Chronique d’une journée de ski ordinaire

Le mois de février, c’est pour beaucoup de gens, le mois des sports d’hiver. Pour celles qui voudraient vivre cette expérience par procuration, Alfrédette décortique une journée de ski ordinaire. — Article publié le 20 février 2012 6:00 : Ton réveil sonne. Après l’avoir copieusement battu et insulté en allemand, tu te rendors du sommeil du […]

Chronique d’une journée de ski ordinaire

Le mois de février, c’est pour beaucoup de gens, le mois des sports d’hiver. Pour celles qui voudraient vivre cette expérience par procuration, Alfrédette décortique une journée de ski ordinaire.

— Article publié le 20 février 2012

6:00 : Ton réveil sonne. Après l’avoir copieusement battu et insulté en allemand, tu te rendors du sommeil du juste; peut-être l’avais-tu mis hier pour profiter quelque peu de l’aurore, mais tout cela appartient désormais au passé. Tu te remets à ronfler.

7:30 : Ton amie d’enfance, Flore-Adélaide, avec laquelle tu as décidé de passer une journée au ski, te réveilles en t’apportant un croissant. Dans un demi-sommeil, tu manges le croissant, maugrées, la congédies, puis t’endors à nouveau.

8:30 : Flore-Adélaide, qui a décidé de profiter des pistes de bon matin, te réveilles en lançant un disque de Cindy Sanders dans son chalet familial. Ton sommeil étant définitivement entaché de tant de nuisances sonores, tu décides de te réveiller pour de bon.

9:00 : Te voilà en face d’un alléchant pot de nutella, que la température a rendu aussi roide qu’un bloc de marbre amidonné. Après avoir plié trois petites cuillères en tentant de l’entamer, tu te résous à le faire passer de l’état solide à l’état liquide en le posant sur un radiateur.

9:30 : Le Nutella a bien fondu. Le pot en plastique aussi, malheureusement. Le voilà qui s’égoutte en stalactictes brunâtres sur le sol. Tu t’échines à convaincre Flore-Adélaide qu’il ne s’agit pas là d’une grave atteinte au plancher en chêne de sa grand-tante, mais d’une nouvelle forme d’art contemporain : le Nutellart. Privée de petit déjeuner et gratifiée d’une moue assassine, tu grimpes, penaude, dans la voiture.

10:00 : Après avoir épuisé toutes les possibilités de divertissement à bord d’une voiture (jeu des départements, ni oui ni non, charades imbéciles et autres calembours malheureux), tu allumes la radio : manque de chance, à plus de mille cinq cent mètres d’altitude, ne passent plus que des radios locales qui diffusent des chants de berger en patois, accompagnés de ce qui semble être un ensemble de cornemuses asthmatiques. Mais Flore-Adélaide menace de te crever les tympans avec un cure-dent si tu n’éteins pas la radio. Tu t’exécutes, la mort dans l’âme.

Vers l’infini et au-del… ah non, merde, mauvais film.

11:00 : Après avoir tourné pendant plusieurs éternités autour d’un parking bondé pour trouver une place, la voiture est enfin garée. Flore-Adélaide pousse un soupir de soulagement… Qui se mue aussitôt en hurlement de rire strident : elle vient de découvrir ta combinaison de ski. Cette dernière t’a été achetée par ta génitrice pour ta première classe de neige, et est ornée d’un marsupilami géant se débattant sur du polyamide fuschia. Ton potentiel de sexytude est soudainement mis à mal. Ton bonnet en jacquard, tes gants à pompons et ton masque de ski vert pomme achèvent de le réduire en cendres.

11:15 : Tu arrives devant LA boutique de location de ski, le coeur plein d’allégresse et de papillons. Tout comme les trente personnes qui se trouvent là et attendent leurs skis. Autour de toi, des enfants braillent dans toutes les langues. Ça sent la chaussette moisie et le pied opprimé.

11:18 : Ton impatience n’a d’égale que ta frustration grandissante. Un samedi de vacances scolaires, mieux vaut attendre Godot qu’une paire de skis.

11:40 : Enfin ton tour ! Hélas, la providence est contre toi : le loueur de ski a décidé de prendre une petite pause. Tu l’insultes intérieurement en occitan.

13:00 : Après moult péripéties, te voilà lestée d’une paire de skis et de chaussures qui te semblent si lourdes que tu as l’impression de traîner trois éléphants morts à chaque pas. Aux caisses, tu t’es vue refuser une réduction étudiante (Ben oui ma p’tite dame, une étudiante avec une combi marsupilami, ça n’existe pas !). Ce nonobstant, tu n’as ni hurlé au scandale, ni commis un assassinat. Vous voilà parties, en tire-fesses, vers l’infini et l’au-delà.

