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Série télé

On n’est pas venues devant Succession pour souffrir mais au final, on en redemande

14 déc 2021
Succession saison 3 s’est achevée. Que retenir de cette série qui a parfois l’air de tourner en rond… jusqu’à ce qu’on la regarde sous un autre prisme ?
Attention spoilers

Cet article révèle l’intrigue des trois saisons de Succession.

En boucle, en boucle, en boucle, en boucle. Non, vous n’êtes pas en train d’écouter les Casseurs Flowters en 2015 : vous contemplez ce que m’évoque le final de Succession saison 3, toujours aussi magistrale dans les dialogues et le jeu, peut-être un peu essoufflée côté intrigue.

Que retenir de ces neuf épisodes passées aux côtés de la dysfonctionnelle famille Roy, après l’apothéose de la fin de la saison 2 et un retour de Succession retardé par le Covid ?

Sera-t-on au rendez-vous en 2022 (on espère…) pour les nouvelles aventures de Logan et compagnie ? A-t-on envie de remettre une pièce dans cette cruelle machine, histoire de refaire un tour de manège sur les chevaux du seum avec Kendall, Shiv, Roman et Connor ?

Succession saison 3 : l’histoire se répète

Souvenez-vous. C’était encore dans le monde d’avant. HBO (OCS en France) nous lâchait une bombe dans les derniers instants de Succession saison 2 : Kendall Roy osait à nouveau se dresser contre son père Logan, mais cette fois-ci, il était armé des documents subtilisés par Greg prouvant que l’entreprise familiale cachait de sombres agissements.

Le mic était droppé, le flow était présent, la hype était illimitée. Succession saison 3 allait, sans aucun doute, envoyer du très très lourd.

Kendall Roy déchirant le discours préparé par son père lors du final de Succession saison 2.
Quand t’as fini tes partiels.

Neuf épisodes plus tard, que reste-t-il de ce coup d’éclat ? Un Kendall Roy plus abattu que jamais (et la barre était haute), un Logan ivre de puissance, une fratrie qui ne peut jamais gagner, une justice américaine qui détourne le regard.

Tout ça pour ça, alors ?

Même joueurs, jouent encore ?

Nous ne sommes pas revenus au point de départ pour autant, certes. Bien des choses ont évolué pendant cette saison 3, et se concrétiseront, espérons-le, dans les futurs épisodes de Succession.

L’avenir politique des États-Unis a été confié à l’inquiétant fasciste Jeryd Mencken, candidat choisi par Logan Roy pour représenter le parti républicain. Tant pis pour mes espoirs de voir Connor mener une course à la présidentielle, tant mieux pour mes sueurs d’angoisse face à l’alt-right vue par les plumes incisives des scénaristes de Succession.

Jeryd Mencken parlant à Roman Roy dans Succession saison 3.
Quand un mec de droite te drague et que tu sais qu’il est de droite mais qu’il est un peu sexy quand même.

Connor pourra se consoler pendant son mariage avec Willa (qui lui a offert un magnifique « Fuck it » en guise de « Oui, je le veux »), et pourquoi pas devenir le grand-tonton sympa du nouveau bébé de Logan, apparemment très occupé à essayer de concevoir avec son assistante Kerry, puisque ses rejetons actuels sont des incapables.

Shiv et Roman ont vécu leur propre rêve de grandeur, volé trop près du soleil — qui s’appelle Logan Roy — et se sont écrasés au sol, les ailes brûlées. Oui, on aurait pu leur prédire que ça arriverait… mais c’est comme quand le serveur dit « Attention l’assiette est très chaude » au restaurant : on met le doigt dessus quand même.

Les humains sont bêtes, que voulez-vous.

Roman Roy dans le dernier épisode de Succession saison 3.
Quand l’assiette était VRAIMENT trop chaude.

