La créatrice de @Tasjoui dénonce le tabou du plaisir et de l’orgasme

Par  |  | 33 Commentaires

« T’as joui ? » est une question qui fâche parfois. Elle est au coeur d'un compte Instagram qui questionne la jouissance féminine et sa créatrice est venue nous en parler !

La créatrice de @Tasjoui dénonce le tabou du plaisir et de l’orgasme

–  Mise à jour du 31 août 2018

Derrière le compte Instagram @Tasjoui, qui est passé de 3000 à 100 000 followers depuis notre premier article sur le sujet, se cache une jeune femme au parcours éclectique : Dora Moutot.

« Je ne m’attendais pas une demi-minute à ce que ce compte ait un tel succès. »

Pourtant, elle n’en est pas à son coup d’essais sur Internet : tu la connais peut-être déjà parce qu’elle a notamment créé La Gazette du Mauvais Goût.

« C’est grâce à ce projet que je me suis d’abord sensibilisée aux questions de genre, parce qu’il a énormément plu à une grosse communauté queer et j’ai donc de plus en plus baigné dans ce milieu. »

L’orgasme, une frustration de longue date

Dora Moutot explique avoir toujours été frustrée par le manque de considération dont souffre le plaisir féminin :

« Pour moi ça a toujours été un truc, j’ai toujours eu l’impression que déjà mon orgasme à moi n’a pas toujours été considéré. Je trouvais ça extrêmement difficile d’aborder le sujet.

Et puis j’ai eu une conversation avec un mec : selon lui les femmes ont une sexualité « compliquée », pour elles c’est forcément cérébral et l’orgasme est lié aux sentiments.

Donc suite à ça j’ai passé un coup de gueule sur mon compte Insta privé, et j’ai été subjuguée par les réponses des 3000 personnes qui m’y suivaient. Des personnes qui racontaient « C’est ouf moi aussi y en a marre, ça fait 5 ans que je suis avec mon mec et j’ai jamais joui. »

De fil en aiguille, j’ai eu des discussions en privé comme ça avec ces femmes, en constatant que ce n’était pas normal que le rapport se termine après l’orgasme masculin. »

Avec tout le matériel dont elle dispose, elle hésite à écrire un article avant de pencher pour le compte Instagram, afin de pouvoir continuer d’ajouter des témoignages au fur et à mesure.

L’inégalité orgasmique, un angle mort dans nos combats ?

En lançant ce projet, Dora Moutot ne pensait pas qu’il aurait un retentissement au-delà de son cercle féministe.

« Je me doutais que des femmes seraient d’accord avec le propos, mais je ne pensais pas que ce serait à ce point-là, je ne pensais pas qu’elles étaient prêtes à prendre la parole comme ça.

Mais selon moi le terrain avait été préparé par #MeToo, parce qu’avant de pouvoir parler d’une sexualité positive, il fallait d’abord parler des violences, ce sont des sujets plus graves qu’il fallait décanter. »

Mais pour elle il était important de donner une voix à ces femmes :

« La société trouve encore ça très impoli une femme qui parle de son plaisir, il y a clairement un tabou. Et il y a aussi le fait qu’on parle peu du plaisir parce qu’en sexualité on parle souvent de prévention, pour le VIH/SIDA par exemple. »

Briser le tabou du plaisir féminin

C’est donc ce tabou qu’elle questionne :

« Pour moi le discours est autour du plaisir, après j’ai choisi la punchline « T’as joui ? » parce que c’est une phrase faussement bienveillante.

En fait souvent quand il dit ça à la fin du rapport, ça semble être une marque d’attention, mais ça veut dire qu’il n’est pas à l’écoute de ton corps car si t’es attentif, ça se voit.

Si on veut aborder la question de la jouissance c’est avant ou pendant le rapport, « est-ce que tu aimes ça, est-ce que ça te fait du bien », mais pour ça il faut aussi que les filles ne simulent pas car ils ne peuvent pas apprendre si on continue à leur faire croire qu’on jouit. »

Devant mes craintes que ce compte finisse comme une injonction à l’orgasme, Dora Moutot précise :

« Évidemment je sais qu’il y a beaucoup de femmes qui n’arrivent pas à jouir, même seules, et ça je pense que c’est un problème lié au fait qu’il y a énormément de femmes qui n’ont pas le réflexe de la masturbation, qui connaissent mal elle-mêmes leurs corps, et là tu peux pas jouir ni seule ni accompagnée.

