On a rencontré Maïk Darah, voix de Monica (« Friends ») et l’une des rares comédiennes noires du doublage français


À l'occasion de la sortie de la « réunion » Friends, on a rencontré Maïk Darah, la comédienne franco-togolaise qui a prêté sa voix à Monica ! Pour elle, « la voix n’a pas de couleur »... Mais pour l’industrie du doublage en France, ce n’est pas encore tout à fait le cas.

On a rencontré Maïk Darah, voix de Monica (« Friends ») et l’une des rares comédiennes noires du doublage françaisMaïk Darah dans Les voix légendaires du doublage (YouTube)

« Bienvenue dans le monde réel ! Ça craint, tu vas adorer ! »

Ces mots, on les doit à Monica Geller (Courtney Cox), dans l’épisode pilote de Friends diffusé en version française fin octobre 1994 — une sorte d’encouragement sarcastique à l’attention de Rachel (jouée par Jennifer Aniston), obligée de découper ses cartes de crédit après avoir renié sa vie de bourgeoise new-yorkaise. Et en France, ces mots, on les doit à Maïk Darah !

Pendant dix ans, Maïk Darah a en effet été la voix française de Monica, l’une des six colocs les plus célèbres du petit écran. Elle a traversé avec son personnage beaucoup d’épreuves (spoiler alert, si c’est encore possible) : ses relations tendues avec ses parents, son mariage avec Chandler, ses obsessions pour l’ordre et la propreté…

Ce rôle, elle devrait le reprendre dans quelques semaines pour la diffusion de la « réunion Friends » en version française sur TF1, quasiment deux décennies après l’arrêt de la série — « J’ai hâte de revoir les personnages parce qu’ils ont vieilli, comme nous », plaisante-t-elle. Hâte aussi de retrouver Michel Lasorne (alias Ross) Michèle Lituac (voix française de Lisa Kudrow) et les autres : « nous aussi, on était des “friends” sur le plateau, on se prenait vraiment au jeu de leur cohabitation », se souvient Maïk Darah. (Notons cependant que Dorothée Jemma, Mark Lesser et Emmanuel Curtil qui doublaient Rachel, Joey et Chandler ont été remplacés pour les saisons 9 et 10 car ils ont… demandé une augmentation.)

« Ça m’a amusée d’entendre ma voix sur une petite blanche »

Quand elle regarde en arrière sur ses milliers de doublages, elle a toujours du mal à y croire :

« Ce qui est extraordinaire, c’est que j’ai l’impression de vivre plusieurs vies, c’est inépuisable. »

D’autant que Maïk Darah est tombée dedans par hasard ! Elle était danseuse classique quand elle était petite. À 12 ans, elle entre à l’Opéra de Paris, puis prend des cours de théâtre jusqu’à ce qu’une amie comédienne, qui faisait du doublage, lui propose d’assister à un enregistrement :

« On m’a fait passer un essai… je me suis lâchée dans le jeu et j’ai trouvé ça drôle d’entendre ma voix sur une petite blanche ! Faut bien le dire, car je suis métisse, et ça collait super bien. »

Ensuite, tout va très vite. Maïk Darah campe des rôles de plus en plus importants pour des actrices de plus en plus connues : Viola Davis (Murder), Angela Basset (American Horror Story), Adina Porter (The 100), Alfre Woodard (12 Years A Slave), Madonna (Body of Evidence), Whoopi Goldberg (Sister Act) et même Beyoncé (Austin Powers) ! Des actrices de toutes les couleurs de peau donc, mais une majorité d’afro-américaines, ce qui n’étonne pas forcément la doubleuse née à Pantin d’une mère blanche et d’un père togolais. Elle confie à Madmoizelle :

« Je crois qu’il y a un lien, oui. Je crois qu’une voix véhicule beaucoup de choses : un passé, des souffrances. J’ai connu et je connais encore le racisme. Alors quand j’ai un rôle afro à doubler, un rôle fort comme dans “Murder” avec Viola Davis, c’est sûr que ça me remue. Et en même temps, je peux apporter quelque chose. »