Kendall a réussi à passer les 40 ans (de justesse), à confesser son crime (et à recevoir l’absolution de ses pairs, à défaut de celle du peuple), à se rappeler de 50% des prénoms de ses enfants et à ne pas faire de spectacle pendant son anniversaire. Ma tension nerveuse le remercie.

De son côté, Greg a découvert qu’il n’a vraiment pas envie d’aller en prison, qu’il peut jongler avec les conquêtes au sang bleu comme le dernier des fuckboys d’OkCupid et que dans certains cercles, intenter un procès à Greenpeace aide à se faire des potes. Bon, des potes nazis, par contre. Faut choisir.

Mais passons. Car le plus important bouleversement de cette saison 3 est probablement le fossé, enfin creusé et bien bétonné, qui sépare à présent Shiv de Tom.

Largement relayé sur Internet, le dernier regard de l’héritière Roy comprenant que son époux pas si incapable vient de la trahir façon Red Wedding ne laisse présager que de bonnes choses pour la suite…

(Et par « bonnes choses », entendez « crises existentielles, cœurs brisés et dialogues coupants comme un éclat de porcelaine » : c’est ça qu’on aime dans Succession, après tout.)

Shiv et Tom dans le final de Succession saison 3.
Quand ton mec a fini le sandwich au pastrami que t’avais gardé pour ton dîner.

Ayant accompli son destin prophétisé de Néron, qui a sacrifié son épouse avant d’exploiter le jeune esclave Sporus, Tom se révèle enfin dans toute sa combativité : là où Shiv a été habituée à être « rejetée à coups de pieds pour voir si elle revenait quand même » (l’affection selon Logan, des mots de la mère de ses enfants, allez bisous la thérapie), son mari, qu’on imagine avoir grandi dans une famille moins fucked up, a fini par dire stop et se rebeller… À la plus grande surprise de la seule fille du clan Roy.

Car dans Succession, tous les enfants maltraités reviennent. Encore et encore. Et c’est peut-être ça, au final, que la série veut nous dire.

« La folie, c’est faire toujours la même chose et s’attendre à un résultat différent »

Pas sûre qu’Einstein pensait à Succession en lâchant cette punchline mais force est de constater qu’elle y correspond bien.

Car on en vient à se demander, parfois, si ça vaut bien le coup de continuer Succession, si c’est pour voir Logan Roy rouler sur ses enfants à chaque saison, les voir espérer contre toute attente de gagner son respect et son affection, être déçus, souffrir, et recommencer ? Si c’est pour que rien n’ait d’impact sur cet homme-déité qui ne semble avoir aucun talon d’Achille ? Si c’est pour regarder Kendall se noyer sans que personne n’en ait rien à foutre ?

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Quand tu te rends compte que t’as encore oublié de mettre de la crème.

Cette question, je me la suis posée — particulièrement au sortir du final de la saison 3, qui, dans un retournement de situation dont on commence à avoir l’habitude, assoit une énième fois l’écrasante victoire de Logan sur Kendall, Shiv et Roman.

Ai-je envie de rempiler pour cette scène ? Le père triomphant, l’écume aux lèvres ; ses proches, entièrement acquis à sa cause, qui ne feront rien ; les enfants littéralement au sol, à genoux, effondrés…

Une scène qu’on a déjà vue trop de fois, je crois. À la différence près (et elle est peut-être de taille, à voir en saison 4) qu’au moins, ici, les jeunes Roy sont ensemble. Tous les trois.

Rom, Kendall et Shiv Roy pendant le final de Succession saison 3.

Pendant les neuf épisodes de Succession saison 3, le débat faisait rage parmi les fans : l’intrigue tourne-t-elle en rond parce que les scénaristes sont coincés dans leur propre création, ou parce qu’elle raconte quelque chose, justement, par ce cycle infernal ?

