80 Notes de Jaune : « Le BDSM n’est qu’une partie du menu »

80 Notes de Jaune est un romantica (un roman mi-romance, mi-érotique) sorti la semaine dernière. Sophie-Pierre Pernaut a rencontré ses deux auteurs, réunis sous le pseudonyme de Vina Jackson.

80 Notes de Jaune : « Le BDSM n’est qu’une partie du menu »

La semaine dernière, on m’a demandé de lire 80 Notes de Jaune de Vina Jackson. Plus précisément, on m’a demandé d’interviewer les auteurs, mais ç’aurait été manquer de professionnalisme que de ne pas étudier l’oeuvre avant, et tant pis si je suis pas plus à l’aise avec les vidéos porno qu’avec les romans où on lit régulièrement l’expression « sexe moite ». Premier constat : ça se lit facilement, même pour une non-initiée. Pour résumer l’intrigue, nous dirons que c’est l’histoire d’une jeune violoniste lasse de sa relation amoureuse avec un coincé du SIF alors qu’elle a un appétit sexuel « dévorant » (je mets des guillemets parce que sa libido me paraît en tout point banale, en fait). Un jour, son violon se casse et un certain Dominik, quadra flamboyant, lui propose de lui en offrir à nouveau contre un concert privé. ALERTE FROTTIS FROTTA DOMINATION, QUOI. Comme son nom l’indique, 80 Notes de Jaune fait un peu penser à 50 Shades of Grey. Un peu, oui : il y a quelques scènes BDSM, mais le sexe y est à mes yeux beaucoup plus accessible que dans son « prédecesseur ». La relation entre Dominik et Summer n’est ni exclusive, ni romantique, mais elle est prenante (dans tous les sens du terme, n’est-ce pas).

Je suis donc allée vendredi à la rencontre de Vina Jackson, pseudonyme sous lequel écrivent une femme et un homme qui préfèrent rester anonyme. Efficaces, les deux comparses ont écrit les premiers tomes en un temps record et viennent d’ailleurs d’envoyer le sixième à leur éditeur. Ils se sont tous les deux rencontrés dans un train qui les emmenait à une conférence d’écriture érotique. Ils ne se sont pas parlé pendant le trajet (« en bons britanniques que nous sommes », a plaisanté l’un des auteurs), mais se sont recroisés sur l’évènement. Ayant par la suite gardé contact, ils ont un peu discuté de l’idée d’histoire que l’auteure avait en tête. Une histoire que l’écrivain a aimé et a jugé bon de développer en roman. Quelques semaines plus tard, ce dernier a reçu un appel d’un éditeur ; le phénomène 50 shades of Grey venait juste de commencer et le livre qu’il venait de faire publier sous son vrai nom contenait quelques passages érotiques. Les éditeurs londoniens, à l’époque, flairaient la mode des livres tournant autour du sexe et on lui a demandé s’il n’était pas tenté de faire le sien. Il n’a pas accepté immédiatement : « je n’écris pas sur commande, mais l’idée ne m’a pas totalement quitté ». Et puis il s’est rappelé de l’histoire que la femme qu’il avait rencontrée voulait écrire et il lui a proposé de le faire ensemble.

J’ai voulu en savoir plus sur le livre, sur la vision du sexe et du BDSM qu’il dégageait, sur leur lien avec le raz-de-marée 50 Shades et sur les raisons qui les ont poussé-e-s à écrire à quatre mains, ce qui n’est pas commun.

Votre roman a vu le jour après que Fifty Shades est sorti et la comparaison est inévitable. Considérez-vous cela comme un problème ou une chance ?

Auteure : Une opportunité ! Fifty Shades a ouvert le marché. Mais nous ne l’avons pas lu.

Auteur : On a essayé !

Auteure : Oui, j’ai lu les premières pages, et je les ai détestées. Je voulais faire quelque chose de différent. Nous voulions écrire quelque chose de différent. Si Fifty Shades n’avait jamais existé, ça aurait été le même genre de livre. Mais ça nous en a donné la possibilité…

Auteur : En ce qui concerne le titre, notre proposition était différente. 80 days yellow n’était pas le titre initial. Il a été choisi par l’éditeur parce qu’il voulait surfer sur le succès de Fifty Shades. Ça nous aurait embarrassé de proposer un tel titre de nous-mêmes, c’est trop similaire. Mais nous comprenons les raisons commerciales. Et puis, nous savions que si nous choisissions ce titre, il serait critiqué car trop similaire à Fifty Shades, mais si nous en avions pris un autre, le roman se serait perdu au milieu de plein d’autres livres sur les étagères des librairies.

