Être féministe et serveuse, une association délicate

Charlène a un job de serveuse, et tout lui plaît dans ce travail... Mis à part le sexisme quotidien de nombreux clients, et toutes ces choses qu'elle doit supporter qui font mal à son féminisme.

Être féministe et serveuse, une association délicate

Je suis une fille lambda qui fête ses 22 ans cette année. J’aime la science-fiction, j’ai les cheveux bleus et j’aime sortir avec mes amis. J’ai également le plaisir de continuer des études dans un domaine qui me plaît, dans une ville sympathique loin de chez moi.

Mais comme beaucoup de personnes en études supérieures, même si j’ai la chance d’avoir des parents qui m’aident à la hauteur de leurs moyens, je ne peux toucher aucune bourse et me suis donc lancée dans la joie du job étudiant !

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Le service et moi

Ça a commencé tout d’abord par du travail en saison, juillet et août étant la période bénie pour gagner de quoi s’en sortir correctement sur l’année. Pour mon premier boulot, j’ai été engagée dans un restaurant, et c’est là qu’a commencé mon expérience du service : moi, ce que je sais faire, c’est serveuse !

J’ai ensuite fait trois saisons dans mon restaurant fétiche ; comme elles se passaient bien, les gérants m’ont proposé de travailler quelques week-ends dans l’année. Et quand je suis partie continuer mes études assez loin de chez moi, je me suis lancé le pari de trouver un travail étudiant pour tous les week-ends.

Ces quatre dernières années, j’ai donc connu tous types de service, de l’établissement gastronomique dans lequel j’ai commencé au restaurant plus classique où je travaille habituellement l’été, en passant par un job en boîte de nuit ou celui que j’ai actuellement dans un bar de nuit (je dis « bar de nuit » car le lieu est vraiment dans une ambiance bar-dansant, et ferme à 4h).

Ce que j’en ai appris

Je suppose que ce genre de métier en contact avec le client doit faire grosso modo le même effet à tout le monde quand tu commences à vraiment y être confronté-e souvent : tu es amené-e à entrer en contact avec des inconnus tout du long, à être souriant-e, avoir la pêche et ne pas t’endormir dans tes baskets ! Moi en tout cas, ça m’a aidée (et ça m’aide encore aujourd’hui) à prendre du recul sur mon stress pour parler à des étrangers. Ça me donne un bon coup de pied dans le derrière pour entrer en contact avec l’autre. Ça m’aide à passer au-delà de ces secondes dérangeantes et angoissantes dans mon approche des inconnus.

Une fois ce moment passé, en général tout se passe bien : je suis de nature à sourire assez facilement et à ne pas m’emporter aisément (une chance quand tu travailles de nuit avec des gens plus ou moins ivres).

En bref, ça m’apporte plein de points positifs que je peux mettre sur un CV : je n’ai (presque) pas de mal à communiquer de façon détendue avec des inconnus, je sais être rapide, souriante, et rester concentrée quand tout le monde fait la fête !

Je crois être sociable, mais ce n’est pas trop mon genre de mélanger travail et rencontres amicales : les personnes (habituées ou non) que je rencontre quand je bosse ne feront pas partie de mon cercle privé, car même si elles sont les plus géniales du monde, ce sont des client-e-s qui appartiennent à mon cercle professionnel, point.

Maintenant que j’ai posé les bases de tous les avantages, je dois vous parler de ces quelques inconvénients qui me chiffonnent.

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Gentille et souriante, tu seras

Comme je l’ai expliqué, je n’ai pas de mal à faire bonne figure : ce n’est même pas de l’hypocrisie, c’est juste une seconde nature. J’aime sourire aux gens, même lorsque je ne les connais pas. Ça crée tout de suite un terrain cordial et c’est à mon sens la meilleure des choses lorsque je travaille.

Mais certains clients le prennent personnellement… Je ne sais pas combien de fois je me fais arrêter dans une soirée pour me faire dire que j’ai un sourire « charmant », « radieux », que « ça change des serveuses qui font la gueule », qu’« il est agréable de se faire servir ainsi »…

En général, c’est là que les problèmes commencent.

