L’univers impitoyable du bingo

Le bingo, ce jeu « pour vieux » qui se déroule dans chaque salle des fêtes rurale digne de ce nom. Pour vieux ? Pas seulement ! Eve fait son coming-out et vous parle du bingo, ce monde sans foi ni loi.

L’univers impitoyable du bingo

Peut-être est-ce parce que j’aime la compagnie des vieilles personnes ou parce que je considère avoir toujours été moi-même une petite mamie dans l’âme, toujours est-il que je cultive un goût affirmé pour les occupations dignes d’un club du troisième âge. Planter des choux et rempoter des géraniums, tricoter des trucs moches, m’effrayer devant les enquêtes impossibles de Pierre Bellemare, porter des pyjamas à carreaux de vieux papy et des charentaises non moins sexy, boire de la camomille en démêlant des pelotes de laine et faire les mots croisés de Rustica sont autant de passions qui font de moi une parfaite petite mémé de trente ans.

Je n’en suis pas encore au stade de collectionneuse de coupures de journaux, comme ma propre grand-mère qui voue une passion à trois catégories d’articles de la presse locale : la rubrique nécrologique et les annonces de décès de gens de son village natal, les photos de mariés moches et les faire-parts de naissance dont les prénoms l’interpellent (« T’as vu ces bourricots, ils ont appelé leur gosse Cora, comme le supermarché ! ». Mais je finirai sans doute par y venir. Cela étant, je sens bien, au fond de mon cœur, que chaque jour me rapproche un peu plus de la maison de retraite en m’amenant à me passionner sans cesse pour de nouvelles activités dignes d’une sexagénaire. Dernier hobbie en date : les lotos de campagne, ou comment gagner un panier garni en remplissant un carton plein.

Plus qu’un hobby, le bingo est devenu mon objectif sacré du moment. Quand vient la fin de la semaine, je rassemble mes grigris et mes jetons magnétiques et j’embarque copine, mère et fille à notre sacro-saint loto hebdomadaire. Car la passion touche toute la famille voyez-vous, et bientôt nous arborerons des doudounes sans manche à patch « Bingo lovers since 3 generations ». Écumant les salles polyvalentes rurales de la région, nous partons chaque vendredi soir en mission loto, avec une niaque plus grande encore que celle de Bébert le Frelon, bien décidées à remporter notre panier garni composé de mauvais cassoulet et de pinard bon marché que de toute façon, on ne consommera pas. Et croyez-moi : jamais de mémoire d’homme on a vu autant de vieilles personnes se battre pour du cassoulet en boîte qu’un soir de loto. Car il est une chose que vous devez savoir : entrer dans l’univers du bingo, c’est un peu comme pénétrer dans une nouvelle dimension, un univers où tous vos repères explosent pour laisser place à une nouvelle loi et à des codes bien précis. En deux mots : le loto, c’est la jungle.

La première fois que je suis allée à un bingo avec mes six cartons et ma fine équipe de winneuses, l’assemblée n’a pas manqué de nous dévisager de façon quasi hostile et ce, pour diverses raisons.

Si l’âge légal pour entrer dans ce genre d’évènements était la moyenne d’âge des joueurs présents, considérons que nous serions accueillies par un très strict : « Désolé, vous n’avez pas l’âge, revenez dans 40 ans ». Ne pas avoir de mise en pli mauve ou de poils qui sortent des oreilles constitue assurément un handicap majeur pour se fondre parmi les habitué-e-s.

De plus, nous ne sommes pas de chez eux et/ou pas connus dans le « milieu ». Ainsi je découvre comment, dans le milieu du bingo, il est aussi malvenu que dangereux de gagner un lot dans une ville dont vous n’êtes pas natif. Bon, pour une ligne, passe encore, mais pas question de remporter le gros lot si vous n’êtes pas d’chez eux : on fera tout, dans ce cas, pour tenter d’invalider votre victoire en avançant un vice de procédure (voir plus loin la section « mauvaise foi »). Chauvinisme et mauvaise foi sont de rigueur dans les bingos, il faut le savoir.

