Le sexisme anti-hommes… et pourquoi il n’existe pas

Le sexisme anti-hommes (ou sexisme inversé) et la misandrie sont les sujets du jour de Lady Dylan, qui vous explique le problème avec ces notions.

Le sexisme anti-hommes… et pourquoi il n’existe pas

« Sexisme anti-hommes », « sexisme inversé » (s’il est « inversé », on reconnaît dans quel sens fonctionne le sexisme « normal » !), « misandrie »… Vous avez sans doute déjà entendu ces expressions, dans un raisonnement honnête ou pour contourner de manière fort pratique le problème de la misogynie. Elles désignent les oppressions dont seraient victimes les hommes, souvent attribuées aux féministes ou aux femmes en général.

Signe distinctif de ces oppressions : elles n’existent pas… ou, du moins, elles ne sont pas ce que vous croyez.

Une symétrie illusoire

Il faut tout d’abord rappeler que le sexisme est un système. Représenter un homme sexualisé n’a par exemple pas la même portée que représenter une femme dans le même cas, car on ne voit pas des hommes dénudés sur tous les panneaux publicitaires. Ce n’est pas la même chose de voir des hommes sexualisés de temps en temps et de voir des femmes l’être partout, tout le temps.

Siffler un garçon dans la rue, même si ce n’est pas très fin, ne peut pas être considéré comme « sexiste » au même titre que siffler une fille : dans le premier cas ce sera un incident isolé, dans le second cela rentre dans un contexte général d’objectification des femmes. En gros, le sexisme ce n’est pas seulement une main au cul, c’est un système qui fait que beaucoup d’hommes se sentent autorisés à mettre des mains au cul des femmes ? et que beaucoup de gens, en général, estiment qu’après tout, bien des femmes ne demandent que ça…

Rappelons que l’objectification consiste à considérer l’autre comme un simple objet dont on peut se servir, en oubliant que c’est une personne (Kant le dit de manière un peu plus élégante : « Traite toujours autrui comme une fin et jamais seulement comme un moyen »). Ce n’est donc pas seulement sexualiser une personne, même si sexualisation et objectification vont souvent de pair.

Femme sans tête, deux poitrines, comparée à une console de jeu et clairement faite pour l’amusement des hommes : PlayStation nous offre un magnifique exemple d’objectification

Le climat général d’objectification, et l’auto-objectification (« self-objectification ») qu’il entraîne, a d’importantes conséquences sur les femmes.  Le livre Self-Objectification in Women: Causes, Consequences, and Counteractions résume bien la chose :

« La société moderne industrialisée objectifie le corps féminin de manière chronique et généralisée et beaucoup de femmes en sont venues à se voir elles-mêmes à travers l’œil d’un observateur extérieur, surveillant habituellement leur propre apparence que se soit dans un cadre public ou privé. »

Les résultats de cette auto-objectification, décrites par ce livre et par d’autres études de psychologie et de sociologie, vont de la honte de son corps à la dépression en passant par les troubles du comportement alimentaire.

Certes, les hommes sont eux aussi exposés à des modèles physiques irréalistes. Mais comme l’expliquent très bien Mar_Lard et Denis Colombi (Une heure de peine) avec le cas du jeu vidéo, ces corps exagérés ne sont généralement pas destinés à plaire à la gent féminine. Ils correspondent plutôt à des modèles de puissance virile… qui visent les hommes. Peut-on vraiment parler d’une objectification sexiste ?

Hugh Jackman dans un magazine de fitness pour hommes, et dans un magazine d’entretien dédié aux femmes… qui le laisse garder son pull !

De la même manière, demander à un garçon d’écouter les autres est utile pour lutter contre les violences sexistes ; pour les petites filles au contraire cela peut finir par être nocif, car elles sont déjà conditionnées à prendre davantage en compte les besoins des autres que les leurs.

Pour les masculinistes, cette affiche de l’état de New York contre les violences conjugales est déjà « misandre » car elle demande aux garçons d’apprendre à respecter les femmes.

Pour ce qui est des différences hommes/femmes dans l’écoute, des études ont montré que contrairement aux idées reçues les hommes parlent davantage ; les femmes montrent par contre plus de marques d’empathie, et prennent plus souvent en charge la conversation en montrant de l’intérêt et en relançant la conversation.

Même si l’idée de traiter hommes et femmes indifféremment est louable, on ne peut pas ignorer le contexte : dans une société sexiste, certains actes n’ont pas les mêmes conséquences selon qu’ils s’adressent à une femme ou à un homme.

Ce n’est pas la faute des femmes, c’est celle du patriarcat !

