Je ne suis pas votre « amie noire »

Ah, la fameuse « amie noire » qui permet de se dédouaner de toute pensée, parole ou acte raciste en un clin d'œil... Naya s'est parfois retrouvée dans ce rôle, et elle aimerait mettre les points sur les i.

Je ne suis pas votre « amie noire »

Il n’est pas rare d’entendre des remarques racistes lorsque vous êtes noir•e, surtout si vous évoluez dans un milieu social et/ou professionnel majoritairement blanc. Mais au-delà de ces commentaires, certaines personnes adoptent une attitude particulière en fonction de votre couleur de peau. Je suis sûre que ceci paraît complètement absurde pour la plupart d’entre vous, mais il existe réellement des personnes qui ne peuvent pas vous parler ou sympathiser avec vous sans vous faire remarquer que vous avez une origine différente de la leur…

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Il y a des personnes qui développent une peur irrationnelle : celle qu’on les pense racistes. Elles s’excuseront alors toutes les heures d’avoir dit quelque chose qui n’était pas vraiment raciste à la base, mais qui… peut le devenir à force d’excuses !

« Je suis allée à Château d’Eau, dans un magasin afro, et ça sentait tellement mauvais ! Enfin… c’est pas que tous les noirs sentent mauvais, Naya… »

Pour d’autres personnes, tu sers de caution anti-racisme : tu deviens alors le/la fameux•se « ami•e noir•e» dont tout le monde parle, celui/celle solidaire pour te défendre contre toute accusation de racisme !

Nadine Morano ne peut pas être raciste parce qu’elle a une amie tchadienne qui est plus noire qu’une arabe, vous comprenez.

Généralement, ces gens ne sont pas méchants, au contraire. Ils semblent faire preuve d’une gentillesse démesurée à votre égard et développent une réelle envie de vous connaître davantage. Et il est souvent trop tard quand vous vous rendez enfin compte que vous n’êtes pas vraiment un•e ami•e comme les autres : vous êtes devenu•e… leur « ami•e noir•e ».

Je ne suis pas drôle parce que je suis noire

Il m’est arrivé de faire connaissance avec des personnes qui me trouvaient exceptionnellement drôle… même quand je ne l’étais pas forcément. Je pouvais parler du temps pluvieux ou carrément de mon poisson rouge mort lors de mon sixième anniversaire, tout le monde se réunissait autour de moi, les yeux pleins d’admiration, comme devant une histoire du Père Castor. Selon eux, j’avais des tics de langage « propres à ma culture » aussi amusants qu’un film avec Eddy Murphy.

Je ne me rendais pas vraiment compte que je racontais des histoires « comme une noire », mais la plupart des personnes qui riaient lorsque je me contentais de demander quelle heure il était semblaient le penser. Après m’être rendue compte que j’étais l’attraction de service, j’ai commencé, sans le savoir, à faire attention à ne pas trop utiliser ce que les autres appelaient un « langage urbain ».

Plus les années passaient, plus je réprimais des tics de langage qui n’étaient, au final, que propres à ma personnalité, mais qui étaient vus comme un héritage de ma culture non-occidentale. Je me contentais de mots présents dans le dictionnaire, j’ai dit adieu à mes « tchip » bien-aimés — moyen efficace jusqu’alors d’exprimer mon exaspération, PAS mes origines.

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Le langage plus familier que je pouvais parfois utiliser n’avait rien de vulgaire pour moi. Il me plaisait car, plus jeune, il était la seule langue que je maîtrisais : c’est celle avec laquelle j’ai construit mes souvenirs ! Mais plus les années passaient, plus je ressentais le besoin de m’en débarrasser… non pas parce que je le voulais, mais pour pouvoir me fondre dans le milieu professionnel au sein duquel j’évoluais.

Le fait de beaucoup écrire, dans le cadre de mes études ou de mes premiers boulots, m’a forcée à adopter un langage plus soutenu. Il m’arrive encore, parfois, d’être l’attraction de service, mais… étrangement, les imbéciles d’auparavant ne trouvent pas mes histoires de rédaction de mémoires d’études supérieures ou mes résumés de livres des intellectuels du siècle des Lumières aussi intéressantes que de m’entendre tchiper.

Je n’ai pas besoin de votre pitié

L’essayiste Frantz Fanon dénonçait le sentimentalisme tiers-mondiste dans son livre Peau noire, masques blancs. Il décrivait avec brio cette continuelle « auto-culpabilisation » des blancs par rapport à l’esclavage et à la pauvreté qui fait rage dans certains pays d’Afrique.

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J’ai souvent décelé un sentiment de compassion, ou de pitié chez de nombreuses personnes qui pensaient que c’était vraiment très dur d’être noire.

Il est vrai qu’en tant que noire, j’ai souvent dû me battre davantage pour être considérée comme légitime, accéder à des postes à responsabilité… Toutefois, j’ai toujours eu horreur des gens qui ne pouvaient s’empêcher de m’offrir des regards condescendants ou compatissants face à ce qu’ils considéraient comme étant un handicap, persuadés qu’ils étaient que le fait d’être noire me plongeait dans une détresse considérable.

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J’ai notamment constaté cette compassion empoisonnée chez les mêmes personnes qui ne pouvaient s’empêcher de me parler de la misère de « mon pays ». J’avais beau vouloir causer du nouveau blockbuster en salles, ça ne les intéressait pas plus que ça de parler de choses ordinaires avec moi. Je suis la première à aimer parler du racisme, et des problèmes de pauvreté dans le monde… mais je ne crois pas que ces sujets représentent ce qui me définit en tant que personne !

Je ne suis pas votre accessoire branché

J’ai vécu des situations où des personnes se sont approchées de moi uniquement parce que j’étais noire et que ça semblait vraiment cool d’avoir un•e noir•e dans sa liste de contacts (ne me demandez pas pourquoi, je cherche encore la raison).

