50 Nuances de Grey et la représentation du BDSM — Témoignages

Des adeptes des pratiques BDSM nous ont donné leur avis sur Fifty Shades of Grey, et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elles ne conseillent pas vraiment de s'inspirer de cette saga.

50 Nuances de Grey et la représentation du BDSM — Témoignages

* Les prénoms ont été modifiés.

L’acronyme BDSM signifie, rappelons-le, bondage et discipline, domination et soumission. Il s’agit d’ébats sexuels spécifiques, où l’un•e des partenaires est dominé•e par l’autre. La saga 50 Shades of Grey, adaptée au cinéma dans un long-métrage qui sort aujourd’hui, met en scène des pratiques sado-masochistes, mais quelle image en donne-t-elle ? Des lectrices pratiquant le BDSM nous ont donné leur avis sur les attitudes montrées dans les livres.

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Un consentement flou qui ignore les règles du BDSM

Des lectrices nous avaient raconté en 2013 comment elles pratiquaient le BDSM, évoquant :

« la possibilité de ressentir du plaisir dans une « douleur », tant qu’elle est voulue, tant qu’elle est consentie. »

Cette notion de consentement n’est pas négociable, et le BDSM se pratique entre deux personnes qui se sont mises d’accord, qui ont posé les limites à leurs rapports. Une lectrice adepte du sado-masochisme insistait en 2012 sur l’indispensable safeword (ou safegesture) permettant à la personne dominée d’arrêter les ébats à tout moment :

« Le safeword, c’est le truc qui prouve que ce « Non, non » ne veut pas dire « Non, enfin si vas-y c’est le jeu » mais vraiment « NONONONONON ». Lors d’ébats comportant des contraintes et de la douleur (mesurée), il n’est pas rare qu’on dise « Stop » mais qu’en fait, on ne le pense pas vraiment. Le safeword permet d’éviter ça, et ça peut être n’importe quoi, de préférence un mot un peu rare ou incongru qui ne sortirait pas vraiment par erreur (et puis c’est toujours rigolo de crier « Kangourou » ou « Kamoulox » pendant l’amour). Le safegesture c’est le même principe : quand on ne peut pas parler, on a un geste qui veut dire que nononononon»

C’est l’un des premiers soucis avec 50 Shades of Grey : Christian Grey fait bien signer un contrat à Anastasia Steele, mais sans qu’ils n’en aient défini les termes avant, sans qu’elle consente clairement à tout ce qu’il lui demande… ou plutôt lui impose, pour le coup. Plusieurs ébats se font sans le consentement de l’intéressée.

Rachel explique :

« Dans les tomes suivant le premier, Anna utilise de plus en plus le safeword mais lui ne l’écoute qu’une seule fois, quand elle a dû beugler « ROUGE » quatre fois !

Et elle dit à plusieurs reprises des choses comme « je ne suis pas sûre »« non »« j’ai pas envie », mais le mec l’ignore complètement. »

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Roxanne a été choquée de la vision que les livres donnent de sa sexualité, et ne s’y reconnaît pas du tout :

« Ce film donne à voir une relation abusive où les rapports de domination sont honteux et dépassent toutes limites. Comme précisé dans le livre et le film, il y a normalement un contrat. Les partenaires en discutent, c’est bon, c’est rassurant, c’est un moment de plaisir. Dans 50 Shades, Grey fait pression sur Anna. Il la domine hors des limites (parce qu’il n’y en a pas). Il la viole plusieurs fois. Une relation BDSM saine ne tolère pas le viol conjugal et ne le justifie pas ! Ce n’est pas une pratique !

La domination est une pratique fondée sur l’accord, sur le respect. Ça ne dure pas en permanence : c’est un jeu de rôle. 

Les exemples de violences sont innombrables : Grey la force, Grey la viole, Grey l’oublie après l’acte, Grey ne la soigne pas après avoir outrepassé les limites, Grey la laisse seule, Grey la maltraite, Grey l’isole, Grey est un monstre. Anna est une victime de violences conjugales. »

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Pour les filles ayant témoigné, les livres ne montrent donc vraiment pas le respect indispensable à une relation BDSM saine, et le jeu de rôles que le BDSM crée normalement pour les ébats n’en est pas un : le rapport de domination régit toute la relation entre Christian et Anna, sans qu’elle ne donne son consentement. C’est aussi ce qu’explique Alice.

« Le ou la dominant•e ne peut pas savoir ce que pense le ou la dominé•e. Il faut donc une charte avec ce qu’il est permis de faire et ce qui ne l’est pas, il faut aussi un safeword ou un autre système de code qui permet au dominé•e de dire ou de montrer ce qu’il ou elle ressent réellement, au-delà du scénario. Tous les pratiquants de BDSM ont des manières différentes de faire tout ça, mais la majorité est d’accord pour dire qu’il faut à tout prix fuir « Le Maître » qui s’autoproclame capable de se passer d’un tel genre de code parce qu’il serait capable de « savoir » quand il dépasse la limite.