Si on prend la fiction comme une série classique, on est en effet en droit de s’interroger. Une narration dans laquelle rien n’évolue, dans laquelle le statu quo se maintient contre vents et marées, dans laquelle nul ne peut tuer le père, a-t-elle seulement un sens ? Succession a été largement comparée aux pièces inoubliables de Shakespeare, mais au moins, chez ce bon William, les gens meurent, vainquent, échouent, bref : il se passe des choses !

Sauf que c’est peut-être la mauvaise façon de voir Succession.

Loin d’un Game of Thrones riche en rebondissements et retournements de situation (bien que les Roy et les Lannister aient d’indéniables points communs), cette création se révèle lorsqu’on la prend non pas comme une histoire de succession, justement, mais comme une exploration du traumatisme et de ses conséquences à long terme.

Les gens blessés blessent des gens, dans Succession comme dans la vie

« Hurt people hurt people ». Ce dicton anglais dont la poésie est intraduisible signifie littéralement « les gens blessés blessent des gens »… et pourrait être le sous-titre de Succession.

Car Succession n’est pas une histoire de succession. Ce n’est pas une histoire d’argent. Ce n’est pas une histoire de boulot. Ce n’est pas l’histoire d’un empire médiatique s’adaptant aux réalités du 21e siècle.

Succession est une histoire de trauma ; le trauma que Logan inflige à ses enfants depuis toujours, qu’ils répètent autour d’eux, s’isolant de tous, et qui les maintient dans cette roue infernale tels des hamsters bien trop sapés.

Logan Roy dans le final de Succession saison 3.
Quand ton daron t’a demandé de dégeler le dîner à 15h et que t’as oublié.

Les traumas ne font pas de très bonnes fictions. Les personnes qui sont, ou ont été traumatisées par des proches toxiques — parents, conjoint ou conjointe, entourage amical, professionnel… — ne suivent pas un parcours cohérent. Elles tournent en rond, se heurtent à des parois invisibles, retombent dans leurs travers, reviennent vers leur bourreau oreilles baissées.

Elles font « toujours la même chose » en s’attendant à « un résultat différent ». Parce que grandir dans un environnement aussi psychologiquement violent que celui des Roy, c’est être privé de l’arme la plus précieuse que chaque être humain mérite de garder bien près de son cœur : l’amour de soi-même.

Celui qui fait qu’on n’a besoin de personne pour savoir qu’on a de la valeur.

Les enfants Roy ont grandi dans une galaxie très fermée, un système solaire gravitant autour d’une seule étoile — un trou noir appelé Logan qui aspire tout, engrange tout, réclame tout. Malgré leur capacité à croire que tout leur est dû, à commencer par l’entreprise paternelle, ils ne savent pas ce à quoi ils peuvent réellement prétendre.

Des relations saines. Du respect. Des limites qui ne sont pas franchies. La possibilité d’être vulnérable sans qu’on ne le leur fasse payer. De l’amour véritable, pas ce simulacre avec lequel leur père les empoisonne depuis leur naissance.

Roman Roy dans le final de Succession saison 3.
Quand tu te rends compte que les 40 ans de thérapie ça va niquer ton héritage.

Certes, ce n’est pas toujours marrant à regarder, des gens tellement maltraités qu’ils foncent dans le même mur encore et encore. Mais c’est aussi ça, la réalité du trauma. Et ce n’est peut-être pas plus mal si une série à succès la montre sans fard.

Serai-je au rendez-vous pour Succession saison 4 ? Eh bien au final, oui. Mais avec un espoir dans mon cœur : que la série ne devienne jamais une histoire de succession. Car tout ce que je souhaite à ces salauds si attachants que sont les enfants Roy, c’est de partir loin, loin de leur daron et de tout ce qu’il représente, Waystar Royco compris.

Parfois, gagner, c’est renoncer. Et découvrir la liberté.

Succession est en intégralité sur OCS

À lire aussi : Vous vous sentez personnellement attaquée quand on n’aime pas votre série préférée ? Voilà pourquoi


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