Pourquoi les réseaux sociaux vont tuer les grands hommes

Christine aime les réseaux sociaux. Elle aime aussi les artistes, les politiques, les journalistes qui pourraient, peut-être, marquer notre époque. Mais les deux ne font pas très bon ménage.

Pourquoi les réseaux sociaux vont tuer les grands hommes

Bon, je vous préviens, quand je dis « grands hommes », je ratisse large. En fait, il s’agit de tous ces gens passionnés et à part, ces artistes, politiques et journalistes dont l’œuvre (grande ou petite) s’est vue offrir un jour ce cadeau que tant recherchent : la notoriété. Ils sont cinéastes, écrivains ou députés. Ils incarnent leurs fonctions 24h sur 24, rentrent dans nos salons, donnent leurs tons à une époque qu’il marqueront plus ou moins profondément.

J’ai appris à lire avec la Comtesse de Ségur, j’ai mûri avec Balzac, je me suis émancipée avec Nietzsche. Et puis je me suis divertie, comme vous, grâce à ces grandes figures des années 80, de Michael Jackson à Pierre Palmade (oui, on peut mettre Michael Jackson et Pierre Palmade dans une même phrase). Ces gens-là ont embelli et structuré la première moitié de ma vie. Ces gens à part nous construisent. Et moi, j’ai grandi en étant certaine qu’il y aurait toujours au-dessus de moi des hommes et des femmes talentueux, des auteurs, des musiciens, des politiques, des personnes intéressantes, inspirantes et inspirées, dont le boulot est d’élever les petites gens comme moi. Et puis sont arrivés les réseaux sociaux.

Les réseaux sociaux, de hauts en bas

Soyons clairs : j’adore les réseaux sociaux. J’y suis tout le temps. C’est bien simple : si Facebook et Twitter étaient mon métier, je serais l’employée du mois. J’aime avoir l’impression d’avoir toujours mes amis sous la main, j’aime partager une photo prise sur le vif, j’aime échanger, parler, vanner, retweeter, liker et je pourrais même poker si c’était pas devenu ringard. Les réseaux sociaux appellent à ma créativité : qu’est-ce que je veux montrer, dire ? Comment je peux le dire pour que ce soit marrant, intéressant, informatifs, original, esthétique ?

Car ici, je ne parle pas seulement à mes copines. Non, ici je parle au Monde. Je n’en veux pas du tout à la jeune fille qui Skybloggue ses états d’âme (tant que c’est pas la mienne) ni à l’analphabète qui va polluer ici et là quelques liens Youtube avec des propos obscurantistes (tant que j’ai pas à déjeuner avec lui). Je n’ai rien non plus contre celle qui tweete gaiement à trois heures du matin qu’elle est bourrée, vu que c’était moi la semaine dernière. Non, j’en veux à ceux censés être les grands hommes et les grandes femmes d’aujourd’hui. Ces célébrités qui, par leurs tweets et leur statuts, loin de nous élever, nous tirent lamentablement vers le bas.

Tweets et déceptions

J’accueillerai toujours à bras ouvert, sur les réseaux sociaux et ailleurs, l’humour, la légèreté, le second degré, le trait d’esprit et j’irai même jusqu’à tolérer Mickael Vendetta parce que dernièrement il a fait un effort sur l’orthographe et c’est important de le préciser. Mais que penser d’une ministre qui répond sur Twitter à un humoriste qui fait son boulot « Moi j’ai honte de vous et c’est tout le temps » ? Que penser de cette figure emblématique de la télévision qui s’offre le plaisir d’être publiquement agressif (toujours sur Twitter, évidemment) avec un jeune auteur en réponse à une vanne qui n’en valait pas tant ? Que penser de cet humoriste américain, pourtant hilarant à l’écran, qui passe ses journées à répondre aux attaques d’internautes lambda ? Je croyais qu’il vivait dans un monde merveilleux d’idées géniales, d’ouverture et de second degré et en fait il s’avère qu’il vit dans une halte-garderie. Enfin, que penser de ce réalisateur qui annonce sur le réseau social vouloir « se concentrer sur sa gueule » ?

