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rencontre avec deux scénaristes de fictions françaises diffusées sur salto
Série télé

« On se prend vite pour des dieux » : deux professionnelles nous expliquent comment on crée des personnages de fiction

Madmoizelle a rencontré la scénariste de Dix pour cent et la directrice des dialogues de Demain nous appartient afin qu’elles décortiquent le processus de fabrication d’un personnage de fiction.

« Quelle est ta série française préférée ? » Une question banale, qui en dit long sur la personnalité de celui ou celle qui y répondra. La raison ? Chaque fiction est travaillée et pensée pour satisfaire un public en particulier et propose un panel de personnages auxquels ce public pourra s’identifier !

Mais savez-vous qui se cache derrière vos héros et héroïnes françaises cultes ? Qui sont les magiciens et magiciennes qui imaginent vos personnages préférés, écrivent leurs punchlines qui subsisteront bien après l’arrêt de la série ? Ce sont des équipes passionnées qui les inventent et les font vivre à travers des aventures qui sublimeront notre quotidien.

Nous avons rencontré deux d’entre elles, Sabrina B. Karine et Sarah Belhassen, travaillant toutes deux pour des séries à succès disponibles sur la plateforme Salto qui compile la plus belle offre de fictions françaises : la culte Dix pour cent en intégralité sur Salto, dont la cinquième saison vient d’être annoncée, et la fiction quotidienne Demain nous appartient qui en est à sa quatrième saison.

Décrivez-nous votre métier en quelques mots.

Sabrina B. Karine : Je suis scénariste pour le cinéma et la télévision. Cela consiste à écrire l’histoire, les dialogues et l’action qui vont être portés à l’écran. Il y a toute une dimension invisible dans les mots posés sur le papier. J’envisage l’écriture de scénario comme un iceberg : Il y a la psychologie des personnages pour lesquels j’écris qui est en surface, et tout le travail de recherche en amont que les spectateurs ne perçoivent pas, c’est la partie immergée.

Sarah Belhassen : J’invente les histoires de la fiction quotidienne Demain nous appartient, tout au long de l’année. J’ai une grande équipe, et je dirige l’atelier séquencier — l’une des phases de fabrication du feuilleton, qui sert à déterminer ce que diront les personnages.

Quel est votre processus d’écriture ?

Sabrina : J’ai besoin de déterminer le personnage en premier lieu, car pour moi c’est son parcours qui déterminera le sujet d’un film ou une série. Je commence par déterminer ce qu’il est au début de l’intrigue et ce qu’il est à la fin. Puis je m’interroge sur son besoin pour évoluer tout au long de l’action. La question centrale étant : pourquoi je vais passer plusieurs années à l’embarquer dans une aventure ?

Sarah Belhassen : J’ai un directeur de collection, ou directeur littéraire selon les tournages, qui travaille avec moi. J’ai aussi quelqu’un qui écrit les arc narratifs : les grandes intrigues qui durent plusieurs semaines, que je fais vivre à travers des séquences et que j’imagine scène par scène. Il y a beaucoup de psychologie, il faut bien connaître les personnages et les aimer.

Je travaille semaine par semaine. En ce moment, j’écris une semaine de Demain nous appartient qui sera diffusée en novembre, et je l’imagine comme un puzzle. Je vais tricoter les épisodes, en partant du principe qu’il y a trois intrigues dans chacun d’eux. L’intrigue A est généralement la plus gourmande en séquence, que je compose avec deux auteurs. Puis d’autres auteurs écriront l’intrigue B et encore d’autres auteurs l’intrigue C.

Je supervise tout ça avec le directeur de collection. C’est plutôt marrant ! On se prend vite pour des dieux qui font ce qu’ils veulent de leurs petites créatures (rires).

C’est quoi un bon personnage ?

