Live now
Live now
Masquer
Image d'erreur
Livres

Jonathan Ames a l’alcool ambigu

C’est en créant Bored to Death que l’écrivain Jonathan Ames s’est popularisé, notamment dans la mesure où la série met les célèbres Jason Schwartzman et Zach Galifianakis à l’honneur. A côté de ça toutefois il a une expérience qui remonte à loin : c’est un écrivain (trois romans à son actif) et journaliste.
jonathan-ames-alcool

Ce court portrait rappelle sans doute celui du Jonathan Ames-protagoniste de la série : ce n’est pas un hasard. L’entreprise de J. Ames (celui de chair et d’os) semble être toute entière tournée vers l’ambiguïté, le fait de semer le trouble quant à la distinction entre éléments autobiographiques et fiction. C’est une stratégie d’ambiguïté que l’écrivain veut similaire, devant la série, à celle qu’on a parfois à la lecture, lisant un roman autobiographique ou une autofiction. Avec la série, l’expérience de transposition de ce sentiment à l’écran serait une première – en tout cas à ce point, avec l’identité des noms notamment.

Là où l’affaire devient plus intéressante que strictement anecdotique, c’est quand on compare les épisodes de la première saison de cette série au roman graphique The Alcoholic, dont le protagoniste porte sobrement le nom de… Jonathan A.

Bref topo sur la série : elle s’ouvre quand le protagoniste se fait larguer par sa belle. Motif : le romancier, en panne d’inspiration pour l’écriture de son deuxième roman, partage son temps entre herbe et vin blanc. Le trentenaire, désœuvré et désormais célibataire, met une annonce sur craigslist pour jouer les détectives privés. Chaque épisode est grosso modo centré sur une de ses enquêtes au propos souvent cocasse (par exemple : récupérer le skate d’un enfant que des gamins du quartier lui ont piqué).

https://www.youtube.com/watch?v=KSyIz9_HktQ

On sent déjà la différence avec la présentation du roman graphique : comme son titre l’indique, c’est sur l’alcoolisme du personnage qu’il se centre. Ouvert avec une nuit de beuverie, il remonte à l’origine de la relation de ce Jonathan A. à l’alcool (les soûleries adolescentes), à ses cures, à ses rechutes.

Série et BD partagent donc les mêmes thèmes : récit centré sur un écrivain porté sur la boisson, toujours des problèmes avec les femmes, une certaine dose d’ironie, New York pour cadre, un intérêt marqué pour la littérature policière et les détectives… Surtout, une même ambiguïté – sans aucun doute volontaire – avec l’auteur.

La grande différence entre les deux est le rapport avec l’alcool. Dans un cas (Bored to Death), l’humour est largement privilégié et l’alcoolisme supposé du protagoniste complètement évacué. Précisément, il n’est plus qu’un motif humoristique, prétexte à un certain nombre de pitreries. Dans l’autre (The Alcoholic), le lien destructeur du personnage avec l’alcool est largement disséqué et surtout saturé à chaque page de l’angoisse de l’alcoolique.

L’image de l’alcool change du tout au tout. Dans

Bored to Death, elle laisse de côté l’ébriété du personnage, à peine sensible dans le jeu, qui fait rire. C’est en un sens le corollaire drôle et épuré des soûleries du Jonathan-Alcoholic. Dans le roman, on ne boit pas sans vomir. Le rapport à l’alcool est destructeur, chargé d’angoisse. J. Ames et le dessinateur, Dean Haspiel, n’hésitent pas à mettre en scène le corps détruit ou dégradé à cause de l’alcool et de la drogue. Il y a bien certains moments assez drôles, mais la dynamique principale du texte est celle de l’horreur.

jonathan-ames-alcoolElle devient emblématique de tout, notamment des relations humaines : face aux dialogues croustillants, drôles, pleins d’esprit entre le J. Ames de la série et ses deux acolytes, le roman graphique plonge dans des situations proprement déchirantes qui laissent le cœur brisé – notamment le récit de la relation du protagoniste avec son meilleur ami. Dans la série, l’amour blessé est loufoque, rigolo, déchargé de tout poids ; et ce n’est pas une mauvaise chose. Chaque épisode est savoureux, drôle, porté par chacun des trois acteurs principaux (les deux cités plus haut et Ted Danson). Le roman, dans l’anonymat du dessin, se charge de thématiques pesantes, douloureuses : impossible oubli d’un amour, fin d’une amitié, 11 septembre, sida, drogue…

L’ambiguïté, elle, perdure. Où est le Jonathan Ames de chair et dos ? On ne sait pas. Un peu ici, un peu là. Peu importe : ces deux facettes contribuent à créer sa silhouette artistique. Loufoque, brisée, ambiguë.


Écoutez Laisse-moi kiffer, le podcast de recommandations culturelles de Madmoizelle.

Les Commentaires

4
Avatar de Deb M.
9 juin 2010 à 00h06
Deb M.
J'adoooore cette série aussi, mais je l'ai vu y'a quelques tremps déjà je savais pas qu'un topic lui était dédié !
0
Voir les 4 commentaires

Plus de contenus Livres

Copie de [Image de une] Horizontale (69)
Livres

5 livres à lire autour du VIH/sida

Livres pour enfants : les 10 meilleurs albums jeunesse en novembre 2023
Daronne

Livres pour enfants : les 10 meilleurs albums jeunesse en novembre 2023

Gabrielle Boulianne-Tremblay // Source : © Justine Latour
Livres

Gabrielle Boulianne-Tremblay : « Les personnes trans devraient être primées pour avoir survécu à tant de violences »

Copie de [Image de une] Horizontale (59)
Podcasts

Podcasts littéraires : notre sélection pour se mettre de la littérature dans les oreilles

1
Copie de [Image de une] Horizontale (57)
Livres

BD, livre d’art féministe… : 3 livres illustrés à ne pas manquer ce mois-ci

1
Copie de [Image de une] Horizontale – 2023-11-17T174818.784
Culture

Avec ses scènes de sexe agenrées, La Chasse est le roman érotique brûlant que l’on attendait

1
Lauren Bastide par Luna Harst // Source : Lauren Bastide par Luna Harst
Féminisme

Lauren Bastide (2060) : « le fait de dépeindre un futur sombre est une façon d’inciter à l’espoir »

Baptiste Beaulieu  // Source : @ L’Iconoclaste
Livres

« Je ne comprends pas pourquoi les médecins ne sont pas plus féministes » : rencontre avec Baptiste Beaulieu

Marion Olité, autrice de "Buffy ou la révolte à coups de pieu" (Playlist Society) // Source : © Jean-Michel Olité
Livres

Marion Olité : « Derrière ses monstres en caoutchouc, le réalisme émotionnel de Buffy n’a pas pris une ride »

BC_Replay_V2
Culture

En 2023, la poésie s’écrit au féminin

La pop culture s'écrit au féminin