Quand un artiste livre ses états d’âme sans avoir pris ce recul qu’il est justement censé nous apporter, quand on règle ses comptes publiquement, est-ce que quelqu’un peut m’expliquer quelle est la différence entre une figure de son époque et un candidat de télé-réalité ? Qu’un réalisateur soit humain, bien sûr. Qu’il puisse être en colère, évidemment. Et qu’il décide de « se concentrer sur sa gueule », très bien. Mais que cette énergie nourrisse une œuvre, qu’elle féconde quelque chose au lieu de nous éjaculer à la figure. Un grand homme, par définition, c’est quelqu’un qui a grandi. Et quelqu’un qui a grandi n’a rien à faire dans une cour de récré.

Les grands hommes, ces humains comme les autres

Pour moi un artiste, c’est un vecteur et un élévateur. Son boulot est de voir le monde avec sa propre sensibilité, de nous en faire une traduction en musique, en mots, en images. S’exprimer intelligemment : oui ! Poster de jolies photos d’instants volés au ski ou dans un bar : pourquoi pas ! Promouvoir son travail : bien sûr ! Déconner : toujours (il faut TOUJOURS déconner) ! Mais se gargariser de soi-même ? Décrire chacun de ses faits et gestes sans raison particulière, humour, poésie ou second degré ? Parler de soi pour parler de soi ? S’interviewer soi-même ? Faire campagne pour la Présidentielle en provoquant sur Twitter le camp adverse ? Régler ses comptes publiquement comme une marchande de poisson ? Si c’est à ces gens-là que l’on confie la tâche de marquer l’époque, dans quelle époque vivons-nous ?

Le monde a connu un temps où un artiste en colère donnait par exemple un « J’accuse » sous la plume de Zola. Aujourd’hui, quand un artiste ou un politique se lève du mauvais pied, il tweete. Et souvent en oubliant qu’un jour, il a eu un Bescherelle. Depuis que j’ai un compte Twitter j’ai perdu beaucoup d’idoles. Je prie pour qu’Edmonde Charles-Roux, du haut de ses 92 ans, ne s’y mette jamais.

Des paillettes plein les yeux

Heureusement, il reste ici et là des génies pudiques et dégagés, mes préférés étant Alexandre Astier, Gaspard Proust, Nicolas Bedos, Bernard Pivot. Ceux-là me rassurent un peu. Ils me prouvent, par l’utilisation qu’ils en font, que les réseaux sociaux peuvent être le prolongement d’un univers, des outils intelligents et une vraie plus-value pour ceux qui pourraient être, avec un peu plus de discernement, les grands hommes d’aujourd’hui.

Je n’ai pas de leçons à donner. Mais je pense avoir le droit de dire combien je suis déçue de voir ces célébrités perdre sur les réseaux sociaux ce qui faisait d’eux des gens à part. Et encore, je ne vous ai pas parlé de ce présentateur des années 90 qui m’a raccroché au nez sur Skype après que j’ai refusé de lui montrer mes seins (oui, c’est une vraie histoire).

Gustave Flaubert écrivait dans Madame Bovary : « Il ne faut pas fréquenter les idoles. Leur dorure reste sur les mains« . Je suis d’accord, il ne faut pas fréquenter les idoles. Mais le problème des réseaux sociaux, c’est qu’ils nous y obligent. Et de la dorure écaillée, moi, j’en ai plein le clavier…

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Monies
    Monies, Le 29 mai 2012 à 22h46

    Auraria;3226094
    Il n'est pas un peu sexiste ce titre????

    Pas de grandes femmes???

    :eh:
    Pour le coup je pense que le terme reste très général, comme quand on parle de "l'homme" en philo... Si l'article était réellement sexiste, l'auteure n'aurait sûrement pas cité de femmes :)

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