Vivre au rez-de-chaussée, ou le jour où des malotrus sont rentrés chez moi

Il y en a des choses à dire, sur la vie en rez-de-chaussée ! Mais la suite des aventures de Sarah doit beaucoup plus à un manque de jugeote qu’à un manque de balcon…

Vivre au rez-de-chaussée, ou le jour où des malotrus sont rentrés chez moi

Souvenez-vous : il n’y a pas si longtemps, je vous parlais des quelques inconvénients que la vie en rez-de-chaussée impliquait. Passer presque un an dans un petit appartement avec vue sur la rue dans la douce ville de Sheffield, en Angleterre, m’a permis de me faire un petit lot d’anecdotes tout à fait respectable, ne serait-ce qu’avec les réactions des gens qui passaient devant ma fenêtre.

D’accord, si ça m’embêtait vraiment, j’aurais pu rabattre mes rideaux opaques (ce que je faisais dès la nuit tombée de toute manière). Ou aller botter les fesses de ceux que mes rideaux moins opaques titillaient comme un gros teaser les enjoignant, dans leur cerveau malade, à regarder de plus près. Des fois que je serais en train de bootyshaker en slip nul dans ma chambre.

Mais au moins, je ne les invitais pas à se joindre à la fête en leur ouvrant grand ma fenêtre. Celles et ceux qui ont testé le savent : à vivre si près du trottoir, on développe très vite un système d’aération aussi efficace que discret.

Sauf que voilà. Je vivais au rez-de-chaussée, certes. Mais je vivais surtout en colocation

Au pays de Candy

Installée dans ma verte contrée du South Yorkshire, je partageais mon modeste appartement au ras des pâquerettes avec deux personnes : un étudiant en philosophie très philosophe, et une étudiante en médecine qui me prenait régulièrement pour cobaye pour réviser les réflexes (pas que j’aime qu’on me cogne le genou, mais je suis du genre dévouée, voyez-vous).

En soi, je n’ai rien contre la colocation. C’est un système que j’aime beaucoup, j’ai eu de très bonnes expériences, et en l’occurrence ça se passait plutôt bien entre nous trois. Seulement, voilà. L’étudiante en médecine, que nous appellerons Candy le temps de cette histoire pour respecter son anonymat, était… Comment dire… Avait une vision assez idyllique de la société, que rien ni personne n’aurait su entacher.

Nous.

Comment expliquer autrement son entêtement à laisser toutes les fenêtres de la cuisine ouvertes à la vie, au monde, aux petits oiseaux et surtout à tous les passants ? Même quand il n’y avait personne à l’appart’ ?

Ce n’était pas faute, avec mon autre coloc que nous appellerons Socrate parce que j’ai un humour déplorable, de passer notre temps à fermer derrière elle et de lui rappeler que ces fenêtres s’ouvraient peut-être par en haut, mais que n’importe qui pouvait les pousser un peu pour venir nous payer une visite. Un peu comme elle l’avait fait à trois reprises, quand elle avait oublié ses clés. Houlàlà dis donc, c’est pratique, les fenêtres, hein.

« Oh, mais qui ferait donc une chose pareille ? », répondait-elle à chacune de nos remarques, avant de vider un seau d’eau sale sur le sol de la cuisine pour passer la toile. « Au fait, je crois que j’ai perdu mes clés. Tu pourrais me prêter les tiennes ? »

Fatalement, lectrices et lecteurs, vous n’êtes pas nigauds : vous avez lu le titre de cet article, et vous avez ainsi une idée assez précise de la suite des évènements…

Et là, c’est le drame

Nous avions tenu plusieurs mois avant que l’inévitable ne pointe le bout de son nez par nos fenêtres ouvertes. En même temps, nous ne vivions pas tout à fait à Gotham city ! Sheffield fait partie des villes d’Angleterre dont le taux de criminalité est le plus bas, et j’avais l’impression, parfois, d’être entourée de Bisounours prêts à se jeter sur moi pour m’aider à la moindre ombre d’un doute sur mon visage.

Sheffieldois venant en aide au touriste égaré.

À Sheffield, pas besoin de marcher cinq kilomètres pour trouver un « bobby », ces policiers britons aux casques rigolos. Il y avait des flics gentils partout, à pied, à bicyclette ou à cheval, prêts à venir au secours de la veuve et de l’orphelin. Sans compter ces saloperies d’hélicoptères qui faisaient des ronds au-dessus de la ville entre trois et cinq heures du matin. Je pense que la police sheffieldoise, au fond, s’ennuyait un peu.