Il ne peut pas savoir. Parce qu’un•e dominé•e ne le sait parfois pas lui-même ou peut avoir du mal à le dire. C’est pour ça que le BDSM doit être encadré par des accords explicites entre les pratiquants, doit être réfléchi ; la personne dominante doit être constamment vigilante, elle ne peut pas se laisser aveugler par son propre plaisir. Il est également très courant que les participants discutent avant et après le jeu pour dire ce qui est attendu et savoir ce qu’il s’est passé dans la tête de l’autre au cours de la session.

En ce qui concerne 50 Shades of Grey, dans la mesure où le premier tome ne comprend pas de safeword, pas de codes qui indiquent l’état d’esprit de la personne soumise, pas d’arrêt du jeu, et que les rôles de dominant/dominée deviennent réels et ne sont plus un jeu… Cette histoire montre que la nana est une esclave. Elle est peu à peu privée de sa dignité humaine et ne peut se définir que par et pour son « maître ».

Ce n’est donc pas et ça ne sera jamais du BDSM. C’est une histoire d’abus sur laquelle des tas de gens fantasment par méconnaissance. Ces gens fantasment sur une relation abusive, pas sur du BDSM et c’est pour ça que cette histoire est dangereuse : elle sublime ce qui devrait être pointé du doigt»

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Les romans ont donc révolté Roxanne :

« Pour moi, le BDSM est une relation basée sur une confiance accrue, sur une tolérance des « tabous », sur une ouverture d’esprit et sur un strict respect de l’autre. Pas une relation entre un manipulateur sadique sans égard et une victime malheureuse qu’on sexualise à tout va. Rien n’est réaliste. Rien n’est bon. Les scènes de sexe m’ont laissée froide. Le récit m’a choquée. La relation des personnages m’a donné envie de vomir. Je hais ce livre parce qu’il est sexiste, promeut la violence conjugale, une mauvaise vision du BDSM. »

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Couple et BDSM

Elsa a aussi repéré le problème de la relation entre Anna et Christian, régie par une sorte de chantage affectif :

« Anna, tout ce qu’elle veut, c’est être aimée par cet homme, et notez bien qu’ils ne discutent JAMAIS de leurs véritables aspirations. Vive la communication, base du BDSM. »

Claire explique de plus l’ignorance dans laquelle l’héroïne est maintenue, et son statut de victime plus ou moins explicite :

« Le problème, c’est que TOUT LE LONG du premier livre (je me suis arrêtée là), on peut se demander si elle est vraiment consentante, quand elle est en mode « Oui mais non mais et si mais non mais peut-être mais je sais pas mais en fait oui sauf que non mais si » ; ce n’est pas du tout montrer aux gens qui iront voir le film qu’on PEUT refuser une relation sexuelle. Et elle n’est JAMAIS totalement au fait de ce que Grey va lui faire.

Et puisqu’on parle de lui, quel beau message ce personnage véhicule ! Je résumerais son fonctionnement et ses paroles par : « Je suis riche et si je veux t’avoir je t’aurai, tu ne peux pas refuser. D’ailleurs entre dans cette jolie pièce rouge où je vais te faire subir mille et une tortures auxquelles tu n’as JAMAIS été préparée et auxquelles tu n’as pas le droit de dire non »»

Le livre montre pour beaucoup une relation toxique, malsaine, irrespectueuse. Rachel explique :

« J’ai découvert le BDSM grâce à cette saga et j’ai commencé à le pratiquer grâce à cette saga. Heureusement, j’ai pu faire le tri entre ce qui me paraissait juste et ce qui me paraissait franchement bizarre.

Même si j’ai passé un très bon moment avec cette saga car je l’ai trouvé vraiment distrayante, je n’ai pas envie de la cautionner aujourd’hui et je n’irai pas voir le film, car il renforce cette idée de « le BDSM c’est comme le viol », et donne ainsi une mauvaise réputation à ce type de pratiques. De plus j’ai peur qu’un public plus crédule plonge tête la première dans le BDSM en faisant exactement comme dans le livre, donc que beaucoup de rapports dégénèrent en viol.

Et finalement, cette saga fait encore une fois passer une relation toxique et malsaine comme quelque chose de romantique. »

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Roxanne regrette l’image des adeptes du BDSM qui y est par conséquent véhiculée :

« J’ai honte que la motivation de Grey soit un viol. Je n’ai pas été violée. Je n’ai pas eu de traumatismes. J’aime le BDSM comme d’autres aiment le sexe oral ou la sodomie. Je le sais depuis longtemps. J’en suis fière et ça fait partie intégrante de mon identité sexuelle. Je n’aime pas être dominée en-dehors du sexe, être soumise par la violence, les menaces, les insultes. Ça ne m’excite pas lorsque c’est pour de vrai. Les adeptes ne sont pas tous des personnes traumatisées ou violentes assouvissant leurs désirs.

