« Platonov », une pièce intense et drôle — Chronique théâtre

Leïla Cassar est allée voir une adaptation de la pièce de Tchekhov, « Platonov », qui dépoussière drôlement le texte ! C'est vivant, puissant... et drôle.

« Platonov », une pièce intense et drôle — Chronique théâtre

« On s’ennuyote », soupire Emmanuelle Devos en Anna Petrovna au début de la mise en scène de Platonov du Collectif Les Possédés.

« S’ennuyoter », pourtant, c’est tout sauf ce que fait le spectateur pendant ces 3h40 de spectacle, fasciné par le ballet incessant des personnages de Tchekhov, qui sur scène aiment, crient, tentent de s’enfuir, lancent des blagues grossières, s’embrassent, se frappent, se menacent, dansent, vivent. Extraordinaire valse de l’humanité que l’on observe se débattre, aux prises avec la vacuité de l’existence, résistant comme les insectes à la main de fer qui s’abat sur eux.

Le drame d’un séducteur

Platonov, qui donne le titre à la pièce, est celui que tout le monde attend : séducteur patenté, révolutionnaire raté, il provoque esclandres et renversements dramatiques dans cette propriété où l’on se laisse doucement sombrer dans l’ennui.

Dans une propriété mise en danger par l’endettement de « La Générale », on va voir, le temps d’un spectacle, évoluer une multitude de personnages dans une multitude de batailles intérieures…

Vivant Tchekhov

La grande force du spectacle, c’est surtout une mise en scène et un texte qui ne lâchent rien. Pas de représentation passéiste de personnages qui n’auraient rien à voir avec nous et que nous regarderions évoluer avec un intérêt seulement historique. Avec Les Possédés, Tchekhov est ressuscité et c’est lui qui devant nous parle avec la fougue de sa jeunesse.

Ceci est en grande partie dû à l’extraordinaire traduction d’André Markowicz et de Françoise Morvan (2014), qui pour la première fois rétablit toutes les nuances du langage de la pièce. Trop souvent, les traductions françaises ont effacé chez Tchekhov – comme d’ailleurs chez Shakespeare – les traces de vulgarité et de langage populaire des personnages, n’y voyant que faiblesse littéraire de la part d’un jeune auteur.

Ici, Ossip, le voleur de chevaux, parle le langage de la rue, et Anna Petrovna ne dit pas « Allez-vous-en ! » mais « Fous le camp ! ». La texture des répliques donne naissance à un véritable patchwork réjouissant, faisant naître le comique aux moments les plus incongrus. Car Platonov est drôle ! Et les Possédés ne l’oublient certainement pas, en rajoutant dans le burlesque et le gag à chaque instant.platonov1

On voit Emmanuelle Devos surprise par la femme de l’homme qu’elle convoite, se cachant sous son châle du même motif que la tapisserie derrière, espérant comiquement ne pas être démasquée. Le public rit beaucoup. Loin des représentations de Tchekhov qui disent tout d’un ton déclamatoire et tragique, Les Possédés savent rétablir ce fil ténu entre rire et larmes qui fait la caractéristique du texte et fait de cette pièce une pièce profondément humaine.

« Tu es le seul à être humain », dit d’ailleurs Sophia à Platonov à la fin de la pièce…

Jeunesse et incohérence

Platonov, c’est aussi la première pièce d’Anton Tchekhov, écrite alors qu’il est encore au lycée. D’où cette singularité qui peut étonner en comparaison de l’œuvre qu’on connaît plus. Le comique de répétition, l’enchaînement des péripéties, l’accumulation des lettres d’amour que reçoit Platonov, l’apparente absence de ligne directrice, l’éparpillement du récit (six heures dans la version écourtée par Tchekhov !) peuvent donner l’impression d’un dramaturge-lycéen qui s’amuse.

Cette apparente « incohérence », cependant, rend la pièce plus vraie et plus cruelle que jamais. On ne sent pas la patte de l’écrivain qui dirige l’histoire ; tout semble s’enchaîner sans raison particulière, comme le fait la vie. Et quel étrange héros que Platonov, l’éternel indécis, en révolte mais sans agir, qui échoue à toutes ses tentatives de fuite, et pourtant aimé par tous et toutes !

Les Possédés, un collectif à suivre

Cette très belle mise en scène de Platonov a aussi le mérite de nous faire découvrir l’original collectif Les Possédés, dont les acteurs se sont presque tous rencontrés au Cours Florent. La solidité de leurs liens, ce travail de troupe d’un spectacle à l’autre laisse exister chacune de leurs personnalités dans leur singularité. Emmanuelle Devos rejoint pour ce spectacle le collectif et brille de par sa présence scénique, par sa drôlerie et l’absolue force de son jeu.

Voici comment ils décrivent leur crédo :

« Une aventure intérieure collective vers les enjeux cachés d’un texte, ses secrets et ses mystères. Approcher l’auteur et son oeuvre pour, alors, s’en détacher, se délivrer de sa force et de son emprise afin de faire apparaître sa propre lecture, son propre théâtre. »

On peut dire qu’ils sont héritiers à la fois d’Antonin Artaud et de « l’ère de la mise en scène », d’une manière qui leur est propre, cependant : ils revisitent le texte, ne le laissent pas « mourir », comme le dirait Artaud, mais le modernisent, se l’approprient, le font vivre, et lui permettent de nous toucher…

Vous l’aurez compris, je recommande chaudement le Platonov du Collectif Les Possédés, en tournée jusqu’en avril dans toute la France ! Un spectacle qui vous renverse, vous fait rire et vous laisse, finalement, pantois d’émotion.

Pour aller plus loin…

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Bl00m
    Bl00m, Le 5 février 2015 à 18h44

    Je l'ai vue aux Céléstins à Lyon et effectivement j'ai trouvé l'adaptation très réussie !
    La mise en scène est intelligente, parfois même drôle, et les acteurs sont très convaincants, surtout Emmanuelle Devos et celui qui joue Platonov. petit bémol pour l'actrice allemande qui manque un peu de spontanéité dans sa colère à cause du fait que que le français n'est pas sa langue maternelle.

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