Mais surtout, ce qui nous vaut régulièrement les regards foudroyants des habitués, notre handicap majeur, c’est que nous sommes des newbies, livrés avec toute la panoplie et repérables entre mille. Voici donc une petite typologie des joueurs de bingo, néophytes VS pros.

Le bingo et ses cartons

La première fois que je me suis assise à une table avec rien d’autre que mes six cartons et ma motivation, j’ai vécu une très, très grande humiliation. Car un joueur de bingo digne de ce nom investit dans vingt à trente cartons, chacun étant, de préférence, collé avec de la Patafix afin de ne pas bouger pendant le jeu (un geste brusque et un jeton qui se déplace et vous fait rater le bon d’achat de 20 €, c’est si vite arrivé). Se pointer avec moins de dix cartons à un bingo, c’est un peu comme aller à un concert punk avec un lait-grenadine, définitivement.

Le bingo et ses jetons

Chaque vrai joueur de bingo est muni de son propre stock de jetons magnétiques et d’une petite réglette qui permet de ramasser ses jetons en une demi-seconde entre chaque partie. Bonjour la honte quand comme moi, on utilise des haricots rouges ou des mini macaronis pour marquer ses numéros (c’est à se demander si parfois, je ne cherche pas l’humiliation) ou quand on se perd comme un pauvre diable dans la salle en se demandant s’il y a un endroit où des jetons sont mis à disposition. Là encore, venir à un bingo sans ses propres jetons, c’est un peu comme aller à la piscine sans son propre maillot et courir autour du bassin en se demandant si le maître nageur n’aurait pas un vieux slip moche à nous prêter.

Les joueurs de bingo et leurs grigris

Un vrai joueur de bingo est, par définition, superstitieux. En même temps, il faut bien l’être au moins un peu pour espérer gagner un des quinze lots mis en jeux quand il y a trois cents joueurs dopés au café et aux gaufres dans la salle. C’est pourquoi les vrais joueurs ne manquent pas d’installer sur leur table tout un tas de grigris censés leur porter chance, de la mini peluche marmotte qui chante « Just because of you » au trèfle à quatre feuilles en passant par le chapelet, la Sainte Vierge en plastique et les photos des petits-enfants. Tout cela étant bien évidemment mis en évidence sur la table, à côté de ses vingt cinq grilles, formant parfois une sorte de barrière infranchissable entre son propre espace et celui de son voisin.

Le choix des cartons

En bonne néophyte, quand je choisis mes cartons avant de passer en caisse, je prends bêtement les premiers qui s’offrent à moi car après tout, n’a-t-on pas affaire à un jeu de hasard ? C’est un peu comme choisir un loto flash pour tenter de décrocher la grosse cagnotte, pas vrai ? Eh bien non, que nenni. S’il est bien une façon de vous faire repérer d’entrée en tant que newbie, c’est bien en choisissant des cartons parfaitement au hasard sans vous soucier de rien. Car là encore, le vrai joueur de bingo se reconnaît à cela qu’il ne choisit jamais aucun carton de façon aléatoire.

Chaque carton choisi résulte d’une recherche bien précise parmi les centaines d’entre eux entassés à l’entrée. Le choix des cartons s’organise ainsi selon deux tendances : l’affectif et la superstition (un peu comme au loto) ou bien les statistiques de comptoir. Ainsi la grosse dame blonde qui a finalement remporté un panier garni et une caisse de vin rouge avait-elle pris soin de choisir ses cartons en fonction des dates de naissance de ses enfants : « Moi, j’prends toujours les dates de naissance des gosses. Et aussi des cartons avec le 7 et le 13 parce que c’est mes chiffres porte-bonheur ». La retraitée qui, quant à elle, rafla l’un des plus gros lots mis en jeu en fin de soirée, s’enorgueillit à voix haute : « Suffit de choisir les bons cartons hein. Par exemple le 89 et le 11, ils sortent tout le temps, faut les avoir. Par contre pas la peine d’avoir le 48, il sort presque jamais. Je le sais, je note tous les résultats de tirage depuis 15 ans et je fais des statistiques précises ». Y a pas à tortiller du cul : le bingo, c’est sérieux.

