Mon premier meuble Ikea : chronique d’une fille manuelle

Pour certain-e-s, les meubles IKEA, c’est une seconde nature, un bout de leur vie. Pour d’autres, c’est une découverte. Et honnêtement, on est manuel-le ou on ne l’est pas. Sarah, par exemple, ne l’est pas. Trop. Pas du tout.

Mon premier meuble Ikea : chronique d’une fille manuelle

Il y a quelques temps, j’ai eu besoin d’un bureau.

Certes, cette information d’une banalité au moins aussi affligeante qu’un plat d’épinards bouillis n’a rien pour vous inspirer l’épique épopée romanesque riche en protéines que vous seriez en droit de vous attendre à lire ici. « Un bureau, dit-elle — ah ! J’ai moi-même fait deux trous dans un mur pas plus tard qu’hier pour poser une étagère ! ». Ne vous la pétez pas trop, non plus.

Alors, soit, je développe : il y a quelques temps, j’ai eu besoin d’un meuble IKEA pour la première fois. De ma vie. Émotion.

Et avant que vous ne fassiez les blasés en mode « si à 24 ans t’as pas acheté de meuble IKEA t’as raté ta vie », sachez que c’est parce que je suis une baroudeuse qui ne s’encombre point des futilités matérielles de la vie qui lui coûtent la peau de ses petites fesses au guichet Ryanair (et il arrive un moment où ça devient gênant pour s’asseoir).

En mode baroudeuse de l’extrême : un pagne et ça repart.

Et tel le pigeon voyageur l’oiseau libre et joli, un jour vint où je me trouvai un perchoir un peu plus définitif ; il me fallut alors meubler en conséquence. Et c’est ainsi que je poussai les portes qui s’ouvrent toute seules du temple des boulettes suédoises et des chaises aux noms imprononçables. Esprit d’aventure un jour, esprit d’aventure toujours.

Comment ? Vous ne voyez toujours pas le potentiel « aventuriers de l’extrême » de la chose ? Tant pis, il va vous falloir le découvrir par vous-même – vous êtes ainsi obligé-e-s de lire cet émouvant récit qui, à l’image des quêtes initiatiques de nos ancêtres, m’emporta faire un long voyage parsemé de tournevis inadaptés au pays de la débrouillardise.

Et si toi aussi, là, dans le coin, tu tiens les perceuses dans le mauvais sens et confonds les clous avec ton index, j’échange avec toi un hochement de la tête grave et solennel, ce signe secret qui font se reconnaître entre eux les assistés du bricolage.

Toi-même tu sais.

On était jeunes, on était beaux, ou l’optimisme des premiers instants

Lorsque je me retrouvai seule face à mes cartons, la vie me semblait facile et à la portée de mon tournevis. Mon optimisme était tel que j’avais calé un rendez-vous à 18h : mmmhh, bon, il est 14h, je dois monter mon bureau, faire le ménage dans l’appart, me doucher, ranger ma chambre, aller faire la queue à la Poste avant de retrouver machin, fraîche et dispose, au café à l’autre bout de la ville. Je suis large.

Je dois dire que j’étais même enthousiaste à l’idée de monter un meuble. Pas assez pour envoyer un message à tous mes proches en leur disant « wesh j’vais monter un meuble, TAVU », parce que je n’étais pas encore assez naïve pour ignorer que cela n’allait m’attirer qu’indifférence, sarcasme palpable et mauvaises blagues. Mais assez pour en envoyer un à ma maman (cela dit, j’envoie un message à ma maman quand je traverse la rue toute seule, alors ça ne compte pas) et instagramer les cartons dans mon salon.

Des cartons.

J’ai tendance à m’enivrer de ma propre indépendance, parfois.

Oui, parce que je suis une fille indépendante (si), fière et susceptible, comme on dit dans le pays, et qui n’avait même pas envisagé de demander un coup de main à qui que ce soit. Un meuble ? À monter soi-même ? Bah ! J’ai promené plusieurs fois dans ma vie une valise faisant deux fois ma taille et trente fois mon poids dans toute la station londonienne Victoria en travaux, ce ne sont pas quelques bouts de bois — qui n’en sont probablement pas vraiment — à assembler qui vont me faire peur ! (Insérer ici un roulement de biceps inexistants.)

En plus, sur la notice ça a l’air super facile : c’est que des dessins.

« PUT*** DE *** DE *** À LA *** » : les premières désillusions

Tout commença quand je me rendis compte que j’avais fait déposer les cartons dans le salon, et non pas dans ma chambre… Et qu’en fait, c’était lourd. Les petits détails qui vous pourrissent l’existence, tout ça.

Bon, mais j’ai géré, hein, j’ai géré. Après m’être rendue à l’évidence et avoir fait accepter à mon amour-propre démesuré que je ne pourrais pas les soulever et les porter à bout de bras, puis réaliser que pousser c’était plus facile que tirer… je finis par rapatrier sans trop d’encombres mes cartons dans ma chambre, et ce, si l’on considère que tout est relatif, en un temps record.

En revanche, peut-on commencer à dire qu’une personne n’est pas super douée dans la vie, à partir du moment où celle-ci parvient à se cogner le gros orteil dix fois sur le même carton puis à se prendre un mur rien qu’en poussant un carton sur deux mètres et sans réellement comprendre comment (ni pourquoi, monde cruel) ? Parce que je l’ai mal pris, un peu.

