La notion de « lâcher-prise »

Cette semaine, Justine se penche sur la notion de "lâcher-prise", de ses origines, ce qu'elle implique - et son lien avec les bouquins de développement personnel.

La notion de « lâcher-prise »

L’autre jour, lorsque le Grand Manitou Voldemort (Fab, quoi) m’a proposé de me pencher sur la notion de « lâcher prise », j’ai filé farfouiller ce qu’il se disait sur le versant psychologique et sociologique de Google Actualités – histoire de voir où se situaient les recherches actuelles. Vous savez quoi ? Si les recherches solides sont bien cachées, en revanche les trucs de développement personnel et autres articles spirituels règnent sur le World Wide Web (du moins le World Wide Web référencé par Google).

Personnellement, lâcher prise, je ne m’en sens que modérément capable – j’ai plutôt tendance à m’accrocher à la prise comme une moule à son rocher. Mais au fond, pourquoi devrait-on lâcher prise – ou plutôt, pourquoi nous dit-on de lâcher prise ? Comment cette nouvelle injonction est-elle débarquée sur le tapis ?

Figurez-vous qu’en 1961, dans sa Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt soulignait déjà qu’il existerait deux styles de vie : « la vita activa », c’est-à-dire vivre au travers de l’action et de l’accomplissement, et la « vita contempliva », qui représente la quête d’un bonheur dans le « lâcher prise », dans un certain « carpe diem ».

Un demi-siècle plus tard, pas un mois ne se déroule sans que l’on vous transmette dans les magazines, livres à tendance spirituelle et Cie une injonction paradoxale : lâchez prise ET dépassez-vous. Laissez couler, mais débrouillez-vous pour réussir. Aujourd’hui, nous sommes soumis au culte de la performance, nous devons vivre « à fond », nous devons « profiter » tout en excellant, allier une vie professionnelle réussie et une vie personnelle épanouissante, choisir des voies dans lesquelles nous serons susceptibles d’être heureux mais des voies approuvées socialement par nos pairs. Conséquence : notre course vers une vie où l’on doit tout contrôler sans vouloir tout contrôler conduit au burn-out, au stress… à la fatigue d’être soi – pour paraphraser Alain Ehrenberg. Les individus sont donc « fatigués », et la dépression est le nouveau mal du siècle.

Dans trois ouvrages dignes des plus grandes trilogies (Le culte de la performance, L’Individu incertain et La Fatigue d’être soi. Dépression et société), le sociologue retrace ces transformations sociétales, ces évolutions de normes et étudie l’individualisme contemporain.

Selon Ehrenberg, la société française a vécu ces dernières décennies une montée en puissance des valeurs libérales et de la compétition sportive, ce qui pourrait avoir contribué à construire un individu constamment à la conquête de son identité et de sa réussite (je dois être moi-même, me connaître et afficher une réussite sociale). Je dois m’épanouir et montrer de l’initiative.

De ce fait, les individus sont devenus autonomes et responsables d’eux-mêmes, mais c’est aussi devenir plus vulnérable : si je réussis, c’est grâce à moi ; si j’échoue, c’est aussi de ma faute. Le chercheur nous explique que l’individu est aujourd’hui sommé de décider, d’agir, de conquérir, et est ainsi devenu un fardeau pour lui-même. D’après les mots d’Ehrenberg, la dépression serait justement liée à ce « poids du possible », au fait que nous devions nous confronter à la fois à l’idée que « tout est possible » et à celle que rien n’est pas totalement maîtrisable. De quoi sombrer dans l’ambivalence. « Rien n’est vraiment interdit, rien n’est n’est vraiment possible » (La fatigue d’être soi, p.14), et pourtant nous devons nous adapter en permanence à un monde instable, morcelé.

Le truc est là : si les livrets estampillés « arts de vivre » et « développement personnel » ont tant de succès, c’est précisément parce qu’ils correspondent aux aspirations de notre époque. Face à des modes de vie et des objectifs anxiogènes, on voudrait décrocher. Pour Jacques Salomé, auteur du Le Courage d’être soi, cette volonté de décrocher et de lâcher prise serait à distinguer d’une simple indifférence et ne serait pas synonyme d’isolement. Selon le psychosociologue, le lâcher-prise serait un renoncement à l’illusion de la toute puissance, une façon de se connaître, de s’accomplir et de se rendre moins vulnérable aux frustrations de la vie quotidienne et aux sollicitations d’une société hypercommunicative.

Selon ses termes, « parfois, rien ne change dans les apparences, mais les mêmes gestes sont exécutés dans un autre état d’esprit, avec une présence qualitativement différente ». Selon lui encore, ce qui change, c’est le recul pris par rapport aux évènements, aux choses, aux interactions interindividuelles, « c’est un pas de côté vis-à-vis d’un certain nombre de leurres, d’illusions ou d’errances possibles. Un engagement vers ce qui nourrit la recherche du sens, vers plus de qualité que de quantité. »

Finalement, ce que je vous dis n’échappe pas au paradoxe : aujourd’hui, on discute de l’idée que peut-être, lâcher prise et appréhender la vie avec un certain recul pourrait nous permettre d’éviter certains écueils et certaines pressions sociétales… Alors même que la semaine dernière, nous causions du sentiment d’auto-efficacité et du fait que parfois, si l’on croit pouvoir accomplir quelque chose, alors nos perceptions changeraient et nous mettrions plus de choses en places pour pouvoir accomplir ce « quelque chose » – en conséquence de quoi, nous aurions plus de chance de réussir.

Et, même si c’est peut-être un poncif, si la clé, c’était l’entre-deux ? Si c’était la conscience de tout ça et la possibilité de jongler ? Au fond, l’objectif devrait bien être l’indulgence avec soi-même (indulgence ne disant pas complaisance) – et ainsi la possibilité de choisir ce que l’on retient : aujourd’hui, je lâche prise et demain, je crois à mon propre contrôle sur les choses.

Pour aller plus loin

Une interview d’Ehrenberg sur l’un de ses ouvrages (La société du malaise)(je ne peux que fortement vous conseiller de lire un peu de ses publications, s’il n’est pas le sociologue le plus facile à lire, il est sans aucun doute l’un des plus marquants – du moins en ce qui me concerne)

Une tribune de Jacques Salomé

Une fiche de lecture d’Ehrenberg par Philippe Fabry

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Luba
    Luba, Le 19 janvier 2012 à 13h39

    Merci pour cet article très très intéressant :) Il tombe à pic, je suis actuellement dans une période d' "accrochage de prise" intense et je réfléchissais à comment inverser (du moins un peu) la tendance car c'est de plus en plus invivable. Je prends bonne note des références également !

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