Le parler « corporate » : arme de destruction massive de la langue française

Marie est stagiaire dans une multinationale peuplée de gens étranges qui parlent cette bizarre novlangue : le fameux parler "corporate".

Le parler « corporate » : arme de destruction massive de la langue française

L’entreprise assassine la prose, la grâce, le glamour de la langue française. À coup de conf’ call, de prèz, de slides et de dèj, la langue de Proust se meurt. Enfant de la très à la mode génération Y, j’ai grandi sur MSN, j’ai eu un Skyblog, je passe mes journées à écrire des textos. Mais sans fautes d’orthographes (du moins jusqu’à minuit). Pourtant, je suis aujourd’hui témoin d’un massacre honteux qu’il me faut révéler aux yeux du monde.

Mon entreprise revendique, comme excuse, l’appartenance à une culture internationale. Filiale d’un grand groupe japonais, le siège européen se trouvant chez nos amis anglo-saxons, nous sommes donc constamment obligés d’utiliser un anglais que je qualifierais de « sauvage ». Wild quoi. L’entreprise qui s’adapte à la mondialisation, c’est une raison qui passe encore, mais se rajoutent au carnage les abréviations en tout genre.

« Sors-moi un digest pour la dirmark avant 13h : elle déj avec le codir »

J’ai eu envie d’écrire ce texte quand ma chef a dit aujourd’hui en réunion « forecast« , excusez du peu, que comme le produit ne se vendait pas, on avait qu’à « cuter les prèv » pour le mois prochain. J’ai étouffé un rire. ALONE. « Cuter les prèv« , cela signifie qu’il faudrait éventuellement revoir à la baisse les prévisions de vente sinon on va se retrouver submergés de produits qu’on ne pourra pas vendre. CQFD.

Dans ma boîte, quand on a une prèz, on fait des slides (ou un PPT, pour les plus de 40 ans). Et les slides, on les crée à partir d’un template, c’est-à-dire un guide. Faudrait pas déconner, on te demande pas d’être créatif et de sortir du cadre. Ensuite, comme personne n’a le temps de lire tes foutues slides pleines de flèches et de carrés ou ronds estampillés « trucs importants », tu crées un executive summary. Bien sûr, en temps normal, tu pourrais l’appeler « points à retenir » parce que le but est là, mais non, executive summary, c’est corporate et bien plus classe.

"Quoi ? Qu'est-ce qu'il a dit ?"

Si, comme moi, tu n’es que stagiaire ou apprentie, le bas de la chaîne alimentaire en somme, sache que personne ne regardera ni ta prèz, ni ton executive summary ; néanmoins, au cas où, tu prépares un digest. C’est immonde comme mot, digest : la première fois que je l’ai entendu, je me suis vraiment demandé ce que je foutais là, parmi ces étrangers à la langue bizarre. Quand ta dirmark (directrice marketing, « Maman » pour les intimes) te demande un digest, tu as grosso modo (plutôt grosso que modo) 20 minutes pour « digérer » 20 pages en 3 lignes, avec 3 mots en gras. La dirmark n’a pas de temps à perdre avec ton digest : à 13h elle va dèj avec le codir. Le codir, c’est le comité de direction, les gens de ta boîte qui ne sont jamais là. Personne ne sait où ils sont, ils ont des chevaux et des bateaux et ne mangent jamais à la cantine. Parfois ils t’envoient des mails, mais c’est rarement une bonne nouvelle.

« T’as vu la dernière prez de RIDE ? Y avait trop de slides, faudrait un digest »

Ce qu’on aime aussi beaucoup, ce sont les sigles qui remplacent les gens. C’est vrai que dire un prénom, ça devient vite trop long, on n’a plus le temps, on bosse ! Dans mon ancienne boîte, les gens s’appelaient en 4 lettres : la première et la dernière du prénom et la première et la dernière du nom de famille. Du coup, dans cette entreprise où j’avais le bonheur d’être stagiaire, j’allais déj avec RIDE, JCOT ou NELU avec grand plaisir. Pour ma part je m’appelais RDME, à savoir « mon » sigle, mais inversé. Après 6 mois de questionnements intenses sur le pourquoi du comment de l’inversion, j’ai compris que MERD n’était peut-être pas le message le plus approprié à envoyer à la stagiaire sous-payée et sur-exploitée.

Ich hablo corporate

Alors voilà, aujourd’hui, je suis « junior » (entendez jeune diplômée-future chômeuse), en stage dans une entreprise super corporate, au sein du service de business intelligence (ce qui est intraduisible). Je fais des confcalls avec l’Europe, je conduis des market research, j’analyse plein de data, je prépare des prèz en créant de jolies slides puis je fais des digest pour mon N+1 qui est super busy à préparer un meeting pour la nouvelle migration des SI, rapport au CRM. Ensuite, tous ensemble on fait des brainstorming, histoire de choisir des KPI (je viens de l’apprendre alors je vous le donne : Key Performance Indicators) et ensuite on mesurera le ROI pour voir si on a un peu increase le profit ou pas. Entre nous, c’est quand même ça le but hein ?

Si tu as compris ce dernier paragraphe, tu as, comme moi, vendu ton âme au Diable. Retourne donc lire Le Rouge et le Noir au coin du feu avant de finir par dire à ta grand-mère adorée que si t’as oublié son anniversaire, c’est parce que tu étais en plein dèj brainstorming avec ta N+1 et que du coup t’étais grave sous l’eau avec les plans market pour le codir. BIM.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Aude14
    Aude14, Le 26 juin 2012 à 16h42

    nilujettte;3203654
    Vous pouvez me fouetter... dans ma boite, je suis "business analyst" (intraduisible aussi, tiens !)

    Autant vous dire que j'ai bien compris TOUT ce qui a été raconté ici (et j'aurais même pu en rajouter une couche... ma langue de boulot étant l'anglais, et ayant seulement la moitié de mes collègues parlant français :yawn: !)

    Sur ce, je retourne lire... mes vieux Sherlock Holmes :cretin: !!!
    OH je suis "Business PROCESS Analyst" en ce qui me concerne. Le gros moment de solitude quand il s'agit d'expliquer ce dont il s'agit. Mais sinon tout pareil

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