La masturbation : témoignages et réflexions

La masturbation, c'est le sujet de Brigitte Lebuysson (avec encore et toujours la participation de nos fantastiques lectrices).

La masturbation : témoignages et réflexions

Publié initialement le 3 août 2012

Avant de commencer les festivités, laissez-moi vous raconter une petite anecdote qui est arrivée à quelqu’un dont les initiales sont BLB (c’est-pas-moi-c’est-une-amie) et qui témoigne à la première personne du singulier (parce qu’en fait, c’est pas une amie, c’est moi) :

Quand j’étais en quatrième, je me masturbais de temps en temps depuis deux ou trois ans. Je le vivais mal, parce que même si j’avais bien lu dans les livres d’éducation sexuelle qu’on m’avait filés que ce n’était pas sale et que c’était une très bonne façon d’apprendre à connaître son corps. N’empêche que pour une raison qui m’échappe un peu, à chaque fois que je me faisais jouir, je me sentais mal, sale, je ne comprenais pas ce qu’il se passait dans mon corps à ce moment-là. Le lendemain matin, je culpabilisais encore et j’y repensais toute la journée en rougissant.

Un jour au collège, une amie très populaire – alors que je ne l’étais pas, mais alors pas du tout du tout – m’a demandée devant tous nos ses potes si je me masturbais. J’ai répondu du tac au tac « Ah mais non, pas du tout, bouh, c’est dégueulasse ». C’était beaucoup trop intime et beaucoup trop mystérieux pour que je l’assume en terrain hostile.

Mais cette fille a renchéri, donnant lieu au dialogue suivant :

« -Ah ouais ? Moi je le fais, tout le monde le fait ici en fait, tu sais.
– Haha, ok j’avoue, j’ai menti, je le fais ».

Éclats de rire général avant que mon interlocutrice ne me dise « Non mais je déconnais en fait ». Le but de cette petite tactique des plus sympathiques était plus ou moins de prouver que je me touchais parce que je n’avais pas de petit copain. Charmant.

Cette anecdote n’a qu’un but : prouver que dans certains milieux, avec un entourage un peu coincé sur la question, la masturbation est quelque chose dont on peut avoir honte. Après en avoir discuté autour de moi, j’ai réalisé que j’étais loin, bien loin d’être la seule à avoir envisagé la chose de cette façon. C’est pourquoi j’ai décidé, avec les lectrices qui ont accepté de répondre à mes questions, de parler de la masturbation, de la culpabilité qu’elle engendre parfois et de l’évolution de notre façon de l’envisager et de la pratiquer.

La masturbation juvénile et la culpabilité

Il n’est pas rare de voir des enfants se toucher la nouille alors qu’ils ne sont que tout petits. J’avais personnellement tendance à faire du frotti-frotta avec ma chaise sans vraiment réaliser ce que je faisais, puisque j’étais bien trop petite pour comprendre ; d’ailleurs, j’ai personnellement l’habitude de dire que toute petite, je me « touchais » et pas me « masturbais » ou me « caressais ». Généralement, quand on est petits, on ne sait pas vraiment à quoi correspond ce qu’on fait, on sait juste que quand on le fait, on est soudain bien contents.

On parlait il y a deux semaines de l’influence de l’éducation sur notre vision du sexe et les parents doivent justement être là pour trouver un équilibre entre la gêne qu’ils peuvent ressentir quand leur marmot se touche la nouille en public et l’appréhension à l’idée de brimer la sexualité de leur enfant. Un équilibre tellement difficile à trouver qu’une lectrice raconte qu’un jour où, vers 4 ou 5 ans, elle se touchait sur le canapé quand son père, excédé, lui a donné une petite claque. Une autre raconte :

« Étant petite, il m’arrivait fréquemment de me toucher en public, et un jour, ma mère excédée, m’a interdit de le faire parce que ça lui collait la honte. »

De la gêne au manque de tact et de pédagogie, il n’y a parfois qu’un pas.

Soit ce jeune homme a reçu une éducation très libérée, soit il a des poux au pubis.

Cette même lectrice raconte qu’elle a culpabilisé plus jeune en se masturbant. Elle explique :

« À l’époque je n’avais absolument pas conscience de ce que je faisais, je n’avais jamais vu personne d’autre s’adonner à ce plaisir, donc non seulement j’avais honte, mais je me sentais anormale. Et d’autant plus anormale, que j’avais le sentiment de m’adonner à un truc pas fait pour les filles, du coup je me sentais sale et obsédée.
Comme quoi, on intériorise très tôt certaines idées très culpabilisantes… »

Le fait d’être brimée et pas assez renseignée peut donc mener à une sensation de culpabilité, qu’on ait grandi ou pas dans une famille qui pratique une religion opposée à la pratique du doigtage de parties. Il faut croire qu’une part de la société n’est pas prête à se confronter au plaisir des autres – et j’imagine qu’il est encore plus difficile d’être confrontée à la jouissance de sa progéniture.

