Le bébé pas comme les autres : récit d’une découverte WTF

Un jour, Eve a rencontré un bébé pas tout à fait banal. C'était étrange, voire un peu effrayant. Voici son récit.

Le bébé pas comme les autres : récit d’une découverte WTF

L’autre jour, je survolais mes notes dans mon petit carnet des rencontres incongrues et inoubliables (dresser des listes dans des carnets aux intitulés saugrenus faisant partie de mes nombreux hobbies, au même titre que l’étude de la filmographie de Steven Seagal).

Je relisais ce passage à propos de ce vieil homme qui prétendait connaître tous les trucs des salles de jeux et compter les cartes au point d’être interdit d’entrée dans tous les casinos de France, celui sur cette octogénaire accordéoniste qui gagne sa vie en jouant dans les rues affublée d’un chapeau de cow-boy orné de fleurs factices et d’une chemise Donald Duck, celui sur la fois où j’ai croisé Mickael Jackson à Disneyland et vu deux fans se tirer les cheveux pour s’emparer du kleenex de la pop star, celui sur ce sosie d’Elvis local qui chante en yaourt et puis celui sur ma rencontre avec le père d’un bébé pour le moins hors norme. Une rencontre aussi étrange qu’effrayante, croyez-moi.

Alors voilà : on a qu’à s’imaginer qu’on serait réunis autour d’un feu de bois dans une forêt obscure, emmitouflés dans des couvertures avec des grogs et des chocolats chauds, même qu’on entendrait le hurlement d’un loup tandis que la pleine lune se reflèterait sur le crâne de Fab. Et qu’on se raconterait des histoires avec une lampe-torche allumée sous le menton, des histoires d’outre-tombe, de psychopathes et de gens qui foutent les chocottes malgré eux. Voici donc mon histoire d’amour paternel atypique, introducing un bébé qui n’a rien à envier à celui de Necro Files ni à celui de It’s Alive (un film de 1974 dans lequel une femme donne naissance à un bébé démoniaque qui bute tout sur son passage – plus efficace qu’une pilule contraceptive).

Un papa, un landau, jusqu’ici tout va bien

Cette histoire est une histoire vraie. Une histoire vécue par moi, ce qui lui donne donc beaucoup plus de crédibilité que si je vous disais que c’est arrivé au fils de la sœur du cousin d’un pote au coloc de ma banquière. Et tout commence dans mon petit magasin où j’étais fort occupée à remettre des fringues en rayon, tandis qu’un client, a priori semblable à mille autres, fit son entrée dans la boutique en poussant un landau.

Après un « Bonjour » de rigueur, s’avançant d’un pas décidé vers le rayon layette, notre client apparemment ordinaire se mit à examiner chaque article présenté, tout en procédant à un mouvement de va-et-vient avec son landau, comme pour mieux bercer son enfant. Il s’avança ensuite vers le comptoir et, le plus banalement du monde, me tendit l’article sur lequel il avait jeté son dévolu, un body taille 12 mois affichant le slogan « I love daddy », tout en m’expliquant avec fierté combien son rejeton serait beau dans cette nouvelle layette.

Toutefois, un détail semblait tarauder notre fier papa : comment être sûr que la taille conviendra ? Une réaction classique d’un client lambda, les pères n’étant pas toujours parfaitement rencardés sur la taille de vêtements de leur progéniture. Il hésita donc, déplia et observa à nouveau le petit vêtement, jetant tour à tour un œil à la grenouillère et au bébé endormi, se demandant s’il n’avait pas surestimé la corpulence de son enfant et si celui-ci ne risquait pas de nager dans son nouveau body. Mon sens du commerce et mon sens pratique m’amenèrent à expliquer à ce cher monsieur qu’il valait mieux choisir un vêtement trop grand que trop petit (ce n’est pas seulement valable pour les vêtements d’enfants, ça l’est aussi et surtout pour les slips) et qu’au pire, s’il était un peu grand dans l’immédiat, il irait comme un gant à son rejeton dans quelques semaines tout au plus.

Et là, c’est le drame

Mais tout de même, mon interlocuteur semblait perplexe et, constatant mon apparente expérience en la matière (bien que je ne porte pas mon badge « My utérus is bionic »), décida tout bonnement de me présenter son enfant afin que je puisse évaluer si la présente taille convenait bien. Baissant la capote du landau et le tournant vers moi, il me laissa ainsi observer son petit. Un enfant semblable à tous les enfants de son âge à une petite différence près : il était en plastique. En PLASTIQUE, oui.

Je ne sais pas si vous réalisez mais à ce moment-là, je me trouvais en tête-à-tête avec le père d’un bébé en plastique ce qui n’est pas franchement poilant même si a priori, ça l’est un peu quand même.

