Deux livres pour changer d’avis sur les femmes au Moyen Âge

Les femmes au Moyen Âge n'étaient pas toutes des bobonnes au foyer privées de rôle dans la société, au contraire ! La preuve en deux ouvrages.

Deux livres pour changer d’avis sur les femmes au Moyen Âge

Je ne suis pas historienne, mais l’émission Secrets d’Histoire, par exemple, est un de mes plaisirs coupables. Et quand le thème est intéressant, je ne rechigne pas devant quelques lectures pleines de dates !

Récemment, je me suis enfilé deux bouquins qui ont sérieusement nuancé la vision barbare que j’avais du traitement des femmes au Moyen Âge. Je vais donc tâcher de vous parler un peu de ces livres…

Petit avertissement : ces deux livres, bien qu’assez accessibles aux néophytes de l’Histoire, peuvent parfois donner une impression de « catalogue », de suite d’exemples un peu sèche. Mais bon, vu les sujets abordés et les clichés qu’ils dénoncent, des exemples précis ne sont pas du luxe pour assoir la crédibilité des assertions qui sont faites. Vous voilà prévenu•e•s !

La femme au temps des cathédrales, des femmes plus fortes qu’on ne le croit

Je ne vais pas vous le cacher, ce livre m’a remarquablement irritée sur certains points… mais je ne vais pas nier que c’était tout de même enrichissant. Tâchons de séparer le bon grain de l’ivraie !

Jeanne d'Arc Millais

J’avais le même genre d’expression blasée que la Jeanne d’Arc de Millais à la lecture de certains passages.

Le livre, dès son introduction, nous présente le rôle des femmes au Moyen Âge comme bien éloigné de la législation en vigueur jusqu’à la fin du XIXème siècle qui faisait des femmes d’éternelles mineures.

Elle commence par remettre en valeur le rôle de l’Église catholique qui a permis la création de communautés féminines indépendantes à la tête desquelles se trouvaient des femmes de pouvoir instruites, dont un des exemples les plus connus est Hildegarde de Bingen. Mais loin de se limiter à une vision d’un évangile émancipateur, l’auteure remet en perspective la place des femmes dans différentes sphères de la société.

Artisanes, marchandes, guerrières, stratèges, trobairitz et troubadouresses, femmes de lettres, éducatrices, mécènes et souveraines… Loin de se limiter à la vie domestique, donc ! Elle insiste plus sur les femmes de la haute société (bien qu’elle développe longuement le cas de Jeanne d’Arc, la paysanne, évidemment) sans pour autant passer sous silence les activités des femmes du peuple, très impliquées dans la gestion des biens.

L’apogée de l’indépendance féminine aurait eu lieu, d’après Régine Pernoud, entre le XIème et le XIIIème siècle, mais dans une dernière partie, l’auteure explique comment l’université s’est faite le vecteur d’idée misogynes héritées d’une vision antique (Aristote), attaquant notamment des figures féminines comme Christine de Pisan, Catherine de Sienne ou Jeanne d’Arc. Elle évoque aussi dans le même ordre d’idée le développement des farces basées sur un humour misogynes avec la figure de la rombière qui maltraite son mari, qui a perpétré l’idée d’une guerre des sexes sous couvert d’humour.

Christine de Pisan

Christine de Pisan trollée par les universitaires

Bien que cette lecture m’ait aidée à prendre conscience de la fausseté de certaines idées toutes faites que j’avais sur le Moyen Âge, la mise en valeur perpétuelle de l’amour courtois sans aucune nuance (nuance apportée dans le second livre dont on parlera) mais également l’essentialisme de l’auteur sont les points qui m’ont vraiment gênée. Sa conclusion en ce sens m’a carrément dégoûtée de cette lecture qui me passionnait pourtant.

À la fin de son livre, Régine Pernoud enjoint en effet les femmes féministes à ne pas nier le nature de femme dans leur combat et à s’inspirer plutôt du couple médiéval, un ensemble harmonieux comme deux piliers soutenant une voûte blablabla. La force de la femme médiévale serait, d’après elle, tirée d’une « originalité féminine » — douceur, compassion et autres âneries venues direct de Vénus.

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Alors certes, je suis tout à fait pour revaloriser les qualités dites « féminines » dans une vision essentialiste de la société : la douceur, la compassion et la gentillesse n’ont pas moins de valeur que la force, le courage et l’obstination. Mais de là à associer toute femme à ces qualités supposées innées, il y a un monde !