Ce qui est rassurant, c’est que la culpabilité n’a pas empêché certaines de nos lectrices de continuer à se faire plaisir, comme en témoigne cette réponse :

« Je ressentais une grande culpabilité après, je croyais avoir une maladie, être la seule à faire ça, être une obsédée. À chaque fois je me répétais « Je ne le referai plus jamais…« , mais l’envie était trop grande. »

La preuve que même à un âge peu avancé, on intériorise certes des normes sociales, mais on sait aussi se rebeller face à elles quand la tentation se fait trop grande et quand on sait qu’un plaisir intense est à la clé.

Notons tout de même que la culpabilité n’est pas inhérente à la masturbation : certaines des lectrices qui ont répondu à mes questions ont toujours vécu ça d’une manière toute à fait détendue. « Pas vu, pas pris« , a écrit l’une d’entre elles. « Ça m’a toujours paru naturel, et ça n’a pas changé quand j’ai compris ce que je faisais« , explique une autre.

La maturation de la masturbation

Mais alors qu’est-ce qui fait que l’on réussit à se débarrasser de cette culpabilité ? Une de nos lectrices, qui concède toujours avoir cette impression mais de moins en moins souvent, explique que c’est en en discutant autour d’elles qu’elle s’est rendue compte que c’était une pratique on ne peut plus normale et qu’elle a réussi à relativiser les choses. D’autres s’en sont débarrassées en lisant des blogs ou des sites discutant de la sexualité. L’échange et la communication étant en soi deux excellents moyens de s’informer sur la (et sa) sexualité.

Pour moi, c’est le fait de commencer la vie sexuelle à plusieurs qui a changé ma façon d’envisager la masturbation. Loin de moi l’envie de sacraliser l’amour à deux (ou plus) ou la pénétration (mais alors très, très loin de moi, genre loin comme Las Vegas et Berlin, voyez). C’est juste qu’à un titre très personnel, j’ai découvert le plaisir de se toucher les parties autrement. Le fait est qu’avant de commencer ma vie sexuelle autrement qu’en solo, j’étais personnellement bien trop vulnérable pour ne pas me laisser influencer par tous ceux qui estiment que la masturbation est une sous-façon de faire du sexe, comme une solution de repli quand on n’a pas l’occasion d’avoir des relations sexuelles. Je me souviens d’ailleurs précisément avoir failli pleurer un jour dans la voiture quand j’avais 16 ou 17 ans. Mon père écoutait les Grosses Têtes (c’est son seul défaut), et un des chroniqueurs de l’émission racontait une plaisanterie qui disait en gros que la masturbation était au sexe ce que le Perrier était au Champagne. Si le but était de faire rire, l’effet fut tout autre sur moi : je me sentais dévalorisée, je me sentais encore plus frustrée dans mon absence de pouvoir sur le sexe désiré, je me sentais rabaissée, pire qu’une vieille merde séchée abandonnée par un caniche mourant sur le trottoir.

« [La masturbation] outragée ! [La masturbation] brisée ! [La masturbation] martyrisée ! Mais [la masturbation] libérée !… »

Avec le recul, je comprends cependant que cette blague n’avait rien d’affolant, qu’elle était juste mauvaise et qu’elle partait surtout d’une méconnaissance de la chose. Au même titre que la relation sexuelle à deux, la masturbation n’est pas LA sexualité, mais elle peut tout autant en faire partie, tant qu’on a envie de lui faire une place. Cette lectrice a une analyse intéressante et un peu différente de la mienne, mais pas tant que ça :

« Je pense qu’on a une vision trop limitée et réductrice de la masturbation, qu’on ne la considère pas à sa juste valeur (genre « c’est pour les célibataires » etc), mais pas qu’on sacralise les relations à deux, importantes aussi…
Je n’arrive pas à voir la masturbation comme une « vraie » sexualité en fait, c’est comme je le disais plus haut un pain au chocolat, c’est moi, en tête à tête avec moi-même, qui me donne du plaisir à moi : comment peut-on comparer ça à une relation avec autrui et tout ce que ça implique comme complexité ? »

Une autre lectrice explique que, pour elle, sa vie sexuelle a commencé quand elle s’est mise à se masturber et pas quand elle a commencé à avoir des relations avec une autre personne :

« Je pense qu’on a trop tendance à estimer que la sexualité débute à partir du moment où elle est partagée. J’estime que ma vie sexuelle a commencé à partir du moment où j’ai commencé à me masturber et à fantasmer. C’était une sexualité en construction, mais c’était quand même de la sexualité. »

Un argument que j’aurais d’ailleurs tendance à suivre tête baissée : mine de rien, on apprend beaucoup de choses avec ses doigts. C’est premièrement une façon d’apprivoiser son corps quand on le connaît mal et quand on voit en lui un ennemi (comme à l’adolescence, par exemple), mais c’est aussi une façon d’apprendre ce qui nous fait plaisir, ce qui nous plaît moins.

