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Féminisme

Oui, le féminisme peut être violent : il l’a déjà été, mais vous l’ignoriez peut-être

Comme le rappelle l’autrice militante Irene dans La terreur féministe, l’idée d’un féminisme pacifique ne fait pas l’unanimité : face aux violences subies par les femmes, il y a urgence.

Le 12 février dernier est paru aux éditions Divergences La terreur féministe: Petit éloge du féminisme extrémiste. La militante Irene – prononcez « Iréné » – y mène une réflexion audacieuse sur le tabou qui entoure et camoufle la violence féministe. Surtout, elle agrémente son propos par quelques récits de violences commises par des femmes… Que le monde a oubliées.

Les violences féminines et féministes existent

L’autrice rappelle ainsi l’existence d’Artemisia Gentileschi, cette peintre italienne du XVIIe siècle qui a représenté des scènes de violences féminines décomplexées.

Judith décapitant Holopherne, 1612-14
Judith décapitant Holopherne, Artemisia Gentileschi, 1612-14

Irene fait également le récit des actes de celles qui ont récemment assassiné leur conjoint violent ou le violeur de leur fille, et analyse le personnage principal de la saga Millenium, Lisbeth Salander, qui torture son agresseur dans une scène de vengeance absolument jubilatoire.

Ces exemples permettent en premier lieu à Irene de prouver que la violence féminine existe bel et bien – que les femmes en sont capables. Plus transgressif encore, ils lui permettent d’établir que cette violence est légitime. Qu’il soit question de violences individuelles ou collectives, Irene constate en effet que « la violence féministe est une violence défensive et non pas oppressive ».

Pourquoi, alors, cette violence effraie-t-elle tant les opposants aux féminismes, mais aussi – et c’est plus étonnant – certaines féministes elles-mêmes ?

Pourquoi la violence des femmes fait peur

L’usage de la violence par les femmes semble frappé d’un double tabou.

D’une part, la violence féminine est tue et invisibilisée parce qu’elle ne correspond pas aux cadres stéréotypés de la féminité : on connaît le refrain antédiluvien selon lequel les femmes seraient « naturellement » plus douces, moins impulsives – plus soumises… Malgré la déconstruction progressive de ce type de discours essentialistes, le recours par les femmes à la violence semble être jugé plus sévèrement que celui des hommes.

D’autre part, la violence féministe souffre elle-même d’un double préjugé

. Les opposants aux mouvements féministes y voient une « hystérisation » et un moyen illégitime de parvenir à leurs fins. Leur raisonnement repose sur une prémisse simple – simpliste, en réalité — mais malhonnête : un mouvement politique qui use de la violence ne pourrait être porteur d’un progrès social. Faut-il rappeler le nombre de changements politiques obtenus au prix de l’intimidation, si ce n’est du sang ?

« Le féminisme n’a jamais tué personne »… est-ce une bonne chose ?

Mais la violence féministe divise aussi les principales concernées. Les mots de l’écrivaine et militante féministe Benoîte Groult sont devenus un slogan :

« Le féminisme n’a jamais tué personne. Le machisme tue tous les jours. »

Voilà qui permet, à peu de frais, de justifier et de légitimer les mouvements féministes. Pacifiste et paisible, il est certain que le féminisme risque moins de susciter des résistances. Mais se pose alors, inévitablement, la question de son efficacité : la discussion apaisée permet-elle réellement de faire changer les choses ? N’oublions pas, pour ne citer qu’un exemple, que les suffragettes suivaient des cours de ju-jitsu, pour se défendre lors des affrontements avec les forces de l’ordre !

L’urgence des outils pédagogiques

Surtout, c’est la vitesse à laquelle il est possible de faire évoluer les choses qu’il faut questionner. Parmi les revendications féministes, nombre d’entre elles ne peuvent qu’être envisagées par le prisme de l’urgence. C’est en particulier le cas avec la volonté de faire cesser les violences faites aux femmes et les agressions sexuelles.