Car en effet, j’aurais peut-être dû éclater de rire. Mais plusieurs choses m’en ont évidemment empêchée, m’emplissant d’effroi et d’inquiétude plutôt que d’une quelconque envie de me bidonner. Déjà parce qu’avant de comprendre qu’il ne s’agissait pas d’un bébé ordinaire mais d’un Nenuco trimballé dans un landau, il s’est écoulé une demi-seconde au cours de laquelle j’ai cru être confrontée à un cadavre de bébé. Vous vous rappelez la scène de Trainspotting où nos camés découvrent le bébé décédé dans son berceau ? Ben voilà, ça m’a fait cet effet là. J’ai d’abord cru, pendant un instant très furtif, que je me trouvais face à un taré en train de trimballer son enfant mort dans les rayons d’un magasin. Imaginez, cette demi-seconde au cours de laquelle vous vous retrouvez face à un bébé tout raide au regard figé, pareil à un cadavre ou à un enfant empaillé (enfin, je n’ai jamais vu d’enfant empaillé mais il paraît qu’ils ont ces yeux-là).

Ceci n’est pas un bébé.

Et puis très vite, je suis revenue à la raison et j’ai compris que nous n’avions pas affaire à un bébé mort mais juste à un bébé en plastoc, à la bonne heure ! Ce qui n’a, en soi, rien de tellement plus rassurant, vous me l’accorderez. Car sitôt la nature de l’enfant constatée, me voilà partie dans l’émission d’innombrables hypothèses afin de tenter de comprendre au plus vite pourquoi et comment je pouvais me trouver là, face à un type finalement pas si lambda, qui à présent prenait délicatement son « enfant » dans ses bras pour me le présenter de plus près. Autant vous dire que sur le moment, je n’en menais pas large : avais-je affaire à un père endeuillé par la récente disparition de son nourrisson et qui compenserait en pouponnant un bébé factice ? S’agissait-il d’un attardé mental convaincu d’être le père biologique d’un enfant en PVC au même titre que Chuck Noland liait une amitié sans limite avec un ballon baptisé Wilson (non mais la scène du ballon qui se noie quoi… scène plus triste du monde après celle de la mort d’Artax et après la scène de l’incinérateur de Toy Story 3) ? Ou pire : ne serais-je pas confrontée à un dangereux psychopathe que les journaux appelleraient « le tueur au bébé en plastique » et dont la spécialité serait de dépecer des vendeuses à quelques minutes de la fermeture des boutiques, après que celles-ci lui aient fait l’affront de considérer son faux bébé avec dédain ?

Aussi j’en arrivais à la conclusion suivante : pourquoi prendre des risques inutiles ? Après tout, faire gouzi-gouzi à un faux bébé et expliquer à son cher papa que son fils serait bientôt assez grand et potelé pour remplir sa grenouillère, ça ne mangeait pas de pain. Envisager la courbe de croissance d’un enfant en plastique et ne pas s’étonner de voir son père l’emmitoufler en précisant qu’il craint les courants d’air (le plastique s’enrhume parfois en hiver, sachez-le), ça ne fait de mal à personne. Enfin je crois.

Mais sinon, quel est le fuck ?

Voilà donc le récit de ce fameux jour où j’ai donné des conseils en layette au papa d’un bébé en plastique, en faisant le choix de me comporter comme si j’avais été en face d’un nouveau-né en chair et en os. Inutile de préciser que sitôt que notre papa poule eut quitté la boutique, j’ai rameuté toutes mes copines par téléphone (soit deux copines au total) afin de leur conter cet étrange épisode et de m’entendre répondre entre deux railleries que c’était une caméra cachée, « obligé », et que moi j’étais un peu coconne de m’être faite avoir et de rien avoir vu venir. Du coup, j’étais un peu honteuse, je dois bien l’avouer. Je m’imaginais sur les DVD de Jean-Yves Lafesse en train de parler à un bébé factice tandis que des téléspectateurs se gausseraient en se demandant « Mais comment cette quiche a pu y croire une seconde ? ». Mais tout de même, j’ai continué à conter mon histoire pendant les jours qui ont suivi, d’abord à des potes puis sur feu mon blog de l’époque (aujourd’hui disparu, mais il reste le court-métrage Son fils sa bataille).

Et devinez quoi : j’ai été contactée par des gens ayant eux aussi rencontré l’homme au bébé en plastique. Il existait ! Des connaissances et des lecteurs inconnus m’expliquaient ainsi avoir rencontré ce même homme à des salons de la puériculture ou dans les allées d’une fête foraine. D’autres l’avaient croisé sur le parking d’un supermarché, prenant soin d’attacher le bébé dans un siège auto avant de démarrer. On me raconta que chaque dimanche, ce « papa » accompagné de son tout-petit aimait flâner dans les parcs municipaux et trouver une place au milieu des autres parents afin de discuter de couches, de biberons, et du bonheur d’avoir donné la vie. Une femme m’expliqua même avoir publié une annonce pour revendre son matériel de puériculture avant d’être contacté par notre papa hors norme qui s’était présenté à son domicile avec son bébé en plastique dans les bras, très heureux de trouver enfin une poussette pour son fils.