Après les femmes qui souffrent d’autre chose comme de vaginisme, ou un clitoris trop sensible qui ont mal quand elles se masturbent, c’est encore autre chose.

Donc le but c’est pas de dire aux femmes « vous êtes des merdes parce que vous n’arrivez pas à jouir » mais de dire aux hommes de faire davantage attention. »

Changer la vie des meufs au lit

Elle se réjouit du fait d’avoir eu de nombreux retours, d’hommes comme de femmes, qui expliquent avoir entamé une réflexion :

« C’est génial, j’ai pas mal de messages d’hommes qui me disent avoir eu une prise de conscience.

Et il y a aussi énormément de filles qui utilisent le compte pour commencer une discussion avec leur mec parce qu’elles n’osent pas de base, et ensuite elles en profitent pour parler de leur propre expérience. »

La difficulté à avoir cette discussion en couple tient pour elle au fait que les hommes ne se sont pas suffisamment remis en question et n’ont pas suffisamment travailler sur l’égalité dans le passé.

« En tant que femmes, nous ça fait des années et des années qu’on tente de parler de nos problèmes et de faire avancer les choses. Donc il y a des femmes leaders à qui on peut s’identifier sur ces thématiques.

Mais pour les hommes qui veulent faire les choses autrement, être plus progressiste, il n’y a pas de figure montante, de role-modèle, et même assumer cette volonté ça peut être compliqué. »

Mais elle n’estime pas que @Tasjoui soit dédié à parler de la masculinité pour autant :

« Pour moi l’angle de ma page ce sont « les monologues du clitoris », libérer la jouissance des femmes.

Tout à l’heure j’ai fait une sorte de chronique en story pour encourager les hommes à prendre la parole si ça remue beaucoup de choses chez eux, car ce n’est pas aux femmes de faire tout le travail non seulement pour défendre leur clitoris mais aussi pour faire émerger une nouvelle forme de masculinité.

Il faut qu’ils se saisissent du sujet, si eux aussi en ont marre des clichés qui leur collent à la peau – comme cette idée que si tu éjacules, tu as jouis –, s’ils en sont malheureux, bah prenez la parole les mecs. »

Et c’est sans doute la meilleure chose à faire : prendre la parole, tous et toutes autant qu’on est, pour briser les tabous et les préjugés qui nous font du mal et nous empêchent de kiffer.

– Publié le 17 août 2018

« T’as joui ? »

Cette question, nous sommes probablement nombreuses à l’avoir posée ainsi qu’à y avoir répondu. C’est aussi le nom d’un compte Instagram. Il compile des témoignages autour de la jouissance féminine – ou plutôt, de la non-jouissance.

C’est ce qui est communément appelé « orgasm gap », le « faussé aux orgasmes », dont Maïa Mazaurette, chroniqueuse sexe hors-pair, parlait d’ailleurs en juillet dernier. C’est la différence entre l’accès à l’orgasme des femmes et des hommes.

Dans son article, elle commençait par donner des chiffres, pour que l’on sache où on se situe, et j’ai envie de la citer afin que cette discussion parte sur des bases solides :

« Ça n’est pas exactement un scoop : les hommes, ces créatures de petite vertu, jouissent facilement. Parfois « trop » facilement. 95 % d’entre eux « orgasment » sans problème (institut Kinsey, 2017), ce qui est le cas de seulement 65 % de leurs partenaires féminines.

Parce que l’univers court à sa perte (on ira sur Mars), ce fossé aux orgasmes pourrait bien empirer : selon une récente étude de l’institut de santé publique en Angleterre, 49 % des jeunes femmes (25-34 ans) n’ont pas une vie sexuelle agréable. Et 42 % des femmes en général sont insatisfaites, et ça ne s’arrange qu’après 55 ans. »

De nombreuses femmes ne jouissent pas ou peu

Le fait est que nous sommes nombreuses à ne pas avoir d’orgasme, ou à ne pas en avoir à chaque fois, en tous cas pas aussi souvent que nos partenaires dans un cadre hétérosexuel.

Et la discussion à ce sujet peine à s’enclencher. Ce compte Instagram, @Tasjoui, permet justement de prendre la parole, même si le constat n’est pas réjouissant.