– Chef ! Chef ! On a repéré à trois heures un individu louche qui vient de laisser son chien faire caca sur le trottoir !
– Excellent, agent Smith ! Mettez le cap sur cet impudent ! Il va voir ce qu’il en coûte de souiller les pavés d’Albion !
– Oui chef ! Mais chef ! Il y a à cinq heures un autre individu louche qui a craché par terre !
– Good Heavens ! Mais le complot terroriste est en marche ! Commencez par le crotteur de trottoirs, nous ferons des analyses ADN pour retrouver ce glaireux révolutionnaire !

Ou à peu de choses près.

Hélas, un beau soir, toutes les forces policières de Sheffield furent retenues par une attaque terroriste de pigeons un peu malades sur les voitures du commissariat principal. Des malotrus profitèrent de l’aubaine de la fenêtre ouverte pour entrer se servir dans nos placards.

Ils étaient deux, ils étaient capuchés, et ils auraient pu s’en prendre à mon stock de pâtes si Candy ne s’était pas rendu compte qu’elle avait oublié, non pas de fermer la fenêtre, mais d’en ouvrir une seconde. Et à vrai dire — oserai-je dire « grâce à elle » ? — je ne vis jamais les malotrus en question. Mais je vis l’Apocalypse.

J’étais tranquillement en train de Skyper de travailler dans ma chambre, en paix derrière mes rideaux fermés, lorsque soudain… Un hurlement déchira le silence de la nuit qui me pétrifia sur ma chaise. Horreur, peur, douleur, désespoir infini… je n’aurais su dire quel sentiment perçait dans ce cri inhumain, mais mon corps réagit pour moi tandis que l’angoisse continuait de pétrifier mon cervelet : je me levai, saisis mon téléphone en me précipitant vers la porte, et alors que mes doigts composaient déjà le numéro de la police, la porte s’ouvrit avant que j’aie le temps de l’atteindre.

Mission Impossible versus les Experts à Sheffield

Oui, j’aime bien faire des cliffhangers de fifou. Bref. Reprenons.

Je n’eus que le temps de me plaquer contre le mur que ma colocataire se jetait dans ma chambre dans un roulé-boulé digne de Bruce Willis trente secondes avant la fin du monde. « FERME LA PORTE », hurla-t-elle en continuant son tonneau sous mon lit. « VITE ! »

Que faites-vous, lorsque vous venez d’entendre votre coloc’ hurler à la mort et qu’à peine trois secondes plus tard elle se jette dans votre chambre située à l’autre bout de l’appart en vous encourageant assez précipitamment à vous barricader ? D’autant qu’avant d’avoir eu la chance de réagir, j’entendis une voix d’homme dans le couloir ? Ni une, ni deux, paf : je fermai la porte, son loquet, me plaquai dessus, et si j’avais eu un meuble sous la main je l’aurais volontiers ajouté au schmilblick.

Je crois qu’on est pas mal.

Pendant ce temps-là, Candy, jamais dans l’excès, entonnait un chant funèbre sous mon lit.

Fort heureusement, mon cervelet fut assez rapide à reprendre le dessus, et dans mon angoisse je pris le temps d’écouter ce qui se tramait dans le couloir. Une voix d’homme, oui, mais qui, plutôt que de proférer des menaces de mort, disait en anglais dans le texte : « Euh… les filles ? Qu’est-ce qu’il se passe ? Hého ? »

L’angoisse laissa place à une sorte de lassitude, comme j’ouvrais ma porte pour apercevoir Socrate en slip dans le couloir, l’air endormi et un oreiller sous le bras. Un regard nous suffit pour comprendre qu’aucun des deux n’était plus au courant que l’autre, et que le hurlement avait tiré Socrate de ses méditations nocturnes. « N’ALLEZ PAS DANS LA CUISINE », hurla derechef Candy, toujours sous mon lit, qui avait fini d’invoquer les Dieux. Alors nous allâmes dans la cuisine.

La cuisine était vide, mais nous comprîmes assez vite aux balbutiements de Candy (que nous avions tiré de sous mon lit) qu’elle s’était retrouvée nez à nez avec deux malotrus, occupés à fouiller dans les cartons près de la fenêtre ouverte. Malotrus qui avaient eu la peur de leur vie, comme tout le monde, face au hurlement de Candy. « Inutile d’appeler la police », avais-je dit devant l’air ébahis de mes colocs qui voulaient appeler l’armée. « Ils ne viendront pas s’il n’y a plus personne chez nous. »

Honte à moi, vile mauvaise langue. Dix minutes plus tard, une équipe d’investigation policière était sur les lieux du crime. Ze crime scene, BITCH.