Quels sont les bénéfices, selon vous, d’avoir écrit à deux ?

Auteur : Je n’aurais pas pu écrire 80 Notes de Jaune seul, parce que je connais trop les codes de la littérature érotique ; ça serait devenu un peu trop parodique. Écrire ensemble, c’est savoir qu’on se retient tous les deux : j’ai de mauvaises habitudes, elle en a aussi. On s’est contrôlés, en quelque sorte, et ça a parfaitement fonctionné.

Auteure : Ça nous a permis d’être plus rapides aussi, parce qu’on avait un délai très serré pour rendre le manuscrit. Ça a également été bénéfique dans le sens où je n’avais encore jamais rien écrit à part quelques nouvelles ; j’ai ainsi pu recevoir des conseils, avoir l’avis de quelqu’un d’autre, d’être encouragée… Écrire est un acte solitaire, ça m’a permis d’avoir un peu de compagnie, même à distance.

Auteur : C’était assez fascinant aussi : nous n’étions pas sûrs dès le début que nous réussirions à travailler ensemble (rassurez-vous, maintenant, nous savons que nous en sommes capables). Parfois, j’étais à l’étranger, j’écrivais et je lui envoyais mes pages et elle me répondait : « C’est exactement ce à quoi je pensais ! ». Même si nous avions un « plan », nous avons beaucoup improvisé et on se surprenait l’un l’autre. C’était un peu comme si j’étais dans sa chambre, que j’étais penché sur son écran et que je voyais ce qu’elle tapait…

Auteure : Ça a l’air creepy, dis comme ça ! (rires)

Pourquoi avoir choisi de traiter de BDSM, de domination et ne pas vous être concentré-e-s sur une sexualité plus « « « « classique » » » » (oui : j’ai mimé les mille guillemets) ?

Auteure : Ce qu’il faut savoir, c’est que nous avions des personnages en tête et que c’est ainsi que leur sexualité était, que c’est comme ça qu’ils vivaient le sexe. Si nous avions écrit des scènes de sexe traditionnelles, l’intrigue aurait été plus traditionnelle elle aussi, et ça ne m’intéressait pas d’écrire là-dessus.

Mais vous pensez que c’est un besoin pour certaines personnes de lire des romans contenant ce genre de pratiques ?

Auteure : Oui, si je n’avais pas pensé que les gens en avaient besoin, je ne l’aurais pas écrit. Mais ce n’est pas nouveau ; le BDSM existe depuis longtemps, le sexe a toujours été là… C’est juste tout à coup devenu vendeur d’écrire là-dessus mais nous n’avons pas écrit sur quelque chose de nouveau.

Auteur : C’est vrai : tous les textes érotiques de l’ère victorienne sont à base de dominants, de dominés, les maîtres qui fessent les servantes… Dans le sexe, rien n’est nouveau. Mais c’était un challenge d’écrire sur le BDSM, ou sur d’autres aspects : ce n’est pas uniquement à propos du BDSM – il y a des éléments, c’est vrai – mais le livre parle de tous les aspects de la sexualité. La dynamique de l’amour et des relations nous intéressaient aussi. Le BDSM n’est qu’une partie du menu.

Un des personnages féminins joue « le rôle » de la dominante et une scène la montre en action. Pourquoi avoir survolé cette domination féminine et avoir autant creusé le personnage de Summer, soumise à Dominik ?

Auteure : Parce que ça se vend ! (rires) Mais surtout, j’écrivais une histoire à propos d’un personnage qui avait émergé dans mon esprit, et c’est comme ça qu’il était, c’est comme ça que Summer m’apparaissait.

Auteur : Et puis c’est aussi une tradition de la littérature érotique ; les personnages féminins sont soumis, les personnages masculins dominent. Dans un sens, c’est un cliché. Mais c’est un cliché qui se retrouve parfois dans la réalité, aussi. Qu’on aime cette idée ou pas, il y a des gens qui vivent selon ces standards. Mais ce que nous voulions faire comprendre aux lecteurs c’est que dans 80 Notes de Jaune, ce n’est pas aussi clivant que dans 50 Shades. Le dominé peut parfois devenir dominant à certains moments. Dominik est un personnage masculin avec quelques côtés « dominant ». Mais il ne comprend pas toujours pourquoi il est le dominant, et c’est pour ça qu’il lui arrive de faire des erreurs dans le livre, qu’ils ne sont pas toujours ensemble, qu’ils se manquent… Summer et Dominik sont absolument imparfaits, ils sont en un sens victimes de la médiatisation/commercialisation de la domination. Et c’est difficile, voire impossible, dans la vraie vie, d’être à 100% soumis ou à 100% dominant.