Si le sexisme n’est pas symétrique, que penser de celui qui toucherait spécifiquement les hommes ? Injonctions à la virilité, interdiction de montrer leurs émotions, manque de crédibilité dans leur rôle de père…

En fait, beaucoup de ces restrictions viennent du patriarcat en lui-même, ce fameux système qui crée une hiérarchie entre les genres. Pour maintenir leur supériorité, les hommes doivent se différencier des femmes.

Selon le Dictionnaire critique du féminisme (2000), « le patriarcat désigne une formation sociale où les hommes détiennent le pouvoir, ou encore, plus simplement : le pouvoir des hommes. Il est ainsi quasiment synonyme de « domination masculine » ou d’oppression des femmes ». Ce terme peut être rapproché de celui de « genre », c’est-à-dire selon la féministe Christine Delphy « le système de division hiérarchique de l’humanité en deux moitiés inégales ».

Pleurer, porter du maquillage ou des vêtements moulants… si ces comportements sont parfois mal acceptés, c’est parce qu’ils sont connotés féminins. Notons d’ailleurs que si les femmes paraissent avoir plus de liberté dans certains domaines (elles peuvent plus facilement adopter des attributs masculins que les hommes ne peuvent emprunter à la féminité, par exemple) ce n’est que parce qu’être une femme est considéré comme dégradant…

L’exemple le plus évident de la valorisation du masculin et de la dévalorisation du féminin se remarque chez les enfants : pour une fille, jouer aux voitures ou à des jeux scientifiques (qui sont malheureusement souvent marketés pour les garçons) sera parfois bien vu, alors qu’un garçon jouant à la poupée soulèvera presque systématiquement des inquiétudes.

« Je n’ai pas honte de m’habiller comme une femme car je ne pense pas qu’il est honteux d’être une femme. »

Beaucoup d’insultes visant les hommes consistent à les comparer à des femmes ; la féminité est souvent associée à la faiblesse (« fais pas ta fillette ! »). Quant aux violences sexuelles subies par des hommes, que certains aiment à rappeler dès que l’on parle de « violences sexistes », si elles portent un stigma particulier c’est aussi parce qu’elles dévirilisent leurs victimes. Un homme violé par un homme n’est « plus un homme » ? fort, capable de se défendre, qui ne doit surtout pas être pénétré.

Lorsque le viol est commis par une femme, il n’est souvent pas pris au sérieux : un homme ça a tout le temps envie, non ? C’est ce dont témoigne par exemple Andrew Bailey dans sa vidéo Pourquoi le viol, c’est vraiment hilarant. Mais là aussi, le cliché est machiste : les féministes essaient au contraire de déconstruire l’idée d’une sexualité masculine irrépressible.

Parmi les personnes qui portent plainte pour viol, on compte 9% d’hommes. Cependant ils sont le plus souvent agressés par d’autres hommes : en tout, 96% des auteurs de viols sont de sexe masculin (statistiques concordantes du Ministère de la Justice et du CFCV, Collectif Féministe Contre le Viol).

Le manque de reconnaissance de la paternité est également lié au patriarcat. Si les pères se sentent trop peu considérés et que l’on met parfois en doute leurs capacités parentales, c’est à cause du revers d’un stéréotype aliénant pour les femmes : celui qui les renvoie toujours à leur rôle de mère.

Ainsi les hommes qui s’adressent aux masculinistes pour réclamer leurs « droits de pères » feraient mieux de s’allier aux féministes dans la déconstruction des rôles de genre ! Notons que, si la garde alternée est encore minoritaire, c’est parce qu’elle est peu demandée par les pères qui ne s’imaginent pas forcément élever un enfant.

Seuls 18,8% des pères demandent la garde alternée, et 17,3% l’obtiennent. 15,3% demandent la résidence exclusive chez eux, et 12,4% l’obtiennent. Mais ils sont encore une majorité (58%) à demander une résidence chez la mère. Ils sont également autour de 8% à ne pas se présenter à l’audience. (Source : rapport du ministère de la Justice, page 40.)

Parlons enfin des « privilèges » dont bénéficieraient les femmes, de l’entrée gratuite en boîte de nuit (comme on dit : « si c’est gratuit, c’est toi le produit ! ») au fait de pouvoir coucher facilement, a.k.a. le grand cliché de la fille qui n’a qu’à proposer pour trouver un coup d’un soir, puisque c’est bien connu tous les mecs sont des morts de faim qui ne pensent qu’à ça (on y revient toujours).

Tout d’abord, être une fille ne garantit pas tant que ça l’accès à des relations ? surprise, les filles boutonneuses et timides n’avaient pas plus de succès au collège que leurs alter-egos masculins, et les femmes aussi connaissent célibat forcé et virginité subie.