Sabrina B. Karine : À partir du moment où ils sont réalistes et justes, je pense que tous les personnages peuvent potentiellement être bons, si on les traite avec respect et intelligence. Toutes les histoires peuvent être intéressantes, il n’y a pas besoin d’un scénario grandiose ou rocambolesque. Le tout est qu’elle soit unique et grande, peu importe ce que nous plaçons au-dessus de l’iceberg.

Quelles sont les recherches nécessaires pour créer une personnalité ?

Sabrina B. Karine : Il y a deux façons de construire un personnage qui sont complémentaires.

Si celui-ci exerce une activité ou un métier que je ne connais pas, dans ce cas je fais une recherche concrète sur cette profession, et la personnalité des gens qui la pratique. Je vais rencontrer différents profils pour trouver ce qui m’intéresse.

Pour la seconde façon, je pars du postulat — pour l’avoir expérimenté — que tous mes personnages me ressemblent. Du coup, je fais un travail sur moi-même en me demandant ce que je vais mettre de moi dans le fond ce personnage. Puis je m’amuse à faire changer la surface, pour qu’il soit différent, sinon tous les personnages se ressembleraient !

Pour moi, le cœur du personnage est souvent lié à qui je suis. Même quand j’essaye de ne pas trop me lier à eux, je le fais sans faire exprès (rires) ! Depuis que j’ai compris cela, je vais plus vite dans cette réflexion-là. Mine de rien, je suis la personne que je connais le mieux au monde, donc c’est plus facile d’accéder à une forme de vérité.

À partir du moment où j’ai travaillé sur un projet, il y a forcément une part de moi-même dans les personnages. D’ailleurs je pense que les œuvres qui nous touchent le plus sont celles où l’on se reconnaît inconsciemment dans l’un des personnages.

Sarah Belhassen : Quand on explore un univers, nous sommes obligées de faire des recherches, et il nous arrive de faire appel à des experts : nous avons un médecin, un avocat et un mécanicien qui nous aident afin de rendre réaliste les scènes. Il m’arrive de faire des recherches, ou de fouiller parmi des témoignages, et de découvrir une anecdote à laquelle on accroche et que je peux totalement apposer à un personnage. Ce travaille de recherche s’observe aisément dans la fiction française d’aujourd’hui, dans laquelle on retrouve une diversité de personnage provenant de tous les univers.

Quelle est la recette d’un bon personnage ?

Sarah Belhassen : J’écris beaucoup de femmes, et je dirais que j’aime beaucoup quand elles sont ambivalentes, ce qui est assez drôle et qui les rend attachantes. À l’image de la vie, nous ne sommes pas blanches ou noires, nous sommes toujours dans les gris. Elles sont capables de tenir tête à tout un tas de gens pour défendre leur gamin, ou d’être tendres et sentimentales. Si vous vous rendez sur la plateforme Salto qui rassemble la plus belle collection de fictions françaises, vous pourrez constater que beaucoup de séries font la part belle aux personnages féminins forts, consistants.

Un bon personnage a plusieurs dimensions et nous devons pouvoir s’y identifier. En général j’ai beaucoup de tendresse pour ceux que j’écris. D’ailleurs quand il m’arrive d’aller sur le plateau et de rencontrer les acteurs, ça me fait toujours un choc d’être face à quelqu’un qui ne ressemble pas du tout à ce que je m’étais imaginé physiquement.

Pouvez-vous modifier votre personnage, selon l’actrice qui la joue ?

Sabrina B. Karine : Je dirai non de manière générale, sauf cas particuliers — ce qui est arrivé dans Dix pour cent, ou j’avais écrit pour des stars qui jouent leur propre rôle.

Quand le tournage de la série a commencé, nous avions du mal à trouver des célébrités qui voulaient bien participer, mais écrivait spécifiquement pour elles, alors quand elles disaient non, il fallait tout revoir… Du coup, pour la saison d’après, nous avons travaillé les personnages, comme s’ils étaient fictionnels, dans un archétype assez précis qui pouvait convenir à quatre ou cinq actrices ou acteurs différents. Ensuite selon à qui nous l’envoyions, nous modifions un peu le texte pour l’adapter.