Auteure : Et puis, nous avons choisi de faire parler Summer à la première personne et Dominik à la troisième justement pour lui donner plus de pouvoir à elle, plus d’influence.

En parlant d’influence, quelle est l’ambition du roman ? Est-ce qu’à vos yeux, il a pour but d’encourager les gens à se questionner sur leur propres sexualités, à explorer leurs propres limites, ou bien est-ce du pur divertissement masturbatoire ?

Auteur : Pour moi, c’est une histoire d’amour. C’est une histoire d’amour différente de ce qu’on peut généralement lire. Je n’ai pas l’intention de convertir des gens, de les faire changer d’avis, de les inciter à fesser ou se faire fesser par exemple. Nous sommes des raconteurs d’histoire ; si les lecteurs et lectrices en retirent quelque chose à titre personnel, c’est génial, mais ce n’est pas le but premier ! Je voulais juste écrire une histoire crédible, avec des personnages crédibles.

Auteure : La même chose pour moi. C’était surtout important à mes yeux d’écrire à propos d’un personnage féminin qui a une sexualité, contrairement aux filles pures et innocentes, ou novices, qu’on peut trouver dans d’autres livres. Je trouve ça tellement agaçant. Je voulais écrire à propos d’une femme qui vit sa sexualité, une sexualité.

80 Notes de Jaune, de Vina Jackson, est publié chez Milady Romance. Il est disponible en version papier depuis le 25 janvier et en version numérique depuis le 30 janvier. Mais dès demain, vous pourrez tenter de le gagner grâce à un concours madmoiZelle !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Mad'nifiik
    Mad'nifiik, Le 24 février 2014 à 0h20

    Je trouve ça super énervant, comme ça a été dit, ils en parlent comme un produit à vendre : non mais franchement, accepter ce titre affreux? Si c'est une histoire d'amour crédible et sensuelle ( et c'est vrai que c'est bien d'en voir un peu plus) ; elle n'a pas vraiment l'air d'avoir beaucoup ému ses auteurs.
    Et surtout, qu'elle est cette idée de " réalité dominant\dominé", qui apparaît classique ici, ce qui "justifierait" sa représentation? Si on suit ce raisonnement, alors la position de la femme dans la société, confrontée au plafond de verre est aussi quelque chose dont on peut tirer de l'argent sans vergogne.
    On aurait pu penser qu'ils se défendraient en disant que le but est de réfléchir à ces standards du sexe aberrants, mais ils semblent dire que ce livre n'a pas été écrit dans le but, pour le lecteur, d'en tirer "quelque chose"... (c'est dit en premier lieu par modestie certes, mais ça dénote complètement).

    Je trouve ça terrible de vouloir provoquer des émotions, ou des fantasmes, avec des concepts qui dans la réalité, (et c'est pourtant ce dans quoi les auteurs veulent s'inscrire) devraient, au moins, nous faire tiquer.

    Bon disons, que, pour résumer, je trouve ça peinant de raconter que le vœux premier soit de laisser vivre une femme sa sexualité dans un livre ( soit quelque chose encore un peu en dehors des standards, beaucoup de gens restent choqués par ce type de littérature), et ensuite, de lui faire vivre cette vie sexuelle en se calquant sur une pseudo vie sexuelle des femmes, "répondant aux standards de la société", presque clichés. Ca ne m'apparaît pas du tout libérateur et plus paradoxal qu'autre chose.

    Le littérature fait partie de l'Art, et comme tout Art elle aussi belle parce qu'elle nous fait explicitement nous questionner, apporte quelque chose de nouveau et qui apparaît juste. Là ça sonne faux. Peut être que le véritable apport serait de laisser pour une fois la question dominant\dominé dans le sexe, et d'écrire sur deux personnes libres, sentiments ou pas sentiments, de se donner du plaisir l'une à l'autre en recherchant (c'est quand même le minimum) une certaine égalité. En fait la position du dominé dans le BDSM pourrait totalement passer, si l'on parlait du dominant, aussi, comme celui satisfaisant le plaisir du dominé en adossant le "rôle dominateur" ; et pas seulement comme imposant son propre plaisir...Vilààà. :cucul:

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