Ce que ces gens s’imaginaient en me rencontrant

Il m’est arrivé de rencontrer des gens qui me trouvaient extraordinaire à cause de ma couleur de peau. En m’abordant, ils s’attendaient à ce que je leur raconte des histoires venues d’ailleurs. Quand certains pensaient que je savais danser comme une déesse, d’autres étaient persuadés que je mangeais chaque jour des plats extraordinaires à base de manioc. Quelle ne fut pas leur déception d’apprendre que des pâtes au beurre m’attendaient sagement dans mon frigo !

Parfois, quand on me présente à d’autres personnes, le malaise s’installe. Il m’est déjà arrivé, par exemple, que quelqu’un me présente en insistant vivement sur le fait que j’étais noire et que c’était cool. Je ne voyais pas du tout ce qui était incroyable dans cela mais mon ami semblait vraiment tenir à le mettre en avant :

« Je te présente Naya ! Tu connais Madagascar ? Bah elle vient de pas loin… Et puis elle prépare des bananes plantain à tuer ! J’en ai déjà mangé plein quand je suis allée chez elle ! Mais elle est ouverte d’esprit, t’en fais pas. »

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Promis, cette citation est 100% authentique.

Je suis consciente que tout le monde ne pense pas comme cette personne (et qu’il est vrai que ma recette de bananes plantain laisse un souvenir impérissable), mais certaines personnes ne se rendent pas vraiment compte que de tels propos peuvent blesser ou choquer. Lorsque vous êtes une jeune femme qui n’a quasiment connu que la France, et qu’on ne cesse de vous rappeler que vous n’y êtes pas chez vous, vous ne savez plus où est réellement votre place… ni si vous allez finir par vous sentir bien quelque part.

J’ai fini par différencier ceux qui m’appréciaient pour ce que j’étais réellement de ceux qui m’approchaient uniquement parce j’étais noire. À ces derniers, je voudrais leur dire qu’après leur avoir jeté un puissant sort venu d’Afrique, j’envisagerais de leur pardonner leur maladresse pour faire d’eux mes amis noirs, blancs ou violets !

NB — Cet article décrit mon expérience personnelle face à des personnes qui ne pouvaient s’empêcher de me voir comme une « étrangère ». Je compte bientôt vous raconter de quelle manière ces situations s’imposaient à moi et avec quels mots.

J’essaierai de percer le tabou autour des questions sur les origines, les pratiques et la couleur de peau en tentant de vous éclairer sur ce qui peut être déplacé ou inconvenant. Être curieux n’est pas le problème, c’est pour cette raison que je procéderai à certaines clarifications visiblement nécessaires pour beaucoup de personnes, au vu des remarques que j’entends encore en 2015 !

Galveston, en salles le 10 octobre, présenté par Kalindi !

Naya Ali

Naya écrit des chroniques vie et société. Douée dans peu de choses à part faire des blagues, elle a préféré écrire chez madmoiZelle plutôt que de passer sa journée à jouer à la console. Elle recherche activement les deux individus qui l’ont victimisée dans le bus en l’appelant Tahiti Bob.

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Commentaires
  • Bénédicte M
    Bénédicte M, Le 24 septembre 2015 à 12h30

    Je vis en ce moment en Belgique et même les gens m'apostrophent dans la rue en me demandant mon origine. Au début, tu réponds gentiment mais au bout de la 5ème-6ème fois ça devient lourd. Et n'en parlons pas quand tu dis que tu es française et que visiblement avec ta couleur de peau cette réponse ne passe pas : c'est limite eux qui se sentent mal à l'aise alors que c'est moi qui devrait l'être! Sans oublier les commentaires de tous les gens qui te connaissent depuis deux minutes : pas une seule fois dans les première minutes de conversation on ne m’interrompt pour me demander mes origines. Et cela se répercute dans le milieu du travail également pas un seul entretien d'embauche où on ne me pose la question, et encore le malaise quand j'ai le malheur de dire que je française.A entretien égal avec une autre candidate blanche, les recruteurs auront passé un peu plus de temps avec moi pour parler de mes origines...et tout ça pour chaque entretien de ma vie (ça fait beaucoup).

    Extrait de réponses et questions que je me suis prise en pleine face :
    -"Tu pourrais me dire quelles sont tes origines, ça me dérange de ne pas savoir" (oh ben excuse moi de te déranger voyons "courbettes" courbettes")
    - "Tu rentres chez toi pour les vacances? " "oui je rentre à Montpellier" "Ha mais Montpellier ce n'est pas chez toi!" (Oh désolée, je pensais que la France c'était mon pays, suis-je bête!)
    -" Oui , c'est normal que tu manges du poisson, tu habites sur une île tu ne dois manger que ça!" (désolée, c'est la première fois que je mange du saumon cette semaine).

    Le pire je trouve c'est cette fermeture d'esprit qui est présente dans toutes les classes sociales : les remarques sont aussi celles provenant de personnes ayant fait un master, un doctorat, qui s'en sortent avec d'excellents résultats...et qui te demandent encore s'il y a des voitures sur ton île.

    Ce qui me désespère c'est que mes cousines de la même origine que moi et qui sont blondes aux yeux bleus===> no problem : aucune question sur les origines, c'est même elles qui doivent revendiquer leurs origines des îles. Moi je ne peux pas être française, visiblement ça cause un malaise, ça dérange, ça me ferme les portes pour des entretiens d'embauche. Honnêtement, j'aime qui je suis, ma couleur et je n'ai pas honte de mes origines mais c'est juste horrible de se demander si on est vraiment française après s'être faite arrêtée par une énième personne dans la rue.

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