Pourquoi se toucher ?

Mais y a-t-il un réel intérêt à se toucher quand on est en couple ou qu’on a une vie sexuelle bien remplie avec un ou des partenaires ? Certains y voient comme une preuve que celui ou celle du couple qui se masturbe n’est pas satisfait dans sa vie intime, ce qui n’est très certainement pas un cas à généraliser puisque les deux actes sont tout à fait différents. L’un prône l’altruisme (je résume grossièrement), l’autre est un moyen de se faire plaisir à soi et rien qu’à soi sans penser à autrui. Surtout, les deux sont fondamentalement complémentaires. Une lectrice analyse la situation :

« Le sexe à deux est supposé épanouir, flatter l’estime de soi. Quand tout se passe bien ça n’est pas faux, mais sur-valoriser ces aspect-là a tendance à ternir l’image du sexe en solitaire qui passe pour une pratique de « dernier recours », quand on a rien de mieux sous la main, une habitude réservée aux périodes de creux et aux personnes isolées socialement. C’est dommage parce que même dans le cadre du couple je ne vois pas le « mal » à s’y adonner. Certains y voient une marque d’insatisfaction de leur conjoint, moi j’y vois un moment de plaisir entre moi et moi-même, comme je mangerais une crème brûlée ou regarderais un bon film en solo. C’est une jouissance à part, je suis la seule à en détenir les clés, donc non, je ne peux pas compter sur les rapports en binômes pour me la procurer, et elle occupe une place trop importante dans ma vie pour que j’y renonce quelles que soient les circonstances. »

De manière plus générale, la réponse la plus récurrente à l’implicite question « pourquoi vous masturbez-vous », c’est le simple fait de se faire plaisir, de se faire du bien, de se détendre en quelques minutes sans avoir à se payer un abonnement de yoga.

Pourtant, nous ne ressentons pas toutes le besoin de nous masturber, et certaines peuvent passer plusieurs mois sans en ressentir l’envie. Si on me demandait s’il fallait se masturber, je répondrais tout simplement : il ne faut pas se masturber ; il ne faut pas, parce qu’il ne faut jamais se forcer à faire quelque chose dont on n’a pas envie, pas dans le sexe. Il faut trouver le plaisir là où on a envie de le trouver, là où on a envie de le chercher. Il ne faut pas céder à la tendance de ceux qui – très probablement inconsciemment – renversent la culpabilité et font pression sur ceux et celles qui ne se masturbent pas car ils se privent d’un pur moment de plaisir solitaire.

Oui, la masturbation, c’est cool, c’est agréable comme un bain bien chaud après une longue et froide journée d’hiver, c’est une très bonne façon de fantasmer, de développer son imagination sur les choses charnelles de la vie, c’est vrai… Mais seulement pour celles qui aiment.

(PS : Je n’ai malheureusement pas pu collecter de témoignages de lectrices qui n’aiment tout simplement pas du tout la masturbation (mea culpa grandeur nature : je n’ai peut-être pas posé de question qui les auraient incité à me répondre) : si vous êtes concernées et que vous en avez envie, n’hésitez pas à venir échanger dans les commentaires de cet article.)

(Et pour un autre point de vue, vous pouvez aussi lire cet article de Maïa Mazaurette sur la question.)

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Bubulle888
    Bubulle888, Le 19 novembre 2014 à 23h21

    Personnellement, je ne me souviens pas à partir de quand j'ai commencé...trois ans? Mes parents m'ont très vite fait comprendre que ça ne se faisait pas en public, mais en privé. Depuis c'est quelque chose que je fais assez régulièrement, en couple ou non. Si ça ne m'a jamais posé problème, le fait quelqu'un d'autre essaie ne me procure pas du tout la même chose. Je n'aime pas trop. Voir je déteste. En fait la seule chose avec laquelle Frifri prend son pied, beh c'est ma main. En surface seulement. Là, à ce niveau, oui, je me suis sentie- et continue de me sentir- bizarre. La pression que je n'ai pas d'un côté ressurgit assez brutalement d'un autre côté... ><

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