Bref, j’étais aussi rassurée qu’inquiète : non, je n’étais pas folle, l’homme au bébé en plastique existait bel et bien et non, il ne s’agissait ni d’une caméra cachée ni d’une mauvaise blague. En outre, cela signifiait aussi qu’un homme baladait bel et bien un bébé en plastique dans toute la ville en le faisant passer pour un véritable petit d’homme. Une présence certes freaky, mais pas bien méchante. Alors que penser du mystérieux homme au bébé en plastique ? S’agissait-il, comme je l’avais brièvement pensé, d’un parent traumatisé par la perte récente d’un enfant et ressentant le besoin de compenser cette absence en jouant au papa ? Avais-je eu affaire à un simple d’esprit baladant son bébé en plastique comme d’autres promènent leur chien invisible ou parlent à leur ami imaginaire ?

Quand soudain, la révélation : les reborns existent

 

Pendant que je retournais la question dans tous les sens, cherchant à trouver l’explication la plus plausible qui soit, je découvrais simultanément le profil Facebook de notre papa atypique et un phénomène que j’ignorais jusqu’alors : la communauté des adeptes de reborns, ces grandes personnes qui jouent à la poupée en traitant des poupons en plastique comme de véritables bébés. Parcourant le profil du mystérieux client (grâce à un ami l’ayant connu dans son enfance, le monde étant petit et les utilisateurs de Facebook étant de grosses balances), je découvrais ainsi avec un intérêt teinté de stupeur les albums photos des « enfants » de ce dernier.

N’échappant pas à la règle qui veut que sur le plus célèbre des réseaux sociaux, la grande majorité des parents se sentent obligés d’exhiber fièrement leur progéniture via divers albums photos et vidéos (moi-même, je publie régulièrement des clichés de mes enfants surdoués, respectivement capables de se ronger les ongles des orteils en chantant la Macarena et de réciter l’alphabet en rotant), notre drôle de papa publiait ainsi régulièrement des photos de ses deux fils, car oui, ils étaient deux, et possédaient évidemment un prénom, comme tout enfant qui se respecte. Identique à tout album photo d’enfant sur Facebook, les siens faisaient l’objet de divers commentaires élogieux de la part de ses amis et membres de son réseau, du « Ooooh, que Matteo est mignon ! » à « Killian est vraiment le portrait craché de son frère ». En somme, je découvrais, avec la candeur d’une pucelle à qui on aurait promis un orgasme dès la première fois, cette communauté d’internautes s’intéressant à des jouets en plastique et en parlant comme s’il s’agissait de véritables enfants. On avait déjà vu cela avec les profils d’animaux (vous savez, ces gens qui créent des comptes à leur chien et qui les font parler à la première personne) ou les profils d’enfants tout juste nés (vu lors d’une de mes dernières connexions : le profil de Lilou, nouveau-né d’un jour, annonçant « elle-même » sa naissance en même temps que son arrivée sur le réseau social : « Salut les amis ! Je suis née hier, je pèse 3 kg 900 et mes parents vont bien, n’hésitez pas à me suivre sur Facebook pour avoir des news ! »).

Ainsi ai-je décidé de m’intéresser un peu plus à la communauté des fans de reborn et à ces parents d’un genre nouveau qui échangent des conseils sur la façon de changer un bébé qui ne fait pas caca. A suivre, dans le prochain épisode, une chronique au cours de laquelle nous apprendrons à prendre soin d’un bébé en PVC.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Maellouna
    Maellouna, Le 17 mars 2014 à 13h25

    lilylatigresse;3692594
    Je fais de la pub, mais sur >ce site< la dame fait des "bébés" en plastique si réels on dirait des vrais. Ils font plus peur que la ptite fille dans l'exorciste! @@
    Certes, mais jette donc un oeil à ceux ci : http://www.thechobble.com/2012/12/twilight-reborn-baby-dolls-are-just.html

    Ca fait froid dans le dos!
    Je ne sais que penser...

    Ceci dit, entre mettre 400 euros dans une poupée réaliste permettant apparemment un certain transfert affectif, et lâcher des milles et des cents pour un chien en parfum, vêtements, thalasso etc ... Je pense qu'on est sur le même type d'aspect psychologique...

    Évidemment certains le font uniquement par passion, mais d'autres en ont visiblement besoin pour combler quelque chose... Personnellement ça ne me pose pas de problème, après tout chacun fait ce qu'il veut, et si ça les aide tant mieux.
    Ce qui me gène c'est ceux qui l'impose aux autres, ça a un coté malsain, je ne sais pas comment j'aurais réagis à ta place Eve... !

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