Ce sont des gens comme vous et moi. Féministes ou non, de toutes les orientations, sexes, classes, âges. J’existe et j’aimerais arrêter d’être représenter par des psychopathes. »

Erika a eu la même réaction en lisant les romans :

« Le fait que Christian soit « dominant » à cause d’une enfance difficile, qu’il fouette ses copines parce qu’il voudrait punir sa mère etc, pour moi cela donne une mauvaise image des personnes qui pratiquent : non nous n’avons pas tous un passé difficile et malheureux… Loin de là !

La manière dont le BDSM est abordé dans cette trilogie m’a déçue, parce que je pensais qu’elle apporterait un regard nouveau sur l’univers BDSM, alors qu’elle l’enferme un peu plus dans une déviance bizarre, c’est tellement dommage… »

Et Marie partage elle-aussi le même avis :

« Je ne suis pas d’accord avec ce fait de dire que « c’est à cause de mon enfance difficile » que je pratique le BDSM comme le fait passer le film. Non, beaucoup de gens (pour ne pas dire tous) sont sains. Bien sûr nous avons aussi nos boulets…. Mais le milieu BDSM est un milieu où les limites sont établies, les envies sont assouvies… Parce que c’est un milieu où le dialogue est primordial, important, nécessaire. »

Alice en conclut :

« Pour résumer, le BDSM c’est cool, tout le monde est (normalement) consentant et prévoyant. 50 Shades of Grey c’est pas cool, c’est de l’abus et une privation de dignité humaine. Il faut qu’on en parle, pour éviter que des gens mal informés ne pratiquent quelque chose de dangereux, ça porterait préjudice à tout le monde. »

Pour aller plus loin…

Dès 2012, Laci Green soulevait ces points dans sa vidéo 50 Shades of WTF.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Puceàroulette
    Puceàroulette, Le 6 avril 2015 à 19h20

    Illithia
    J'ai l'impression que tu confonds le caractère fictif d'une œuvre, et les messages bien réels qu'elle peut renvoyer. Ce qui est problématique n’est pas les fantasmes de l’auteure, mais les messages qu’elle véhicule à travers ses œuvres.
    Une œuvre littéraire ou cinématographique, inspirée d’une histoire réelle ou non, totalement fictive ou non, se passant dans un monde complètement fou sorti tout droit de l’imagination de son concepteur ou de sa conceptrice est vecteur de valeurs, d’idées, de messages, de sens transposables à notre monde et à notre société. L’œuvre a beau être fictive, résulter des fantasme de son auteur.e il n’empêche qu’elle transmet quelque chose de réelle. Et ici, ce qu’elle transmet est très problématique. Il y a différente façons d’aborder le BDSM ou le fantasme du viol. La façon choisie ici renvoie à une image erronée et dangereuse du BDSM, et à une total glamourisation des relations abusives et du viol présentés comme le summum de l'amour romantique. C’est ça qui est critiqué et fortement remis en cause, pas les fantasmes de l’auteure.

    Si on disait pour chaque roman ou film "c'est une œuvre fictive, ce n'est pas réaliste, il faut arrêter de vouloir comparer avec notre monde", alors on arrêterait d'analyser le cinéma, d'étudier les roman sous un angle politique (celui du genre par exemple), de théoriser les grandes œuvres ou encore d'écrire sur la perception de la sexualité dans les séries HBO, de philosopher sur Harry Potter etc.
    C'est un fait, le cinéma et la littérature sont politiques.
    Mais la différence entre Harry Potter et les fantasmes des lecteurs (et non de l'auteur d'ailleurs) de 50 nuances de Grey c'est que ces derniers consistent à faire semblant de se trouver dans une relation, sexuelle ou émotionnelle, qui soit abusive. Et c'est ça précisément qui est excitant. Pratiquant moi même le bdsm, je dois bien avouer que le safeword ou safegesture bah quand on doit l'utiliser ça plombe bien l'ambiance... pareil si mon partenaire/dominant se mettait à s'excuser de me faire mal !
    Du coup si on considère la littérature érotique comme une base, une source de fantasme, ça me parait logique de gommer les choses qui sont essentielles mais pas bandantes. Si on fantasme sur le viol, la domination psychologique, on va avoir envie de voir ça "en vrai" (mais dans une oeuvre fictive, ahah), pas de voir d'autre gens faire semblant comme on le fait nous même pour assouvir nos fantasmes bdsm. (Je ne sais pas si je suis très claire)

    En gros, dans la vraie vie on fait semblant parce que le consentement et le bien être sont essentiels, mais dans une oeuvre pornographique/érotique ça me parait logique de montrer ça comme si c'était vrai. En fait si on voyait la vraie vie des vrais gens qui font les choses bien, à mon avis ce ne serait pas excitant du tout, et c'est quand même le but du livre/film (bien que pour pleins d'autres raisons je le trouve assez nul: clichés et platitude scénaristique en vrac)

    Pour moi ce n'est pas au porno de montrer une "bonne image" mais à ces foutus cours d'éducation sexuelle inutiles avec le prof de svt en 4ème d'enseigner qu'être excité par le porno, c'est normal, mais que pour réaliser ces fantasmes il y a des précautions à prendre.

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