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Webroman « Alive » / Ch.8 : Alexandre

03 mar 2010 6

J’avale le fond de mon verre d’un trait. A ma montre, il est cinq heure quarante deux. J’étouffe un bâillement et je cherche Lola du regard. Elle est en pleine conversation avec une Jade fortement imbibée de cocaïne. Je me lève et parcours péniblement les quelques mètres qui nous séparent.

« On rentre ? »

Elle lève les yeux vers moi, son maquillage a un peu coulé, elle est un peu saoule et elle me sourit. Elle me tend la main, je l’aide à se relever et j’ai l’impression d’être le prince charmant, quand elle me regarde comme ça.

On part comme des voleurs, on s’enfuit, laissant Clovis se débrouiller avec la suite qu’il a louée pour la nuit.

« A quoi ça rime, tout ça ? »

Je regarde Lola, elle est appuyée dans un coin de l’ascenseur, les yeux braqués sur moi. Comme l’ascenseur est couvert de miroirs, c’est comme si des dizaines de Lola me dévisageaient, l’air accusateur.

« De quoi tu parles ? »

Elle fait un geste vague de la main. Tu sais bien, ça veut dire. Je ne sais pas, non. Je n’ai aucune envie de savoir. Les portes s’ouvrent avec un bruit feutré et elle passe devant moi.

Dehors, il pleut un peu. Le ciel est gris du jour qui s’apprête à se lever mais qui traîne encore un peu, parce qu’il n’a pas envie. Elle pose une main sur mon épaule pour maintenir son équilibre pendant qu’elle enlève ses escarpins trop hauts et puis elle prend ma main.

Je ne sais pas bien qui soutient l’autre, on marche, on trébuche, on hésite. L’alcool et les errances de la nuit nous ont laissés hagards, tâtonnants, comme deux mômes qui ont perdu leurs parents. On avance, mécaniquement, si on s’arrête, on ne bougera sans doute plus.

Lola dirait marche ou crève.

Je ne pensais pas rencontrer un jour quelqu’un dont les yeux trahiraient autant de détresse.

J’ai voulu la sauver. Certains jours, je crois avoir réussi. Tout le reste du temps, je me rends compte que je me mens à moi-même.

Je m’appelle Alexandre, j’ai vingt ans et je suis musicien. Il y a quelques années, mon groupe a signé avec une grosse maison de disque et avec le succès. Je suis bassiste et il y a un an, mon cœur s’est arrêté de battre quand j’ai croisé le regard de Lola pour la première fois. En la faisant mienne, j’ai cru en faire une reine.

La vérité, je crois, c’est qu’elle était déjà reine, quand je l’ai rencontrée. Je lui ai juste donné des sujets et un royaume. Je crois qu’elle se préférait princesse sans gloire, elle semble m’en vouloir.

Je tourne la clé dans la serrure de mon appartement et ouvre la porte en m’écartant pour laisser entrer Lola la première. Elle fait glisser sa main le long de mon torse et appuie sur l’interrupteur. Elle entre, l’air de celle qui a suivi un inconnu et qui découvre l’endroit où il habite.

« Tu te sens bien ? »

Elle me regarde et se mord la lèvre. Elle s’approche de moi, m’embrasse et en une seconde nous sommes dans la chambre. Le temps s’arrête.

***

Quand j’ai rencontré Lola, elle ne ressemblait en rien à la Lola d’aujourd’hui. Elle était replète, portait de petites lunettes, avait un peu trop d’acné et s’habillait sans style, pour surtout qu’on ne la remarque pas. Elle avait de beaux cheveux blonds et des yeux presque noirs très troublants, auxquels personne ne faisait attention.

Elle avait failli se faire renverser par un taxi. Je l’ai empêchée in extremis de traverser et elle m’a jeté un regard si triste que je me suis demandé l’espace d’un instant si elle n’avait pas fait exprès. Je lui ai souri et l’ai invitée à prendre un café, certain qu’elle m’avait reconnu et qu’elle accepterait.

Elle a refusé et, quand je lui ai glissé un papier avec mon numéro et mon prénom dans la main gauche, elle m’a regardé, inexpressive.

« Pense à un truc, fais moi plaisir. »

« … »

« C’est lorsqu’on manque de perdre la vie que l’on réalise à quel point on est vivants. »

Je ne sais toujours pas ce qui m’a poussé à lui donner la clé du Jeu.

***

« Alex, debout, t’as répète, je te signale ! »

Je me frotte un œil, sans comprendre ce qui m’arrive. Lola est debout dans la pièce, devant le miroir et elle me dit encore qu’il est midi et demi et que je vais être en retard. La connaissant, elle est réveillée depuis trois heures. Je ne comprendrai jamais comment elle tient avec si peu d’heures de sommeil.

« Alex, tu m’écoutes ? »

Je tends les bras devant moi pour réclamer un câlin mais elle m’ignore. C’est un mauvais jour.

J’ouvre les yeux, me redresse et la regarde. Elle est belle. Élancée, ses longs cheveux balayent ses reins à chaque mouvement, son sourire, ses yeux, sa bouche, sa peau douce… Elle a l’air tellement triste.

« Qu’est-ce qui ne va pas ?

– Pardon ? »

Elle hausse les sourcils, comme si elle était sincèrement étonnée. Elle oublie que je suis la seule personne au monde qu’elle ne peut pas tromper. Je la connais « par cœur ».

Elle abandonne vite sa moue étonnée et s’assied sur le bord de la fenêtre, s’assombrissant tout à coup. Elle tire une cigarette à la menthe de son paquet défoncé par la fête et la nuit, l’allume sans me regarder. Et puis elle lève les yeux et les braque sur moi et ça me fait comme un coup de poignard dans le ventre.

« Moi, Alex. Moi je ne vais pas. Je suis cassée, détraquée. Je fais des choses vides de sens, je n’ai aucun idéal et je fais comme si c’était exactement ce que je voulais. Je ne sais même plus pourquoi je me lève le matin. Je prétends être une catin, une vraie garce dont le seul but sur terre est d’emmerder le monde. Les gens me détestent et ça me convient.

* Avant ils ne faisaient pas attention à toi, n’est-ce pas pire ? »

Je lis dans ses yeux qu’elle est troublée.

« Avant, j’étais seule, affreuse et mal dans ma peau. Aujourd’hui je suis entourée mais pas moins seule, je suis jolie mais je suis devenue affreuse à l’intérieur. »

Lola écrase sa cigarette, elle se lève, enfile ses bottes et remet son jean en place, elle me sourit en se mordant les lèvres, un sourire étranglé.

« Avant, au moins, j’avais une âme. »

Et elle sort de la chambre.

J’entends la porte de l’appartement claquer derrière ses pas.

Je m’appelle Alexandre, j’ai vingt ans et je ne vis que pour sauver Lola.

Les Commentaires
6

Avatar de LiliThaw
4 mars 2010 à 13h58
LiliThaw
C'est court, mais c'est le but n'est-ce pas? Enchainer, passer de l'un à l'autre .... ça peut perturber, mais ceux qui connaissent Skins le seront sans doute moins! Même principe : une histoire par épisode, et cette histoire sert la grande.

Vous êtes vachement forts ! C'est exactement à ce type de narration que je pense
Bon et je me demande si je vais pas lancer un petit sondage... Le chapitre suivant ce sera Clovis mais pour celui d'après, j'hésite... Des envies ?
EDIT : Et donc, votez pour le personnage qui sera le narrateur du chapitre dix ici !
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