Le bingo sans provisions

Partir à un bingo sans prévoir de vivres, c’est un peu comme tenter de survivre au naufrage de la cordillère des Andes sans avoir pris un bout de carcasse du pilote dans son sac à dos : même pas en rêve t’as une chance d’en réchapper. Les vrais joueurs de bingo ne se contentent ainsi pas d’installer à leur table grigris, cartons et jetons magnétiques, ils prévoient aussi le sacro-saint thermos de café, le gâteau marbré, les gaufres et le sandwich au pâté. Ils ont compris qu’on ne survit pas à un marathon de quinze tirages sur quatre ou cinq heures sans avoir prévu de quoi tenir le coup. La prochaine fois, j’envisage quant à moi des rations militaires et du Red Bull et c’coup-ci, on verra qui est le plus balèze pour tenir jusqu’au bout de la nuit et rafler le bon d’achat Jardiland.

Les petits rites des initiés du bingo

Si j’aime les bingos, c’est avant tout pour la rigolade, presque autant que pour les vieilles personnes. C’est un tort de croire que dans les lotos, on s’ennuie, ces endroits regorgeant au contraire de petit-e-s marrant-e-s, prêts à sortir une petite vanne ou un clin d’œil à chaque numéro. Et puis comme il est assez rébarbatif d’annoncer des numéros dans un micro pendant plusieurs heures d’affilée, le responsable du tirage des boules ne manque généralement pas de pimenter un peu son job de blagues ou devinettes bidon qui, si elles sont familières pour nos habitué-e-s, sont parfois un mystère pour le néophyte.

Ainsi ai-je bêtement paniqué quand, au lieu d’annoncer un numéro comme il le faisait depuis le début, le responsable du micro s’exclama « Le papy ! ». Le papy, oui. Alors moi j’ai cherché autour de moi en me demandant : « Quoi, y a un papy qui a gagné ? Mais quel papy, y en a plein ? Pourquoi il a pas crié « Bingo » ce con ? ». Sauf qu’autour de moi, les gens continuaient à jouer et le tirage des numéros se poursuivait. Car une pucelle du bingo comme moi ignore tout simplement que lorsqu’on annonce « le papy », c’est le numéro 90 qui est sorti (un peu comme quand on parle du petit pour désigner le 1 au tarot). J’ai donc noté dans un coin de ma tête que « le papy » = 90 et quelques minutes plus tard, j’ai cru tout piger quand il a annoncé « Pareil à l’endroit et à l’envers ! », posant bravement mon haricot rouge sur le numéro 69. Ben oui quoi, le 69, on est d’accord qu’il est pareil à l’endroit et à l’envers. Sauf que non, petite ignorante, c’était un boum j’t’attrape ! « Pareil à l’endroit et à l’envers », c’est le 88. Ce qui peut varier d’un fief à l’autre, certains trouvant quant à eux plus fun de gueuler dans le micro « Les Vôôôôsgiens ! » (et par chance, personne ne s’écrie jamais « Heil Hitler », c’est déjà ça). Bref, tout cela pour dire que j’ai confondu le 88 avec le 69, ce qui ne me serait jamais arrivé si j’avais été une pro du loto, auquel cas j’aurais su pertinemment que lorsque le 69 tombe, on se contente d’accompagner son annonce d’un petit rire salace. Forcément.