Qui se préoccupe de notre plaisir ?

Dans les témoignages répertoriés, on note souvent que les femmes insatisfaites reprochent à leur partenaire d’associer la fin de l’acte sexuel avec leur orgasme : une fois qu’ils ont joui, the game is over !

View this post on Instagram

💪🌈 yaaas girl!

A post shared by T’as joui? (@tasjoui) on

Exemple type : cet énergumène ne se posait donc même pas la question.

Et ça génère un paquet de frustration chez certaines.

View this post on Instagram

« Laisse moi jouir »

A post shared by T’as joui? (@tasjoui) on

À lire aussi : Pourquoi donc les femmes jouissent-elles moins souvent que leurs mecs ?

Trouver normal de ne pas ressentir de plaisir

Le drame étant que beaucoup de jeunes femmes, au début de leur vie sexuelle, considèrent cet état des choses comme « la normalité », puisqu’elles ne connaissent rien d’autre et que la notion de plaisir est toujours absente des cours d’éducation sexuelle.

View this post on Instagram

😡🌈

A post shared by T’as joui? (@tasjoui) on

À partir de là, comment rompre le cercle vicieux ?

La question de l’ego masculin

C’est d’autant plus difficile qu’engager la conversation à ce sujet est difficile, et peu exposer à des réactions… inappropriées.

View this post on Instagram

« Tu exagères » 🙄

A post shared by T’as joui? (@tasjoui) on

Ce mec par exemple n’arrive visiblement pas à se mettre à la place de sa partenaire. On est sur un gros manque d’empathie, qui devrait pourtant être au coeur de l’acte sexuel !

Et au-delà du manque d’empathie, on touche ici un point sensible : le partenaire refuse la discussion car ça lui met « la pression ».

Ego masculin et simulation féminine en relation hétérosexuelle : le cercle vicieux

Pour moi c’est caractéristique de la dimension égotique que l’orgasme féminin revêt pour un homme dans le cadre d’un rapport hétérosexuel.

C’est la 2ème face d’un même problème : avouer qu’on ne jouit pas met à mal la confiance en soi du partenaire, et pour lui épargner cela (ainsi que pour s’épargner à soi une laborieuse discussion)… on simule.

À lire aussi : Pourquoi simuler l’orgasme tue ta vie sexuelle à petit feu

View this post on Instagram

« Simuler pour encourager »

A post shared by T’as joui? (@tasjoui) on

Et si l’on a le courage d’être soi, de ne pas prétendre que la situation nous convient, alors il est possible que l’on soit accusée d’être le problème.

Et je ne dis pas que l’impossibilité de jouir vient forcément du partenaire, il peut y avoir plein de facteurs, extérieurs ou personnels. Je dis simplement que ça conduit à un cercle vicieux.

Pour s’éviter la culpabilité/les reproches/de devoir réconforter son partenaire parce qu’on n’a pas joui en plus de supporter la frustration : on simule. Mais en simulant on ne fait qu’entretenir le problème, puisqu’on ne recherche pas de solution.

Personne ne progresse et rompre cette spirale infernale peut être réellement compliqué.

Avoir un orgasme n’est pas indispensable… mais l’inégalité en la matière n’est pas souhaitable

Pour finir, bien sûr avoir un orgasme n’est pas indispensable et ne signifie pas que l’on ne prend pas son pied, ce n’est pas un drame que ce ne soit pas systématique – ça devient un problème lorsque c’est toujours le (enfin généralement la) même qui ne jouit pas.

Et plutôt que de s’acharner sur la pénétration, il peut être intéressant d’essayer d’autres manière de procurer un orgasme à une détentrice de clitoris, éventuellement ?

À lire aussi : Comment faire jouir une femme quand on est un homme ?

View this post on Instagram

Jouir autrement que par la pénétration !

A post shared by T’as joui? (@tasjoui) on

Pourquoi il faut partager ce compte ?

Si ce n’était pas encore clair, je trouve ce compte Instagram essentiel car il permet d’engager la discussion. Peut-être qu’aucun de ces témoignages ne te parle directement, ne correspond vraiment à ta situation, mais peut-être te permettront-ils de mettre le doigt sur un malaise.

