Mon père, que je n’oublierai jamais — Témoignage

Le père de Caticorn est décédé il y a plusieurs années, mais son souvenir et son héritage ne la quittent pas.

Mon père, que je n’oublierai jamais — Témoignage

Mon père et moi, c’était un vrai copié/collé. On se ressemblait comme deux gouttes d’eau ! Je marche comme lui, j’écris comme lui (d’ailleurs parfois je confonds son écriture avec la mienne), et on laissait les mêmes empreintes de pieds (une en taille 37, l’autre en 42) quand on rentrait crasseux. Je parle au passé parce qu’il y a sept ans, il est décédé à 55 ans d’un cancer foudroyant. Ma sœur avait 17 ans, moi 19.

Un père attentionné

J’ai toujours suivi mon père partout, toujours fait ce qu’il voulait parce que je l’admirais et l’admire toujours autant. Un regard désapprobateur de sa part et je pouvais finir en larmes, faire tous les efforts du monde pour me comporter comme lui le souhaitait. J’ai reçu une éducation très stricte, religieuse, un peu fermée sur le monde et sur l’époque à laquelle je vis. J’ai cru que j’étais une scientifique très tôt parce que mon père m’a énormément encouragée à prendre la voie des écoles polytechniques, alors qu’en réalité, je suis une littéraire, une âme artistique un peu bordélique, qui aime plus le débat public que les labos.

Je n’ai pas fait de crise d’ado. Ma frangine a fait la sienne pour deux. Mes parents étaient épuisés alors je ne me suis pas donné le droit de faire la mienne. Maintenant, à 26 ans, ça ressort parfois un peu. Je crois que quand on parlait jusqu’à une heure du matin avec mon papa, je le sentais reconnaissant du fait que je ne transforme pas toute discussion en tempête de cris. On avait des débats sur la vie, des discussions philosophiques, politiques… Et je lui ai plus parlé de ma puberté qu’à ma mère.

veronica mars father keith mars

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Mon père était enfant des rues dans un pays éloigné pendant une des trop nombreuses guerres qui ont rythmé la Guerre Froide, et il n’a pas eu de proches pour s’occuper de lui, alors il avait une vision vraiment idéalisée de ce qu’est une famille, de ce qu’un bon père doit être. Du coup il était parfois frustré du fait qu’on ne mette pas un peu plus du nôtre dans ce concept de famille. Cela pouvait être étouffant, mais c’était surtout touchant.

Pour lui c’était normal qu’on soit très bruyantes, qu’on renverse des trucs sans faire exprès, qu’on sorte et qu’on se salisse de la tête aux pieds, parce que ça avait été ça son enfance à lui, avant que tout ne parte en cacahuète avec cette saleté de guerre.

Par contre, à l’adolescence, mes parents étaient paumés. Ils étaient tous deux nés dans un pays et avaient grandi à une époque où la crise d’ado n’existait pas dans le quotidien des gens.

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Entre restrictions et partage

Ma relation avec mon père était tiraillée entre des moments de frustration profonde et des moments où je me disais que j’avais le meilleur des pères, en considérant tout ce qu’il avait vécu. Il y avait ces instants de quasi contrôle sur ma vie où sortir avec un mec me valait un « je ne reviens pas avant qu’il soit hors de la maison », où sortir était la croix et la bannière (au point que j’y ai renoncé), ces moments où il me faisait la morale parce que je dessinais trop et ne me consacrais pas à mes études, où peu importe ce que je portais, j’avais des commentaires… Et les moments où il m’embarquait jusqu’à pas d’heure faire de la photographie, où il se levait avec moi la nuit parce qu’en bonne hyperactive, je ne pouvais pas dormir et qu’il fallait me vider de mon énergie.

tel père telle fille

Ce qui me manque, ce sont ces soirées passées à refaire le monde, où on discutait de tout, où on partageait nos découvertes en matière de musique classique, où on aiguisait notre sens de l’humour noir en regardant le JT, où il me donnait des conseils avisés sur la vie. On s’envoyait aussi des coupures de presse sur les sujets qui nous intéressaient.

On jouait au badminton ensemble, et on faisait nos trucs de nerds même sur la plage (comme calculer la distance de l’horizon en vacances à la mer). Mon père avait parfois des moments hippies, comme à mes 12 ans quand il m’a filé un verre de vin en me disant « je préfère que tu n’aimes pas ça maintenant, plutôt que de devoir te récupérer à l’hôpital après un coma éthylique ».

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La maladie… et l’après

Pendant la maladie, j’avoue ne pas avoir été toujours très sympa. J’étais larguée et je sentais la fin venir comme l’apocalypse. J’avais peur, j’étais triste, alors j’ai reporté ma haine de ce qui allait nous arriver sur ma mère et ma sœur. J’avais des potes qui promouvaient un peu la tristesse, la mélancolie et tout ce qui va avec (et qui sont maintenant tout à fait joyeux). Mon père a vu que ça n’allait pas, mais il m’a aidée à faire face en me disant que tout irait bien.