Mais je n’ai jamais eu à écrire un personnage en sachant qui le jouera. Cela se fait naturellement par ce que l’acteur amène au personnage, sans qu’il n’y ait besoin de réécriture (ou alors c’est du détail : apporter quelques dialogues ou quelques nuances à un personnage, c’est du rajout mais pas de la réécriture, car la réécriture est profonde).

Sarah Belhassen : Moi, ça m’arrive tout le temps — pas après l’avoir rencontré mais en le voyant jouer. Parfois nous imaginons quelque chose, et puis les acteurs s’emparent du personnage et vont dans une autre direction. Lorsque nous nous accrochons aux nouvelles caractéristiques, nous développons le personnage, et c’est génial. Une fois incarné, c’est encore mieux que ce que nous avions imaginé.

Finalement, nous n’avons qu’une hâte, c’est de voir les comédiens s’approprier leurs personnages.

Vous déterminez les personnages avant ou après avoir imaginé l’histoire ?

Sarah Belhassen : Dans Demain nous appartient, il y énormément de personnages qui existent depuis le début de la série ou qui sont arrivés au fur et à mesure de l’intrigue. De ce fait, nous n’avons pas toujours besoin d’en inventer, nous en avons déjà beaucoup à faire vivre.

Mais c’est vrai qu’il nous arrive de devoir créer des personnages, ce qui est très amusant. Il y a des personnages dits « de fonction », qui sont créés uniquement dans un but précis. Il peut arriver pour les histoires qui dureront longtemps, de créer des personnages qui apparaîtront tout au long de cet intrigue : ce sont les guests. 

Les guests apparaîtront durant quatre ou six semaines, ils peuvent être le meurtrier caché, l’ex-petit ami… Parfois quand ces personnages nous plaisent, nous pouvons décider de les garder, s’ils sont bien caractérisés et que l’on s’attache à eux.

Pour vous donnez un exemple concret , si vous visionnez la pépite française Gloria disponible sur Salto, les vigiles, les employés de banque ou la serveuse qui apparaissent tour à tour dans la série afin d’introduire des scènes sont des personnages dit « de fonction ». En revanche dans le générique, de certains épisodes vous verrez apparaître la mention « avec la participation de » ce qui indique les guests. En l’occurence ici, il y a par exemple Lucie Lucas, actrice notamment connu pour tenir le rôle principal de l’incontournable Clem, dont les saison 9 et 11 sont disponibles en intégralité sur la plateforme Salto.

Le casting joue aussi un rôle ! Parfois, l’actrice choisie pour un personnage de fonction se révèle, et nous décidons de la garder à l’écran plus longtemps.

Le mouvement #MeToo a-t-il changé la manière d’écrire un personnage féminin ?

Sabrina B. Karine : J’ai toujours fait un travail profond sur mes personnages. Je pense en termes d’universalité, c’est-à-dire, en quoi un personnage masculin ou féminin peut toucher.

En revanche, je fais davantage attention à ce qui est lisible. Je remarque que même lorsque le scénario est écrit par des amies à moi, militantes féministes, très souvent la première chose qui décrit le personnage féminin c’est l’adjectif « belle »… Alors que ça ne veut rien dire, ce n’est pas une personnalité ou un trait de caractère.

De mon côté, je fais très attention à comment sont traités les personnages féminins, ce qui est lu, aux messages passés et aux mots utilisés. Je faisais moins attention à ce genre de choses avant, parce qu’il y avait cet inconscient collectif. Je prêtais attention au fond mais moins à la forme.