La vie, c’est comme des hérissons dans un lavabo : tu passes ton temps à te vautrer pendant qu’on te trouve mignon-ne

L’ouverture des cartons s’est faite, je tiens à le préciser, avec classe, efficacité et prudence. Je dois dire que depuis l’Incident du Paquet Piégé de 2008, où j’ai découvert que les boîtes de papier d’aluminium sont parfois étudiées pour permettre de couper la feuille d’alu avec efficacité grâce à des petites dents en fer, je fais preuve d’une certaine méfiance qui s’apparente d’assez près à une forme d’intelligence lorsqu’il s’agit d’ouvrir des boîtes. Car comme l’explique l’adage que j’ai inventé ce jour fatidique : « Une bourrine tu ne seras point — Si à ta douce main tu tiens ».

Je demeurai ainsi optimiste et candide, confortée dans l’idée qu’avec force gestes décidés mais mesurés l’on pouvait arriver à bout de toutes les galères. Même lorsqu’il me fallut dix minutes pour comprendre que si la notice se répétait, c’était parce qu’on pouvait monter le bureau dans deux sens. (Ils ne pouvaient pas simplement l’écrire au lieu de nous prendre pour des navets avec leurs petits dessins cryptiques ?) Ou quand je fis tomber le paquet de toutes petites vis qui se précipitèrent aussitôt sous mon lit. Ou encore quand je me suis pétée la gueule sur le carton éventré.

Le calme. La sérénité. L’attitude réfléchie de la jeune femme indépendante.

Jusqu’à ce que je réalise qu’aucun des 60 000 tournevis différents que j’avais piqués à ma coloc ne convenait.

Patience et longueur de temps font moins de vis dans ta face que force ni que rage

Mais ne croyez surtout pas qu’il en faut si peu pour me décourager ! Au contraire, forte d’un certain nombre de blessures et cicatrices que j’allais avoir du mal à expliquer, l’activité de montage de meuble était passée dans mon esprit de « joyeuse et frivole » à « je suis une guerrière ». Et mon compte Twitter devient vite insupportable quand je live-tweete en mode guerrière.

« 15h23. Je viens de placer deux planches dans le bon sens. De rien. »

Une heure venait déjà de passer que je n’avais encore fait que tout étaler par terre pour avoir une meilleure vue d’ensemble, et relire la notice deux fois dans deux sens différents. Mais toute notion du temps qui passe m’avait quittée pour aller faire la poule sur une plage du Mexique, car je me sentais désormais investie d’une mission qui me faisait prendre les choses très, très au sérieux.

Encore dix minutes plus tard, j’en avais surtout marre.

« Mamaaan j’viens de visser une planche dans le mauvais seeen-en-eeens. »

Entre positions improbables pour attraper la planche du bout sans lâcher les deux que je venais de caler dans un équilibre précaire, et saloperies de vis qui me pètent à la gueule quand j’essaie de les maintenir en place le temps d’attraper le substitut de tournevis, la fatigue – ainsi que le retard sur mon planning – commençaient à me gagner.

Et pourtant, je persévérai. La BO de Gladiator jouait dans ma tête comme je travaillais mon sens de la logique, s’emportant lorsque je pourfendais un trou (avec la vis adaptée) et devenant douce complainte dès que je réussissais à m’égratigner sur un coin de planche. Je m’adaptai, même. Trouvai des solutions aux problèmes.

En bref, je devenais débrouillarde. Et je vois ces étoiles qui brillent dans vos yeux — non, ne le niez pas, vous tremblotez d’admiration. (Non mais, vous pourriez faire semblant, au moins.)

Ingénieuse, même. Je vous présente la méthode « j’ai des ampoules à mes mains délicates à force de visser et j’aime pas avoir mal » :

La technique anti-ampoules. Attention : ne permet pas une grande marge de manoeuvre.

Penser à taper sur un clou avec un gros tournevis quand on n’a pas de marteau (c’est quoi ces gens, aussi, qui livrent en kit sans marteau inclus dans le pack), ça marche tellement bien qu’il faut faire attention à ses doigts. Ouais.

La Fierté (et le manque de reconnaissance)

Vous pouvez cesser de retenir votre souffle : ceci est une bataille que je remportai haut la manique. À 18h34, le dos douloureux et le petit corps crade d’avoir trop roulé par terre (j’ai réalisé mes plus belles cascades en montant un meuble IKEA, pouvez-vous en dire autant ?), j’ignorai les appels excédés de mon rendez-vous qui n’appréciait guère le lapin que je venais de lui poser, pour définitivement retourner le bureau.

Ah ! il était beau. Il était noir. Il était dégueulasse. Et il avait déjà une [mot vulgaire] d’éraflure sur le plateau.

Aussitôt, mon esprit repassa en mode Candy au pays joyeux des jolis meubles gentils, et je commis l’erreur, rendue pompette par les effluves de ma réussite, d’enfin partager ma joie et ma fierté avec mon entourage.

T’AS VU J’AI MONTÉ UN BUREAU T’AS VU T’AS VU IL EST BEAU HEIN

Et fatalement, parce que les amis, c’est la vie, je me heurtai à un manque flagrant de reconnaissance de mes tendres efforts. Entre quelques « c’est pour ça que t’es injoignable depuis le depuis de l’aprem ?! », « ah ben voilà, c’était pas si compliqué ! » et autres « et alors ? » vexants, mon orgueil eut son lot d’attaques perfides à déjouer.

Je terminai ainsi la soirée drapée dans mon amour-propre et les pieds sur mon nouveau bureau, que j’avais monté moi-même sans l’aide de personne, devant une série. Ni le rendez-vous manqué, ni les courbatures ou la douche reportée au lendemain, ni les fourberies de ceux que j’appelais pourtant des amis, ni même le fait que le tiroir n’était pas tout à fait droit et était plein de petites pièces qui ne m’avaient étrangement servi à rien, ne gâchèrent mon sentiment de victoire.

J’avais survécu à mon premier meuble IKEA.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Samuelle
    Samuelle, Le 4 mars 2014 à 23h21

    ce sentiment de fierté quand on monte un meuble toute seule :paillettes:

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