Dans ces cas précis, il est, bien sûr, nécessaire de penser et de mettre en place des outils pédagogiques pour sensibiliser les jeunes générations, de se battre pour que les lois et leurs représentants reconnaissent et sanctionnent ces agressions. Ces combats sont en train d’être menés, mais les violences faites aux femmes continuent de s’abattre sur ces dernières.

Et dans ces conditions, est-il acceptable, si ce n’est possible, de maintenir une attitude pacifiste face à cette violence ?

« Le jour où les hommes auront peur de se faire lacérer la bite… »

L’autrice Virginie Despentes évoquait déjà cette question de la violence féministe dans son essai King Kong Théorie (Grasset, 2006) qui s’est, depuis sa parution, imposé comme un manifeste féministe de référence. Face au constat désespérant de l’inefficacité des luttes exclusivement pacifiques, elle affirme que les violences féminines et féministes sont les meilleurs moyens de contrer les violences masculines :

« Mais des femmes sentent la nécessité de l’affirmer encore : la violence n’est pas une solution. Pourtant, le jour où les hommes auront peur de se faire lacérer la bite à coups de cutter quand ils serrent une fille de force, ils sauront brusquement mieux contrôler leurs pulsions “masculines” et comprendre ce que “non” veut dire. »

Derrière les mots vigoureux qu’on lui connaît et qui rendent ses écrits si puissants, la logique de Virginie Despentes est implacable. Puisque les discours et les lois n’ont pas suffit, de toute évidence, à endiguer la violence masculine, il est grand temps de se retourner contre elle, avec les mêmes armes qu’elle – férocité, contrainte, menace.

La violence défensive présente le salutaire intérêt de rendre possible la protection de son intégrité physique et morale. Mais elle peut aussi être pensée de manière plus ambitieuse, comme une véritable stratégie politique.

C’est le défi que relevait la philosophe Elsa Dorlin, dans son essai Se défendre. Une philosophie de la violence (La Découverte, 2017) : par l’étude de différents mouvements politiques qui ont fait usage de la violence, elle y soulignait les trois enjeux principaux de l’autodéfense féministe. Loin d’ouvrir la seule possibilité de se défendre contre les agressions, cette pratique, qui se répand de plus en plus par le biais d’associations et de clubs, permet la politisation de celles qui s’y adonnent, une forme de réappropriation de leurs corps et la mise en place d’une stratégie collective efficace et organisée.

La violence féministe comme réponse à la violence patriarcale ne fait pas consensus, mais elle demeure une réalité historique dans la lutte pour l’égalité.

La terreur féministe: Petit éloge du féminisme extrémiste, disponible en ligne et en librairies
La terreur féministe: Petit éloge du féminisme extrémiste, disponible en ligne et en librairies

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Les Commentaires

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Avatar de ciel d'orage
13 novembre 2021 à 13h11
ciel d'orage
J'ai un couple de potes qui pense que la violence / la radicalité dé-sert une cause quel qu’elle soit, encore plus quand il s'agit de féminisme (déjà qu'ils ne sont pas féministes de base).
D'après, à la lecture de cet article, pouvons-nous dire que le terme de "féminazi" serait justifier? Et oui, de la part d'une personne victime (pas forcément une femme), cette violence se veut défensive et non oppressive.
J'aurais tellement de choses à dire sur la violence en général... Lorsque tu te fais insulter à l'école, les profs vont te dire de ne pas répondre . Dans un sens, ils ont raison car çà veut dire que tu méprises la personne qui t'a insulté et que tu ne rentres pas dans son jeu. Mais de l'autre sens, quel message tu envoies au boloss qui t'a insulté? Qu'il peut continuer?
Avec le temps, je me suis bien rendue compte que la violence n'est pas que physique, elle est aussi verbale sans être forcément insultant et là, çà peut falloir le coup d'y répondre. Exemple: un débat d'idée ou encore le harcèlement de rue (même si , je suis d'accord, les harcelé-e-s ont autre chose à faire.
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