Sarah Belhassen : Complètement ! J’étais autrice sur Plus belle la vie pendant onze ans avant d’arriver sur Demain nous appartient, donc je peux vraiment témoigner de l’évolution des personnages féminins. Il y avait une tendance à rester dans des clichés, ce qui m’agaçait, mais je n’ai pas toujours pu imposer ma façon de voir les choses. Maintenant, même les plus macho de mes confrères sont gagnés par ce mouvement mondial.

Quand je suis arrivée sur Demain nous appartient, j’ai été prévenue que c’était une série de femmes fortes qui ne se laissent pas faire, qui connaissent aussi des embûches sentimentales, mais qui sont actives dans leurs destins. Donc je n’ai pas eu à faire bouger les choses, c’était déjà en place.

Avant #MeToo, je trouve, la lecture des femmes de fiction ne se faisait qu’au travers de l’amour : elles étaient aimés ou elles aimaient. Aujourd’hui elles n’ont plus forcément envie de faire des enfants, ce qui peut paraître banal, mais sachez que nous partons de loin !

Les personnages masculins sont moins graveleux, les stigmatisations religieuses ou racistes s’effacent aussi, et ce processus s’est fait naturellement après #MeToo : les gens sont plus attentifs.

Ces deux mouvements ont-ils amené de nouvelles techniques de travail ?

Sabrina B. Karine : J’ai une amie productrice qui, lorsqu’elle accompagne les scénarios, s’amuse toujours à inverser les genres des personnages à la fin de l’écriture. Tous les personnages écrits en hommes deviennent des femmes et inversement. Cela permet de voir ce qui ne fonctionne plus du tout au niveau du genre et de réajuster si besoin.

Par exemple, si vous imaginez une femme un peu soumise, et que vous la transposez en homme, vous allez vite vous demander pourquoi ce type est aussi effacé et se laisse faire : là, ça va choquer. C’est un exercice hyper intéressant pour voir ce qu’il en est, à quel point certaines choses sont ancrées.

J’ai une autre anecdote qui illustre parfaitement l’évolution des mentalités, c’est la création du personnage d’Andrea Martel dans Dix pour cent. Son orientation sexuelle était un vrai sujet dans sa caractérisation : nous ne savions pas si c’était quelque chose qu’elle cacherait ou qu’elle assumerait, et quels seraient les enjeux autour de ça.

Finalement, nous avons décidé de ne pas se prendre la tête à propos de ça : nous nous sommes dit « elle est lesbienne, elle est heureuse comme ça, c’est pas un sujet et passons à autre chose ». Eh bien ça nous a libérées d’un truc (rires) ! Cela a rendu ce personnage ultra moderne, et ses enjeux étaient ailleurs. Ensuite, il y a eu d’autres problématiques autour de sa grossesse et de l’adoption, des thèmes bien plus actuels que le fait qu’elle assume d’être lesbienne ou pas : c’est ça la modernité.

Retrouvez des personnages modernes sur Salto !

Fabriquer un personnage demande du temps de la recherche et de l’implication — surtout les personnages féminins auxquels on apporte davantage d’attention et de profondeur depuis 2017. Il est bon de constater que les répercussions de ces deux mouvements ne sont pas faites attendre dans la fiction française.

Un bon personnage de fiction est avant tout réaliste : nous devons pouvoir nous y identifier et il doit posséder quelques traits de caractère communs avec le spectateur. C’est la recette gagnante pour qu’il s’y attache et ait envie de se faire embarquer avec lui dans des intrigues qui dureront plusieurs années.

Pour que tout le monde y trouve son compte, la fiction française redouble d’inventivité, pour proposer des histoires toujours plus créatives pour vous évader de votre quotidien. L’espace qui offre la plus belle sélection de séries françaises reste la plateforme Salto, qui s’attache depuis son lancement à mettre en avant les pépites de la production française.Vous pourrez juger par vous même du talent de nos scénaristes issus de l’Hexagone.

À lire aussi : TEST : Quelle héroïne de série française êtes-vous ?

Crédit photo : Photo de Ron Lach/Pexels

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