Que ce soit pour les jeunes femmes qui ne se rendaient pas compte qu’elles avaient le droit de réclamer de jouir, pour celles qui, frustrées, cherchaient un moyen d’engager la discussion avec leur(s) partenaire(s), ou pour que lesdits partenaires s’interrogent un peu plus sur le plaisir féminin… il est idéal.

Car il est tant que l’on referme ce fameux « Orgasm Gap », on ouvrant la discussion !

View this post on Instagram

💪

A post shared by T’as joui? (@tasjoui) on

À lire aussi : J’ai attendu des années avant d’avoir mon premier orgasme

Esther

Esther est tombée dans la marmite de madmoiZelle quand elle était petite. Elle n’a pas grandi, mais elle a depuis développé de fortes convictions féministes. Au croisement de la rubrique actu et de la rubrique témoignages, elle passe de temps en temps une tête à l’étranger pour tendre son micro aux madmoiZelles du monde entier !

Tous ses articles

Commentaires
  • Sophie L
    Sophie L, Le 10 septembre 2018 à 19h12

    De mon côté, je comprends les Madz qui dénoncent un "règlement de comptes" dont le risque est de s'éloigner des rapports bienveillants.
    Lorsque j'ai avalé la "pilule rouge" du féminisme il y a maintenant 5 ans (même si le terrain était préparé depuis bien longtemps)... j'ai vu rouge. J'ai ouvert les yeux sur la société, les comportements, mes anciens comportements, et j'ai eu envie de hurler en permanence. J'AI envie de hurler en permanence. Et j'ai également ouvert les yeux sur mes anciennes relations hétérosexuelles. Je me suis alors sentie abusée, alors qu'à l'époque j'avais trouvé certaines situations désagréables sans pour autant juger urgent d'ouvrir ma gueule et d'agir.
    MeToo et Balance ont amplifié le phénomène.
    Aujourd'hui je me rends compte que j'ai accumulé beaucoup de haine, de rancœur envers certains exs, et que l'envie de régler mes comptes est bien présente. Mon entourage proche estime que je surréagis à chaque phénomène de société qui implique la place des femmes dans le monde (au travail, en politique, lorsque les violences faites aux femmes sont dénoncées...).
    Mais ce n'est pas à cause du féminisme que je ressens cette colère. Ce n'est pas à cause des blogs, ni des mouvements émergents. C'est parce que je ne me suis pas assez défendue par le passé. Parce que je me suis trop résignée sur certaines choses, pour bien me faire voir (par mon mec, par les hommes en général, par les femmes parfois), pour coller à un idéal féminin que j'avais en tête. Parce que je n'ai pas revendiqué le respect qui m'était dû... Parce que la société (donc moi aussi) n'avait pas pleinement conscience du sexisme prégnant qui nous entoure. Parce que tout le monde fermait les yeux, car les "avantages" à ne rien changer étaient peut être trop présents.
    Et aussi, il faut le dire, parce que je suis tombée sur beaucoup d'hommes qui ne se posaient pas plus de questions que ça sur mon plaisir (ou qui le faisaient en superficie, ou qui se posaient les mauvaises questions en étant obnubilés par leurs performances). Et aussi parce que j'étais persuadée que bien faire l'amour, c'était ça. Et il faut dire que j'aimais ça avec la majorité d'entre eux ... mais je m'oubliais quand même un peu trop.
    Je reconnais aujourd'hui que si certains ne se sont pas foulés (une minorité en réalité) , d'autres étaient simplement conditionnés pour répondre à l'idée du "bon coup masculin-type"(la majorité), quand d'autres étaient carrément complexés par leur propre physique (un seul).
    Tout ça pour dire : merci à ce blog et à celles et ceux qui libèrent la parole, c'est INDISPENSABLE. Nous sommes également responsables de nous-mêmes et de notre plaisir, même si la société et les divers biais auxquels nous avons été exposés nous ont souvent poussées à nous taire. Enfin, beaucoup d'hommes ont été conditionnés (comme nous) et croyaient bien faire.
    Maintenant, je crois en la capacité de chacune d'entre nous à discerner un homme maladroit d'un homme égoïste.
    Et puisque les temps changent, profitons-en : parlons, exprimons-nous plus que jamais.

Cet article t'a plu ? Tu aimes madmoiZelle.com ?
Désactive ton bloqueur de pub ou soutiens-nous financièrement!