Oui, je souris ; en soi c’est une chose insignifiante, mais qui marque ces gens (et surtout ces hommes), et qui doit leur apparaître comme une ouverture. Or, je le répète, cette chose insignifiante, je la fais avec chaque personne que je sers. Mais il n’y a qu’un pas pour l’interpréter différemment…

On me propose souvent de m’asseoir, de prendre un verre cinq secondes pendant mon service. Je refuse poliment, puisque oui, je travaille, et puis parce que je ne connais pas ces gens et que ce sont mes clients. Encore et toujours.

Là intervient le facteur alcool : généralement les phrases deviennent plus insistantes.

« Tu es mignonne, reste pour nous faire plaisir… »
« À chaque fois que tu passes à notre table, c’est comme un rayon de soleil ! »
« Et sinon, à quelle heure tu finis ton service ? Il n’y a pas moyen de se voir en semaine ? »

Je suppose que ce genre de petites phrases, tou-te-s mes collègues de la restauration et de la nuit les connaissent (big up). Certains n’y verront aucun inconvénient, et c’est vrai que pour la drague ça rend les choses aisées. Mais personnellement, ça ne m’intéresse pas.

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Et c’est là que se pose la situation ambiguë : je peux refuser gentiment, mais pas dire un franc et honnête « non ».

Vous me direz que j’ai le choix, et vous avez raison. Mais projetez-vous deux secondes à la place de ce client éconduit : au mieux il ne me laisse pas de pourboires, au pire il fait des remarques dépréciantes à mon sujet auprès de mes patrons… Et je le perds également comme client, ce qui représente un manque à gagner, pour mon établissement comme pour moi.

Cette situation, je l’ai vécue de nombreuses fois, alors j’ai arrêté de dire non, simplement parce que je n’ai pas le cœur à me faire reprendre par mes supérieurs à la fin de mes soirées de travail, qui sont déjà plutôt épuisantes physiquement.

Et cette pression, je l’ai tout le temps, à chaque fois que je travaille. Ça me rajoute un stress, parce que je suis une personne très (trop) honnête dans la vie, et me retenir d’être ce que je suis dans ces cas particuliers, c’est doublement épuisant.

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Devoir s’écraser

Vous vous en doutez, il y a beaucoup de personnes qui deviennent tactiles (qui me prennent la main, me caressent l’épaule). Et on me demande aussi si j’ai un copain.

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Quand j’ai envie de faire du pourboire (parce que je suis quand même là parce que j’ai besoin d’argent), je dis la vérité. Je dis que non, je n’ai personne, mais je mets autant de distance que possible, sans que cela paraisse trop louche. Je passe moins souvent à la table en question, je souris moins, je fais attention à ne pas regarder la personne dans les yeux, je parle le moins possible, et je me laisse offrir un verre… que je laisse généralement dans un coin sans le boire.

Cependant, quand je n’ai pas la foi de débattre pendant cent ans sur le fait que non je n’ai pas de copain, mais que non je ne veux pas donner mon numéro, je dis que j’ai quelqu’un. Et ça me fout la rage. De devoir balancer des « couilles » (inexistantes) devant d’autres mâles pour qu’on me lâche la grappe.

Je suppose que la réaction logique serait de m’affirmer et de dire non quand même (mais que voulez-vous, je n’aime pas me faire engueuler pour rien), ou de quitter ce type de job et trouver autre chose. Mais j’aime ça, j’aime l’ambiance de la nuit, pouvoir me balader en dansant, m’apprêter, discuter avec des gens qui font la fête et les rendre heureux quelques instants parce que je leur apporte un verre…

Je ne critique évidemment pas celles et ceux qui aiment se faire draguer pendant leur travail en service : ils ont bien le droit de jouer de leur charme et de flatter leur ego ! Mais chaque soir se répète pour moi et je suis lasse d’être vue comme une distraction à draguer plutôt qu’un être humain qui rend service de manière agréable.

Ça fait longtemps que je n’en veux plus aux serveur-se-s hautain-e-s, qui ne sourient pas et ne vous regardent pas non plus. Parce que malheureusement, maintenant, je les comprends.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • SuGaR DrdZ
    SuGaR DrdZ, Le 14 juillet 2015 à 16h22

    difficile en tant que serveuse de faire comprendre que sourire et être aimable c'est notre travail, pas une déclaration d'amour!
    je ne compte plus les mains aux fesses, les remarque graveleuse ou autres invitation a boire a verre... et le patron qui derriére te dit "ne boutonne pas trop ton chemisier, les clients aime bien les serveuse sexy"

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