« La voix, c’est le reflet de l’âme — noirs ou blancs, on a la même »

Maïk Darah estime avoir eu « la chance », à ses débuts d’être l’une des rares comédiennes noires dans le milieu du doublage français. C’est cette singularité qui lui a permis de doubler des actrices racisées, mais pas seulement (il y a eu Courtney Cox, mais aussi Michelle Pfeiffer, Rosanna Arquette, Daryl Hannah…). Même si elle reconnaît volontiers qu’elle fait figure de quasi-exception :

« C’est encore compliqué dans le milieu de se dire qu’un comédien noir pourrait être très bien pour un rôle interprété par un blanc. Mais pourquoi ? Je n’ose pas dire “une voix n’a pas de couleur”, mais la voix c’est l’âme, le reflet de l’âme. Les noirs et les blancs, on a tous la même. »

En 2009, la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde) avait justement pointé du doigt les préjugés racistes sur les plateaux de cinéma français — des clichés empêchant les comédiens et comédiennes noires d’être choisies pour doubler les voix de personnages blancs. Toujours selon cette instance, les directeurs de casting rejetaient régulièrement des candidats et candidates racisées du fait de leur voix jugée « trop spécifique » ou inadaptée.

Surprenant (non), le contraire ne semblait pas poser de problème… En effet, plusieurs acteurs et actrices afro-américaines sont encore aujourd’hui doublées par des francophones blancs, comme Morgan Freeman, Denzel Washington, Lupita Nyong’o ou encore Mahershala Ali. Maïk Darah regrette :

« En 2010, nous étions moins nombreux. Il n’y avait pas autant de doubleurs noirs que de comédiens afro-américains… aux États-Unis, il y a des quotas pour les personnes racisées dans les castings. En France, on est beaucoup moins présents, devant comme derrière l’écran. »

Si la situation a un peu changé en dix ans, selon elle, la question se pose encore dans le milieu. Au Portugal par exemple, quelque 20.000 personnes ont récemment réclamé le réenregistrement du doublage de Soul, le dernier film Pixar : le héros noir de ce film, doublé par Jamie Foxx aux États-Unis et Omar Sy en France, a été interprété par Jorge Mourato, un acteur blanc, pour la version portugaise.

Depuis quelques années, Maïk Darah ne double pratiquement plus que des comédiennes noires, et c’est aussi parce qu’elle se sent légitime à endosser leurs rôles :

« Il y a des liens instinctifs : que ces rôles traitent de racisme ou pas, je véhicule avec ma voix des choses qui sont vraies et que j’ai aussi vécues. Mais en doublant Madonna, ça ne me dérangeait pas non plus, je me sentais proche d’elle ! Je m’y retrouve à chaque fois. »

Vous l’aurez compris, Maïk Darah a hâte de reprendre la voix Monica — plus aigüe, plus enjouée que celle qu’elle utilise pour Whoopi Goldberg ou Oprah Winfrey notamment ! Hâte aussi de retrouver « l’extrême féminité, la fantaisie, l’énergie » de la jeune femme qui l’a accompagnée pendant dix ans et à laquelle elle fera bientôt ses adieux une bonne fois pour toutes… Sauf s’il y a une nouvelle « réunion Friends » dans quelques décennies.

À lire aussi : On sait qui va diffuser la réunion « Friends » en France !

Olivier Montégut

Olivier Montégut


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Commentaires

Bleu pastel

@Rose_Eth c'est vrai que pour doubler des persos bleus, violets ou verts c'est chaud. Mais après, il y a encore trop de cas où des persos non blancs sont doublés par des acteu.rices blanc.hes, genre le protagonistes de Soul dans beaucoup de doublages européens du film, et ça participe au white washing.
 

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