Kevin est un peu plus au clair sur son identité de genre :

« À présent je pense ? je ne suis pas encore sûr ? que je suis peut-être androgyne par mon apparence et ma personnalité, mais qu’au final je suis humain. »

Cette vision des choses est sans doute plus répandue qu’il n’y paraît, puisque sans aller jusqu’à se définir comme « non-binaires » beaucoup de personnes avouent ne pas se sentir entièrement homme ou femme.

Dans la conclusion d’une lettre à ses frères et sœurs, où il leur conseille d’être eux-même, Cé cite ainsi Kate Bornstein : « Personnellement, je pense qu’aucune question contenant « soit/soit » ne mérite de réponse sérieuse, et cela inclut la question du genre »

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*Karine Espineira est chercheuse en sciences de l’information et de la communication. Elle a notamment collaboré à La transyclopédie, tout savoir sur les transidentités.

**LGBTQIA : Lesbienne Gay Bi Trans Queer/Questioning Intersexe Agenre/Asexuel.

Depuis le 13 février, les utilisateurs américains de Facebook peuvent choisir parmi plus de 50 nouvelles options de genre, de « Agender » (agenre) à « Trans Woman » (femme trans) en passant par « Gender Variant » (dont le genre varie).

« La situation où on ne pouvait choisir que H ou F et où on était obligé de choisir était carrément inacceptable » juge Morgan, regrettant toutefois que l’option n’existe pas en français – on ne peut ni la sélectionner un genre non-binaire ni voir celui des autres.

Il salue aussi la présence d’une femme transgenre parmi les développeurs de cette option, Brielle Harrison. « Il va y avoir beaucoup de gens pour qui cette évolution ne signifiera rien », déclarait cette dernière au Guardian le 14 février dernier, « mais pour les quelques personnes que cela impacte, ça change tout. »

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Voici le dernier commentaire en date :

  • JAK-STAT
    JAK-STAT, Le 28 mai 2016 à 19h37

    Diophantienne
    @Blue Banshee effectivement c'est un spectre. Le truc c'est que les gens qui utilisent un terme pour parler de leur genre ne se mettent pas dans une case. Je reviens sur ta question de 'pourquoi les gens ont besoin de définir / catégoriser / etc'. La société occidentale est cissexiste : on nous dit qu'il y a deux genres mutuellement exclusifs et qu'on se doit d'être le genre qui nous a été assigné à la naissance. Si ce n'est pas le cas, on peut ressentir un malaise plus ou moins intense parce qu'on ne correspond pas aux attentes assez énormes (parce qu'il y a la misogynie et beaucoup de stéréotypes) placées sur nous. Avoir un mot à placer sur son ressenti permet de le normaliser, de ne pas avoir à se considérer comme un échec ou une anomalie à cause de ça.

    Après les mots ne sont pas la seule manière de se placer sur le spectre ; on peut (si on le veut) visualiser son genre via des outils comme la Gender Unicorn ou via des dessins (j'ai vu une série de dessins où l'artiste parlait de son genre via différentes comparaisons). Y a pas de code hexadécimal pour le genre (pour reprendre ta comparaison) et donc c'est très difficile (voire impossible) de se placer sur le spectre de façon absolue donc utiliser des mots (rouge, bleu, beige) pour se définir ne fait pas de ces mots des cases absolues (y a plein de nuances de rouges par exemple, et il peut y avoir des entre-deux comme le bleu/vert)
    D'accord, tu as répondu à ma question (ce qui n'exclu pas d'autres réponses) ^^
    Le genre reste un concept très complexe

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