13:01 : La dernière fois que tu es montée sur des skis, tu mesurais moins d’un mètre et tu regardais bonne nuit les petits tous les soirs. Par un grand mystère, ton niveau s’en ressent : sitôt as-tu commencé à glisser sur une piste verte que tu as chuté, entraînant avec toi une ribambelle de marmots. Le moniteur de la Fédération Française de Ski qui les accompagnait te propose gentiment de les suivre pour apprendre à skier convenablement : humiliée, mais en un seul morceau, tu poursuis ta piste tant bien que mal.

13:10 : Flore-Adélaide, qui a obtenu sa première étoile à l’âge de trois ans et demi, se gausse de ton piètre niveau. L’affreuse a extirpé de sa poche son portable, et te filme. Tu te promets de l’enregistrer en train de parler à Krull, son ours en peluche, dans un futur proche.

14:00 : Vous voilà à bord d’une cabine téléphérique ovoïde, qui semble être atteinte de Parkinson. Un aléas de la technique la fait s’arrêter dans sa course de longues minutes durant. Flore-Adélaide et toi-même, qui vouez un culte effréné aux « Bronzés font du Ski », entamez l’hymne de Jean-Claude Dusse en choeur. Vos voisins de cabine vous insultent en catalan et menacent de vous occire.

14:30 : Tu épouses ton premier sapin.

Ça pique un peu.

15:00 : Flore-Adélaide t’assure avec un vaste sourire que la piste rouge n’est pas si difficile. Tu la crois, et te délecte de l’ivresse de la pente, avant de faire une chute spectaculaire, qui te projette en plein milieu de la piste. Bloquée par tes skis, tu ne peux plus bouger, et appelle autrui au secours avec des hurlement de guenon nouvellement scalpée. Une âme charitable se dévoue pour aller chercher tes bâtons, que la gravité a emmené promener à dix mètres de ton corps meurtri.

15:30 : Pour te remettre de tes émotions, tu décides de laper un triple-whisky à la buvette de la station. Son prix, qui représente l’équivalent de ton budget loisirs mensuel, t’en décourage. Tu te contentes alors d’un coca, à dix euros seulement.

16:00 : Retour sur les pistes. Pour parer à ta nullité congénitale en sport, tu décides d’adopter la méthode coué. C’est ainsi que les personnes t’entourant ont la surprise de voir un tas de polyamide fuschia juché sur des skis et dévalant les pentes à la vitesse d’un escargot arthritique (toi), clamer à chaque virage qu’il sera médaillé des prochains jeux olympiques d’hiver.

16:30 : Après quinze « croise-pas-tes-skis », vingt « arrête-de-faire-du-chasse-neige » et cinquante « mais desceeeeeeeends » impatients, Flore-Adélaide jette l’éponge et décide d’abandonner son enseignement pour se diriger vers une piste noire.

16:35 : Ton orgueil, piqué au vif dans sa plus douillette intimité, se révolte. Et, bravache, tu suis Flore-Adélaide sur un terrain glissant et ô combien pentu où évoluent tels de gracieux volatiles des moniteurs de la FFS. Adieu monde cruel ! Te voilà lancée. Tu voles, tu planes, tu schusses. Vient une bosse. Tu dérapes, tu glisse, tu hurles, et t’échoues sur une magnifique plaque de verglas.

16:36 : Ton instant de gloire a sonné. Toute la piste vient glisser sur la bête (toi), pour s’enquérir du nombre de ses membres brisés. Par la grâce de tes os solides, il n’en est aucun. À n’en pas douter, la providence est avec toi.

17:00 : Perclue de douleur, tu charries une Flore-Adélaide boudeuse (la pauvre créature n’a eu le temps de descendre qu’une dizaine de pistes noires) vers le bas des pistes. Manque de chance, l’ensemble de la station de ski fait de même. Il vous faudra deux longues heures pour venir à bout des diverses épreuves qui jalonnent le chemin du retour : queue homérique (deux-cent personnes selon la police, deux mille selon les syndicats), matériel à rendre, bouchons à traverser, combinaison à ôter, etc.

20:00 : Tu aperçois ton visage dans un miroir. Et te maudis d’avoir fait un bac littéraire : quelques cours de physique t’auraient en effet appris le principe de la réverbération, et t’auraient fait penser à appliquer de la crème solaire sur ton minois, désormais plus rouge qu’un homard cuit à point.

00:00 : La journée s’achève en même temps que tes rêves de glisse. Et, en étalant une dernière couche de pommade sur ton visage rougi et tes membres courbaturés, tu jures, mais un peu tard, que l’on ne t’y reprendra plus.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Gilmorified
    Gilmorified, Le 17 février 2014 à 16h44

    Juste pour faire ma reloue, mais seulement 8% de la population part aux sports d'hiver un an sur deux. Donc bon on est loin de pouvoir dire que c'est "pour beaucoup de gens" le mois des sports d'hiver... :/

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