Je n’en croyais pas un mot, mais le mieux que je pouvais faire pour lui, c’était être là et de profiter des derniers moments en musique, en discussions ou en lui lisant ce qu’il voulait lire quand il n’avait plus la force de tenir un bouquin. Je passais tous les jours à l’hôpital après les cours.

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Il m’a fait un dernier cadeau en m’achetant un billet d’avion pour son pays d’origine en me disant que je devais me changer les idées (on n’a jamais eu énormément de moyens financiers). Il est décédé à cinq jour du début des examens pour le bac. Je les ai finis et ai obtenu mon bac avec mention parce que mes parents m’ont toujours dit : quand tu es au fond, tu peux que remonter. Puis je suis partie découvrir d’où il vient.

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Mon père, c’était la colonne vertébrale de la famille, avec ma mère bien sûr. Quand il est parti, rien n’a plus vraiment fonctionné, du moins pendant deux ans. Ma mère était déprimée et traumatisée par sa disparition, comme on peut l’imaginer. Ma soeur, du haut de ses 17 ans, faisait ce qu’elle pouvait, mais elle est devenue très distante. Quant à moi, c’était le pire jour de ma vie. J’ai hurlé à en devenir aphone et c’est parti deux ans plus tard en dépression.

Mais c’est grâce à son héritage que je me suis battue, en me disant qu’il aurait pas voulu me voir dans cet état. J’ai fini par me demander si j’aurais pu m’émanciper s’il avait été là, mais je n’en doute plus. « Il faut lutter pour atteindre ce que tu veux, rien ne sera une promenade de santé », disait-il. J’ai lutté, pour finalement choisir les études que je voulais et la vie que je veux. Je sillonne encore le monde avec mon appareil photo et le sien, et j’ai encore un goût pour le débat, la musique classique et tous les trucs qu’on a faits ensemble. Cela va beaucoup mieux avec ma soeur, avec ma mère : nous avons toutes les trois réappris à vivre.

Il me manque, mon vieux, il me manque à m’appeler « poulet » et autres, mais j’ai été tellement contente de vivre ces 19 ans avec lui parce que nom de Dieu, c’était juste génial.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Colore
    Colore, Le 30 septembre 2015 à 23h18

    Salut les Madmoizelles... J'arrive avec un peu de "retard" sur ce post. Dans un élan de masochisme, en voyant la "catégorie relation père-fille" j'ai cliqué dessus, j'ai lu vos histoires...
    J'ai moi aussi perdu mon père il y a bientôt deux ans maintenant, suite à un cancer du pancréas étendu au foie d'abord, puis qui a quitté le foie pour se développer de plus belle dans l'ensemble de son corps. Sa maladie a duré près d'un an... Entre valse des hôpitaux, des départs en urgence, des frayeurs en pleine nuit quand je revenais dans ma famille (je vivais loin) lorsque je l'entendais souffrir et que je tâchais de détourner son attention, de l'aider à se détendre pour qu'il s'apaise et se repose un peu...

    Autant vous dire que la chanson de Stromae est loin de me laisser indifférente. Papaoutai non plus, c'était une année véritablement thématique sur le plan musical !
    J'ai aujourd'hui 28 ans, et comme beaucoup de madz concernées par la situation je pense, je me sens en décalage avec mon entourage parfois. Enfin souvent, surtout sur la question de la mort du coup.
    A une période où mes proches créent, construisent (mariages, bébés, maisons...), je vis et éprouve encore cette perte. (échelonnée avec celle de mon grand-père dont j'étais très proche, en début d'année 2015). Je ressens le manque, le vide qui découlent de la perte d'un proche. J'ai depuis du mal à consolider ma relation à mon amoureux que j'ai rencontré un mois après que nous ayons appris la maladie de mon père.

    Les madz sur ce sujet j'ai besoin de votre aide... la perte de votre papa a-t-elle eu un impact sur votre relation amoureuse du moment ?

    J'ai beaucoup déploré depuis... La manière dont la mort est tenue taboue dans notre société. Le point auquel il est difficile d'en parler à un entourage qui ne l'a pas vécu puisqu'elle est maintenue comme un impensable. Qu'elle n'est pas parlée. A moins bien sur de l'avoir sur intellectualisée, histoire d'avoir le sentiment de ne pas trop gêner avec des émotions qui dépassent également nos jeunes proches.
    Je me suis sentie bien seule face à cette avalanche d'émotions.
    Mais bon "le temps passe", "l'eau coule sous les ponts", et pourtant j'imagine mal ne plus jamais le revoir aujourd'hui encore. Je vis "sans".

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