Le livre a trente ans et est considéré comme un « classique », d’après ce que j’ai lu. Certaines idées ont vieilli à mon sens (et devaient déjà ne pas être de toute jeunesse dans les années quatre-vingt, mais passons, je n’étais pas née), mais les clichés à l’encontre desquels il va sont toujours tenace et j’ai trouvé sa lecture très enrichissante malgré une conclusion… dérangeante.

Chevaleresses : Une chevalerie au féminin, les guerrières fantasmées et avérées du Moyen Âge

Dès son introduction, Sophie Cassagnes-Brouquet attaque les mythes essentialistes qui prétendent que les femmes sont passives par essence et n’ont historiquement pas eu d’implication dans les guerres. Tout au long de son ouvrage, elle déconstruit ce mythe à travers des exemples réels et fictifs de femmes guerrières, chevaleresses ou chevalières, qui demeurent minoritaires mais sont bien plus nombreuses qu’on ne le croit.

Pour mon plus grand plaisir, l’auteure critique également l’amour courtois, un mythe récent selon elle puisque le terme fut employé pour la première fois au XIXème siècle. Contrairement à Régine Pernoud qui voit en ce phénomène un échange libérateur et égalitaire entre les deux sexes, Sophie Cassagnes-Brouquet avance que la femme conservait néanmoins son statut d’objet de désir idolâtre et que seuls les sentiments des hommes étaient évoqués.

Amour Courtois

Le véritable amour courtois

Elle place la perte de pouvoir politique des femmes plus tôt que Régine Pernoud, au XIIème siècle, avec la renaissance du droit romain et l’essor de la monarchie Capétienne. La dame serait une figure littéraire, et non un fait avéré datant de cette période avec une valorisation de la figure chrétienne de la Vierge.

Le livre développe trois axes principaux : la présence des femmes dans les ordres de chevalerie (ce qui n’en fait pas nécessairement des guerrières mais prouve leur implication et adhésion aux idéaux chevaleresques), le traitement littéraire des femmes chevalières (avec les Neuf Preuses, le mythe des Amazones et l’idéal de la belle guerrière,) et enfin, la présence avéré des femmes sur le champ de bataille.

En l’absence des hommes dans un monde en guerre perpétuelle, les femmes prenaient les armes plus souvent qu’on ne le croit et n’en perdaient pas pour autant leur valeur. Les Virago, femmes qui ont la vigueur des hommes, n’étaient d’ailleurs pas décriées : mêmel’Église les appréciait tant qu’elles allaient dans son sens, comme Mathilde de Toscane ! L’auteure présente une foultitude d’exemples de guerrières avérées, souvent éclipsées par la figure de Jeanne d’Arc, qui prenaient les armes et menaient les combats : Adèle de Blois, Marguerite de Beverley, Jeanne de Montfort, Isabelle Macduff et tant d’autres oubliées aux histoires fascinantes.

Les neuf preuses

Les Neuf Preuses

L’implication des femmes du peuple sur le champ de bataille est également montrée : on voit des citadines défendre les murs de leur ville et même des Croisées prendre les armes contre les infidèles — dont les chroniques exagèrent sans doute le nombre pour ridiculiser l’ennemi, mais dont la présence est, semble-t-il, avérée.

En s’attardant sur la figure de la guerrière, cet ouvrage très documenté donne une vision rafraîchissante et nuancée de la place des femmes au Moyen Âge. Je le recommande très chaudement. Mais, ayant croisé en commentaires des madmoiZelle historiennes, et ne demandant qu’à apprendre, n’hésitez pas à suggérer d’autres lectures liées à ce thème passionnant !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Akimana
    Akimana, Le 19 novembre 2015 à 18h48

    Je suis étudiante en histoire médiévale et il y a quelques temps j'ai du orienter mes recherches sur les femmes (plus particulièrement sur la tripartition des femmes au sein de la société médiévale, entre virgo, l'épouse et la veuve.
    Ces livres -entre autres- m'ont passionnés et beaucoup aidés:

    DUBY Georges, PERROT Michelle, Histoire des femmes en Occident le Moyen Âge sous la direction de KLAPISCH-ZUBER Christiane, Perrin, 2002

    La femme au Moyen Age, Vol.II des Actes de la faculté Jean-Monet, La documentation française, Paris, 1992

    LETT Didier, Hommes et femmes au moyen Âge histoire du genre XIIe-XVe siècles, Paris, Armand Collin, 2013


    Pernoud est a prendre avec des pincettes puisqu'elle simplifie souvent des mécanismes assez complexes

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