La plage de l’horreur (ou les horreurs de la plage)

L'été est là et Daria Marx revient sur la plage, ses autochtones et ses joies. Ça devrait vous causer.

La plage de l’horreur (ou les horreurs de la plage)

Ah l’été ! Divine saison où les corps se montrent, se regardent et se jaugent ! A nous les barbecues, les apéros dans le jardin, les panachés en terrasse, les randonnées dans le massif du Vercors, les insolations au parc aquatique, les brûlures au passage des tongs entre les deux orteils, mais surtout, à nous la plage ! On se voit déjà toutes déplier nos serviettes dodues et confortables sur un sable à température optimale, et bouquiner les pires conneries, parce qu’à la plage, c’est un peu comme chez le coiffeur, personne ne s’attend à ce que tu te mettes à surligner la Critique de La Raison Pure. D’abord parce que Kant est super strict sur le sujet des tâches d’huile bronzante SPF 20 sur les pages de son ouvrage, il peut t’envoyer direct au goulag, et puis parce qu’honnêtement, qui a vraiment la concentration nécessaire pour faire semblant d’être une intellectuelle sous un parasol Tropico-Coco, à moitié à poil et recouverte d’un mélange crème-sable-sel ? Certainement pas moi.

Le seul problème avec la plage, comme dans la vie en général si on est un peu psychopathe, ce sont les autres. L’espace public du bord de mer, de lac ou de trou de vase, est violemment accaparé par nos congénères, qui ne se contentent pas comme nous de respirer simplement l’iode et la liberté, de se tresser les cheveux pour adopter le Beach wave style et de regarder les jolis êtres se déshabiller cachés sous leurs serviettes trouées. Non non. Les Autres, ces gens venus d’une autre galaxie pour te bouffer la vie, considèrent que les mètres carrés qu’ils occupent sont une extension privée de leur appartement, de leur tente ou de leur camping-car, une sorte de véranda géante dans laquelle ils seraient libres de vaquer à leurs occupations les plus foldingues.

Il y a ceux qui débarquent avec la glacière et qui se mettent à tartiner du pâté en rotant de la bière, assurant généralement l’intendance d’une famille recomposée d’environ 16 personnes dont 10 pré-adolescents lourdingues qui passent l’après midi à s’engueuler et à se balancer du sable dans le sens du vent, forcément.

Il y a les couples qui s’auto-persuadent que la nudité relative imposée par le maillot de bain leur permet de s’adonner en public et sans aucune retenue à des activités érotiques de classe B, ce qui te permet d’expliquer à ta nièce de 6 ans que la dame a sans doute perdu ses clés dans le caleçon du monsieur, mais qu’elle va sans doute bientôt les retrouver à la vitesse où elle s’agite. Tu l’entraînes à remplir son seau dans la mer, et tu te retrouves nez à nez avec la déclinaison aquatique des deux derniers, ne t’inquiète pas ma chérie, oui, c’est ca, la madame fait du cheval sur les genoux du monsieur, c’est amusant dans l’eau, c’est pour ca qu’elle a l’air ravie.

On passera sur les professionnels du loisir, ceux qui ne savent pas se déplacer sans le catalogue complet de Maisons & Jardins : ils s’installent comme on monte un fortin, avec parasols, chaises pliantes, matelas gonflables, bateaux, jokaris, frizbee, transistor, chicha, huit tubes de crèmes différents, cendrier de poche, serviette élastique pour se changer, infirmerie de secours, il leur faut bien une petite heure pour se mettre dans l’ambiance et pour se persuader qu’ils n’ont rien oublié, qu’ils peuvent maintenant commencer à s’amuser. Les groupes d’adolescents ont eux aussi leurs rites de plage : ils s’étalent généralement comme des veaux en étoile, prenant ainsi un maximum de place, restent habillés les ¾ du temps, chaussures comprises, et fument cigarette sur cigarette en gloussant et en abandonnant leurs mégots exsangues dans le sable. Crado l’ado.

On évitera soigneusement de poser ses fesses à côté de la maman stressée. Elle est facile à reconnaître : elle est souvent recouverte d’une épaisse couche d’écran total blanc, et s’agite autour d’un enfant de moins de cinq ans pendant que son partenaire s’endort en lisant L’Equipe et en l’ignorant. La plage, c’est pour elle l’univers de tous les dangers : entre les coups de soleil, les piqures d’insectes, les mouettes carnivores et les kidnappeurs pédophiles, elle n’est pas là pour se laisser aller, mais pour assurer la sécurité de la prunelle de ses yeux, son fils, sa fille, sa beauté. Le petit porte une combinaison complète anti-UV, un chapeau, des lunettes de soleil, et n’a pas l’autorisation de s’éloigner de plus de 30 centimètres, on ne sait jamais. Il est fort probable que la descendance bien aimée porte un nom incroyable, Hildegarde, Clémentin, Cerise-Jeanne, ou Malderoy, vous ne l’oublierez pas, puisqu’elle passera l’après-midi à le hurler sur toutes les déclinaisons de sa voix. « CERISE-JEANNE ATTENTION NE MET PAS TES MAINS DANS LE SABLE, C’EST SALE. »

J’ai l’air intransigeante comme ca, je sais. Pourtant, vraiment pas, je promets. Je voudrais juste pouvoir me faire rôtir les fesses en tout quiétude, et sans dépenser 20 euros par jour dans la location d’un matelas sur une plage privée, et ne pas repartir à 16h, excédée par le bruit, l’odeur et le comportement de mes voisins de congés payés. Je lance donc une idée révolutionnaire (et légèrement fasciste) : la plage par profilage. Chaque type d’utilisateur de sable et d’eau se verrait remettre un questionnaire obligatoire avant l’été, précisant ses habitudes, ses attentes, son nombre d’enfants, son niveau sonore, son statut de fumeur ou non fumeur, ses habitudes alimentaires, sa tolérance esthétique aux vieux et aux gros, et se verrait ensuite assigner une plage qui correspondrait en tout à son identité de baigneur. Je vous attends donc sur la plage « Je lis Voici en silence, je fume mais je ramasse mes mégots, je ne mange pas à la plage et je tolère les enfants sages ». A bientôt.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Mdame
    Mdame, Le 22 août 2011 à 14h12

    Ce que j'aime à la plage, c'est que grâce à toutes les catégories de personnes susmentionnées (famille de beaufs, mères hystériques, ados idiotes sous ?strogène, vieux qui s'emmerdent), je me sens très supérieure. Même les nanas bien gaulées qui portent magnifiquement leur mini maillot en compagnie de leur mec top modèle je les regarde de haut par-dessus mon Zola/Proust/Flaubert/Hugo* de l'été alors qu'elles lisent Closer. 8)

    En même temps, peut-être que si j'étais super bien gaulée, je passerai plus de temps à trimballer mon cul sous les yeux ébahis des badauds qu'à lire en espérant que l'ombre de mon bouquin va pas laisser un carré non bronzé sur mon ventre.


    * ce n'est pas uniquement par snobisme intellectuel, c'est aussi parce qu'un volume des Misérables m'occupe une semaine ou deux, tandis qu'un best seller est lu en deux jours et un Elle en 1/2 heures. Le ratio temps de lecture/poids dans ma valise est un critère déterminant.

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