Japon : charité bien ordonnée commence au supermarché

Tiens, qui voilà sur madmoiZelle ? Daria Marx, qui va nous abreuver régulièrement d'une chronique dont elle a le secret. Bienvenue à toi, Daria !

Japon : charité bien ordonnée commence au supermarché

Lundi, 17h34, je zone dans le rayon « Produits du monde » de mon hypermarché, m’interrogeant sur les vertus comparées de la sauce Teryaki à l’ail et de la sauce au soja light, et de leur éventuelle arrivée en tâche sombre sur mon bol de riz. Je me décide finalement sur la sauce aigre-douce avec des morceaux de piment dedans, toi même tu sais, quand je sens qu’on tire violemment sur mon sac.

Je me retourne, un peu énervée, et j’aperçois un petit bout de vieille dame, l’air furieux, qui cherche à attirer mon attention en s’agrippant à moi comme la moule à son rocher. Elle m’ordonne de reposer immédiatement la sauce que je viens de choisir, et m’explique à l’aide de grands gestes et de bruitages dignes du Comic Strip que les cinq cavaliers de l’Apocalypse sont en marche, et que pour ma santé spirituelle et physique, je dois absolument m’abstenir de consommer les produits en provenance du Japon, ou même de la Chine, parce que de toutes façons, c’est la même chose.

Selon elle, les produits sont tous irradiés, et je vais accoucher d’un bébé mutant à trois têtes si je persiste dans ma démarche diabolique.

D’habitude, j’aime moyen qu’on s’en prenne à mon intégrité physique quand je suis dans l’exercice périlleux du remplissage de panier. J’aime encore moins qu’on présume de ma fertilité, mais c’est un autre débat.

Pour certains, c’est un sport national : juger le caddie de l’autre. Les végétariens conspuent les carnivores, les bios pestent contre les attardés consuméristes, les nanas perpétuellement au régime piochent par procuration dans le pot de Nutella des familles avant de les haïr, on se distrait comme on peut. Les grandes surfaces ont d’ailleurs dû remarquer ce truc, puisqu’elles ont installé des lignes de confidentialité, un peu comme aux impôts ou dans les laboratoires d’analyses médicales : « au-delà de cette ligne, nous mettons tout en œuvre pour diminuer votre temps d’attente », ouais, moi j’y crois pas, je pense que la ligne nous préserve d’une bataille rangée entre Miss Dukan et Miss Atkins.

Mais pour une fois, la petite vieille m’a fait rire. Elle était toute persuadée de sa science, toute inquiète pour les générations à venir, toute triste aussi de devoir renoncer à sa consommation personnelle de riz à sushi. Bien sûr elle avait tort, ma sauce pili-pili-miam-miam fabriquée en Chine bien avant le séisme du Japon n’avait aucune chance d’être irradiée. En cherchant bien, on pourrait peut-être y trouver un peu de poussière de verre, ou de trucs pas super clairs, mais pas de nucléaire dans mon glutamate de sodium liquide goût indéterminé.

Il y a un truc que ma petite vieille énervée a compris. On est quand même un peu dans la merde. Globalement je veux dire. Pas besoin d’être Michel Chevalet et de se déguiser en scientifique pour le penser. Mais ceux qui sont vraiment mal, en ce moment, ce sont les Japonais. Ceux qui sont morts, ceux qui ont tout perdu, ceux qui cherchent leurs proches, ceux qui sont blessés, ceux qui craignent pour leur emploi, pour leur survie.

[rightquote] »On clique sur aimer le Japon comme on clique sur aimer les Frosties »[/rightquote]Alors quand je me connecte sur Twitter et Facebook et que je lis les messages éplorés de mes Friends, quand je vois des initiatives comme « Clique ici pour faire sourire un japonais » ou équivalent, je suis quand même assez mal à l’aise. C’est comme si l’usage des réseaux sociaux dénaturait tout. On s’aime vite, on se largue vite, on a mal vite, on pleure vite, on s’informe vite, et finalement on ne prend plus vraiment conscience de l’ampleur de rien.

On clique sur aimer le Japon comme on clique sur aimer les Frosties, on copie une note des Restos du Cœurs sur son blog entre deux vidéos de hauling, tout est vide de sens, comme édulcoré par la connexion longue distance. Je ne critique pas en bloc les initiatives de soutien et d’aide aux Japonais, ou aux autres d’ailleurs. Je me pose juste la question de leur efficacité réelle et de leur portée. Est-ce que créer une nouvelle page Facebook permettra aux habitants de la zone proche du réacteur de Fukushima d’y retourner plus vite ? En temps de crise, comment pouvons nous être utiles ?

Dans une moindre mesure, c’est un peu l’histoire de la troupe des Enfoirés : bien sûr, les artistes génèrent des profits pour une cause noble, mais assurent leur promotion, ils se battent pour reprendre un vieux tube déguisés en pingouin, ils savent que c’est un bon investissement. Quand je vois fleurir les collectifs d’artistes pour le Japon, les expositions, les concerts, les blogs, les tweets, je souris jaune (blague). Combien feront un don aux organismes reconnus et déjà sur le terrain ? Combien sont persuadés de faire le bien ? Combien de japonais auront vent de la foire aux boudins organisée en leur nom ?

C’est pareil pour ma petite vieille, finalement. Elle voudrait faire quelque chose, mais elle ne sait pas bien quoi. Elle a entendu des choses, elle a regardé les informations, elle a lu les journaux, elle n’est pas trop sûre encore de ce qui adviendra de tout ca. Ce qu’elle sait, c’est qu’il se passe quelque chose de grave, quelque chose d’impactant. Et sa manière à elle de gérer, c’est d’alpaguer la grosse blonde de service sur son choix de condiment asiatique. Beaucoup de bruit pour rien, beaucoup de rire, mais pas beaucoup de résultats pour les Japonais ou pour notre environnement.

Juste notre angoisse commune montée en mayonnaise, diluée par Internet, par des actions individuelles désolidarisées, on remplit le vide en s’excitant, pour pallier à l’attente, pour se rassurer, pour se dire qu’on est utile, qu’on existe.

— Plein d’autres textes de Daria Marx sur dariamarx.com

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Babybop
    Babybop, Le 28 mars 2011 à 17h48

    Coucou Dariamarx,

    Je te suis depuis ton tumblr (en tant que Mayattack) et continue de te lire sur ton site. J'ai accroché dès ton premier post et n'ai jamais été déçue par la suite, c'est pourquoi tu es un bonus non négligeable à l'intêret croissant que je porte pour Madmoizelle.
    Je suis contente de te voir ici!
    Bonne continuation!

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