Outre ces petits messages codés en guise d’annonce, le joueur de loto chevronné se plaît aussi, comme je le disais, à lancer des vannes pour certains numéros. La blague plus populaire est de s’exclamer « Une très bonne année ! » lorsque tombe le numéro de votre année de naissance. Une vanne que je juge très moyenne étant donné qu’elle est répétée par des dizaines de personnes tout au long de la soirée et quasiment à chaque fois qu’une boule est tirée entre le numéro 30 et le 50. Mais là encore, si je ne ris pas, c’est uniquement parce que je ne suis pas une vraie joueuse, pas assez familiarisée avec l’humour du milieu. Je pense que dans quelques parties, je me sentirais tellement à l’aise que je hurlerai moi-même « La meilleure année ! » au moment où sera tirée mon année de naissance. S’ensuivra une haine générale de la part des habitués qui se demanderont ce qu’une morveuse des années 80 peut bien venir foutre chez eux.

Mais s’il est une vanne qui surpasse toutes les autres dans les bingos, c’est bien celle du 22. Parce que : « 22, v’là les flics », évidemment. Et là encore, je vais de surprise en surprise et je parviens tout doucement à situer le niveau de professionnalisme des joueurs en fonction de leur réaction à l’annonce du 22 : si le public ne dit rien, c’est qu’il est composé d’amateurs, bouh la honte. Si dans l’assemblée, quelques-uns s’écrient « V’là les flics », c’est qu’on tient quelques habitués des bingos. Mais une dernière réaction vous permet à coup sûr de reconnaître un joueur professionnel de bingo : le sifflet. Car oui, il y a des joueurs qui prennent soin de se rendre à leur soirée loto avec un sifflet autour du cou, dans le seul et unique but de siffler à l’annonce du numéro 22. Je dois bien l’admettre : je suis admirative devant tant d’audace et d’inventivité.

Le joueur de bingo et sa mauvaise foi

Dernier trait caractéristique d’un vrai bon joueur de bingo : la mauvaise foi. Cela consiste notamment, quand on refuse de contrôler votre carton sous prétexte que vous ne vous êtes pas manifesté à temps, à tenir tête jusqu’à la mort en prétendant que vous avez crié et levé la main, pas d’vot’ faute si l’aut’ derrière son micro il entend rien. Et puis surtout, être un bon joueur, c’est tenter à tout prix de faire invalider un carton plein en remettant chaque numéro en question au moment de sa vérification. Ainsi certaines vérifications se font-elles à trois ou quatre reprises, sous la pression d’une foule essentiellement composée de mauvais joueurs bien décidés à gagner leur demi-agneau. Un vrai joueur de bingo n’applaudit jamais quand quelqu’un réclame son lot : il n’applaudit que vaguement après deux vérifications car l’espoir de lui rafler un lot sous le nez n’est jamais exclu, jamais.

Ainsi est fait le monde du bingo. Un univers impitoyable où l’on se bat jusqu’à la mort. Le bingo n’est pas un loisir, le bingo n’est pas quelque chose qu’il convient de prendre à la légère ou dont on peut se moquer, non : le bingo est une affaire sérieuse, un véritable sport national parfaitement codifié. Mais surtout, le bingo, c’est aussi les gaufres au sucre à 1 €, les petits papys rigolos qui te servent de la rigolade en même temps que ton café, les annonces décontractées du slip au micro (« Bon c’est parti les gars, on joue pour le carton d’pinard ! »), les gens qui jouent leur vie pour gagner un jambon même s’ils ne mangent pas de jambon, la sensation d’être la star de la soirée parce qu’on a remporté l’appareil à croque-monsieur et la brosse à WC, bref le bingo, j’ai envie de dire : y a que ça de vrai.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Nervously
    Nervously, Le 30 octobre 2012 à 16h38

    Kétamine;3650246
    Je ris, je ris, je n'en peux plus de rire. .

    Et @Nervously je suis sure qu'on a été dans la même école (des Bouches du Rhône ? facade rose ?)

    Mouhaha, je suis plus au Nord moi, dans l'Ain. Mais n'empêche sur le coup sans réfléchir j'suis allée vérifier sur internet la couleur de la façade.
    Du coup ça m'a beaucoup fait rire de revoir des photos de mon école primaire, en fait ça ressemblait à une ferme XD

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