Pendant l’heure qui suivit, tandis qu’une aide psychologique prenait soin d’une Candy sous le choc, deux policiers prenaient la déposition de Socrate en s’assurant que nous n’avions rien.

Moi ? J’étais en train de regarder avec des étoiles plein les yeux les trois autres policiers qui relevaient les empreintes sur la fenêtre. Avec le recul, je devais les empêcher un peu de se concentrer, avec mes cinquantes questions à la minute (« Et là, vous faites quoi ? Vous allez analyser les empreintes ? Vous avez comme un genre de dossier avec tous les criminels de la ville ? Est-ce que vous pouvez déduire si l’un d’eux avait un pied bot ? Et ça, c’est quoi ? »).

Mais c’était si fascinant de les voir à l’oeuvre avec leurs petits pinceaux et leur poudre blanche que je m’empressai de prendre des notes.

Et la morale de cette histoire…

Un peu plus tard dans la soirée, vers quatre heures du matin, je faisais un compte-rendu exalté de mes aventures à l’ami avec qui je skypais quand tout avait commencé. Dans mon allégresse, j’avais occulté le fait que l’incident aurait pu être plus grave. Mais au final, les cambrioleurs avaient eu plus peur que nous (enfin, que Socrate et moi, en tout cas), et nous avions dans l’espoir que le funeste épisode servirait de leçon à Candy.

L’aide psychologique avait en effet expliqué à ma coloc, avec une douceur et un tact légendaire, qu’elle était en sécurité maintenant, mais qu’il fallait « bien penser à fermer la fenêtre quand il n’y a personne dans la pièce, parce que n’importe qui peut rentrer ». (Socrate et moi nous étions abstenus de faire le moindre commentaire, mais on aurait pu écrire « J’TE L’AVAIS BIEN DIT » en gros et en rouge sur nos front que l’effet aurait été le même.)

Enfin, l’incident fut vite clos… mais pendant les cinq jours qui suivirent, Candy resta cloîtrée dans sa chambre. Je m’en voulus un peu de prendre avec une telle désinvolture sa douleur dans la réalisation que le monde n’était pas toujours beau et gentil, mais :

  1. Dans ma classe et mon humour légendaires, j’avais déjà fait une blague sur l’utilité des couteaux de cuisine qui l’avait assez horrifiée pour qu’elle arrête de gémir que le monde est mauvais pendant au moins dix secondes.
  2. La moindre de mes tentatives de contact pour la rassurer se terminaient systématiquement par du drama à base de « ô rage, ô infamie, devons-nous donc tous nous barricader pour survivre ?! » qui me fatiguait un peu.
  3. Au moins, pendant ce temps, personne ne laissait les fenêtres ouvertes. Esprit pratique.

Sa nouvelle vie d’ermite fut cependant interrompue, non pas par la faim puisqu’elle avait fait des réserves, mais par la visite inopinée d’un gentil bobby à vélo. L’enquête étant toujours ouverte, il venait vérifier les fenêtres, nous promettre de faire le nécessaire pour que les propriétaires augmentent la sécurité, et nous laisser son numéro direct : en cas de besoin, il faisait ses rondes dans le quartier, et volerait à notre secours.

La vie suivit son cours. Je n’eus jamais à allumer le bat-signal, Socrate demeura philosophe, et Candy multiplia progressivement les excursions au-delà de la protection de sa chambre. La mésaventure et l’intervention des Experts chez moi n’était déjà plus qu’un souvenir et la banalité du quotidien reprit le dessus.

Et puis un jour, je rentrai chez moi, et il n’y avait personne. Pas même dans la cuisine, où toutes les fenêtres étaient grandes ouvertes.

Candy était de retour, et elle avait une revanche à prendre sur la vie.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Kwoptyx
    Kwoptyx, Le 9 mai 2014 à 0h02

    Je ne peux que compatir, moi qui suis une sorte de parano-névrosée des cambrioleurs (à juste titre remarque):stare:  J'aurais été incapable de fermer l'oeil la nuit ou de quitter l'appart' l'esprit tranquille la journée !
    Je crois que j'aurais pas tenu plus de 2 semaines sans une bonne explication entre quat'z'yeux avec Candy :stressed: Comme ça, quitte à ce que je la considère comme inconsciente, autant qu'elle me voit comme la chieuse de service : on rééquilibre la balance ! :cretin:

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