En fait non.

Mais surtout, l’attirance que suscitent les femmes est un cadeau empoisonné qui va avec leur objectification : certes, elles peuvent parfois obtenir plus facilement des relations sexuelles, mais pour les mêmes raisons qui les décrédibilisent au travail et les rendent victimes de harcèlement ! Toujours envie, les gars ?

Le spectre de la misandrie

Chez certain-e-s féministes toutefois, le terme de « misandrie » est revendiqué. Formé sur la même racine que « misogynie », il désigne son inverse et est souvent utilisé pour discréditer le féminisme en le faisant passer pour un sexisme inversé.

Du coup l’expression « misandrie » est souvent utilisée au second degré, pour se moquer de ceux qui s’en servent et désamorcer sa charge d’insulte.

La misandrie telle qu’elle est souvent perçue par les masculinistes

Certain-e-s jugent ce procédé contre-productif ; pour d’autres c’est simplement une forme d’humour, une sorte de private joke entre féministes.

Dans leur page de présentation, les gérantes d’un célèbre Tumblr dédié à la misandrie expliquent d’ailleurs que « la misandrie n’est pas réelle », qu’elles se moquent des masculinistes et qu’elles aiment tout leur lectorat, « Même les hommes. (Certains des hommes.) ».

Il existe cependant chez certain-e-s une véritable colère contre « les hommes », souvent due à de nombreuses violences infligées par ces derniers. En tant que féministe, il paraît préférable d’éviter les généralisations, notamment pour des questions de pédagogie, mais on peut comprendre que la misandrie existe en tant que stratégie de défense.

« Quand je dis « les garçons sont bêtes », ce que je veux réellement dire est « les garçons ont été élevés dans une société patriarcale qui leur inculque une vue incorrecte et problématique de la masculinité, qui non seulement les force à se défaire de qualités importantes comme la patience et la douceur, mais les force aussi à voir et à traiter les femmes d’une manière malsaine qui dévalue les femmes en tant que personnes et les transforme en objets n’existant que pour le bénéfice d’un homme. »

Mais ça va beaucoup plus vite de dire « les garçons sont bêtes ». »

? traduit du Tumblr Chasing Beauty (notons que la blogueuse elle-même ne se revendique pas « misandre »)

Si blâmer tous les hommes parce que beaucoup nous ont fait du mal peut être discutable, ce n’est pas comparable à la misogynie et on ne peut pas dire que « misogynie et misandrie sont également mauvaises » : les « misandres » vont globalement avoir tendance à éviter les hommes, là où la misogynie entraîne régulièrement des violences allant jusqu’au meurtre.

On a déjà vu que les hommes étaient majoritairement violés par d’autres hommes. On peut également comparer les chiffres des violences conjugales. En 2011 par exemple, 122 femmes sont mortes sous les coups de leur compagnon, contre 24 hommes tués par leur compagne. Mais en plus dans 12 de ces cas, l’homme victime était lui-même violent auparavant ; ce n’est le cas que de 11 des femmes victimes (soit à peine plus de 9%).

L’idée ici n’est pas de nier, ni d’invisibiliser la souffrance des hommes ? ce n’est pas parce que l’on est privilégié que l’on est forcément heureux ! L’essentiel est de ne pas se tromper de lutte, ni d’ennemi : pour combattre les violences genrées et les stéréotypes, il faut déconstruire les clichés de genre et démanteler le patriarcat. Pour les hommes cela implique certes une perte de pouvoir, mais un gain de liberté.

Et c’est mieux pour tout le monde.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Jorda
    Jorda, Le 28 mars 2016 à 19h20

    @Janis Harvey je suis d'accord avec toi sur cette question. Et j'essaie de pardonner (j'aurais pu envoyer ma mère en prison, je ne l'ai jamais fait, et d'ailleurs je l'ai payé, personne dans mon voisinage n'a compris pourquoi je n'ai pas poursuivi ma mère, et ceux qui avant me soutenaient ont eu la "bonne" idée de m'affubler du "syndrome de stockholm").
    Mais je crois que de tout ce que j'ai pu vivre, le mensonge sur ce genre de choses, est peut-être une des épreuves les plus dures que j'ai eues à surmonter, d'où ma difficulté particulière à pardonner le mensonge, surtout s'il a des conséquences aussi graves. Ca rend les choses d'autant plus difficiles à pardonner, quand on a dépassé un certain niveau de perversion, je pense...
    Ce qui ne m'empêche pas pour autant de constater que le mensonge représente une très petite minorité quand-même. Je ne perds pas ça de vue.

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