Frida’s Bed, l’histoire de Frida Kahlo (Slavenka Drakulic)

Paru en 2008 et toujours pas traduit en français, Frida’s bed est une biographie romancée de l’artiste-peintre Frida Kahlo. Sur son lit de mort, Frida, 47 ans, se remémore sa vie passée, de l’enfance à sa mort prochaine. Sans voyeurisme, Slavenka Drakulic propose au lecteur de voir les oeuvres de l’artiste dans une continuité émotionnelle […]

Frida’s Bed, l’histoire de Frida Kahlo (Slavenka Drakulic)

Paru en 2008 et toujours pas traduit en français, Frida’s bed est une biographie romancée de l’artiste-peintre Frida Kahlo. Sur son lit de mort, Frida, 47 ans, se remémore sa vie passée, de l’enfance à sa mort prochaine. Sans voyeurisme, Slavenka Drakulic propose au lecteur de voir les oeuvres de l’artiste dans une continuité émotionnelle plutôt qu’à travers des reproductions de livre d’art.

Qui connaît Slavenka Drakulic ? Pas moi en tout cas. La lecture des pages Wikipédia anglaise et suédoise – puisqu’il n’y en a aucune en français – à son nom suffisent à me convaincre qu’en plus de posséder un nom de famille vraiment classe, cette femme déchire. Née en Croatie communiste en 1949, Slavenka Drakulic est diplômée de littérature comparée et de sociologie. Elle commence sa carrière en tant que journaliste, principalement intéressée semble-t-il par la question de la femme. Dans les années 90, la journaliste croate, menacée à cause de ses écrits, s’exile en Suède. Parmi sa production, trop peu traduite et médiatisée en France, on trouve beaucoup d’essais à propos de la vie pendant et après le communisme, et quelques écrits de fiction, dont le plus récent est justement Frida’s bed.

De la vie de Frida Kahlo, on connaît sa jambe déformée par la polio, l’accident de la circulation qui lui a brisé le corps, son mariage chaotique avec l’artiste-peintre Diego Rivera, sa dépendance à l’alcool, et surtout, ses autoportraits à mono-sourcil vaguement glauques. Si elle est longtemps restée dans l’ombre de son mari, les féministes américaines ont réussi à la rendre aujourd’hui bien plus connue que le pauvre Rivera, et les bouquins sur Frida Kahlo, sa vie et son œuvre, ce n’est pas ça qui manque. Seulement, Slavenka Drakulic n’est ni historienne de l’art ni critique d’art ; mais elle écrit avec une sincérité qui ne laisse pas de place au doute, et elle est une femme.

La souffrance comme fil rouge

Frida’s bed est un roman dans lequel il est difficile de pénétrer, car on étouffe dans l’atmosphère lourde causée par la maladie et la souffrance incessantes. Le récit rétrospectif commence quand Frida, à 6 ans, tombe malade de la polio. C’est sa première expérience de douleur, brûlante et dévorante, qui finira par la marquer dès l’enfance comme « différente ». La croissance de sa jambe n’arrive pas à terme, et Frida devient boiteuse, ce qui ne l’empêche pas de courir et grimper aux arbres comme les garçons. C’est à 18 ans, dans un accident de bus qui lui brise plusieurs fois la jambe et la colonne vertébrale et lui projette une barre de fer à travers le ventre et le vagin, que sa vie épousera à jamais la souffrance.

En épigraphe du roman, on lit une citation de The body in pain d’Elaine Scary : « Physical pain does not simply resist language but actively destroys it, bringing about an immediate reversion to a state anterior to language, to sounds ands cries a human being makes before language is learned ». Pour l’auteur, c’est cette souffrance qui fait de Frida une artiste, aussi bien parce que sa condition physique ne lui permet pas de travailler, que parce que cette souffrance qu’elle ne peut partager avec personne oblige la jeune femme à continuellement transcender son état afin de pouvoir tolérer la vie.

La peinture et les autoportraits

La vivante Frida reste alitée pendant plusieurs longs mois. Alors, sa mère lui fait installer un petit chevalet et un miroir pour qu’elle puisse peindre de son lit et ne pas trop s’ennuyer. La douleur continue, ainsi que le fait d’avoir approché la mort de si près ont «aiguisé» le regard de Frida, et rapidement, la peinture devient plus qu’un passe-temps.

Quand elle est de nouveau capable de marcher, elle veut commencer à gagner sa vie, tous les soins médicaux dont elle a besoin étant extrêmement coûteux pour sa famille. Frida, culottée, va voir Maestro, le célèbre peintre du village (aka Diego Rivera) pour lui demander si son travail vaut quelque chose. La suite, c’est qu’ils se marient et qu’après c’est le début des emmerdes (oui, parce que là c’était encore juste pour de rire).

On dirait que Slavenka Drakulic n’est pas allée chercher l’histoire de Frida dans une biographie de l’artiste, mais qu’elle l’a lue à travers son œuvre. Systématiquement dans le texte sont introduits des passages en italiques décrivant les peintures de Frida, ce qui permet directement d’associer des périodes de la vie de l’artiste à son œuvre. Plus qu’une biographie, Frida’s bed est une visite guidée à travers l’œuvre de la peintre.

Le personnage principal n’est qu’une « Frida » sans nom de famille, et le livre ne comprend aucune illustration. C’est que chaque tableau décrit passe ainsi d’abord à travers le prisme de la subjectivité de l’auteur. Il ne s’agit pas d’un texte objectif d’une succession de faits sur la vie d’une personne célèbre, mais d’une interprétation possible de l’œuvre de Frida Kahlo, rédigée par une plume saisissante d’exactitude, et c’est ce qui fait l’intérêt de ce roman.

Après les difficiles premières pages, on a envie de continuer à examiner et comprendre l’intériorité de cette femme à l’expression si sérieuse, peinte et repeinte, de portrait en portrait, et envers qui on commence à éprouver une empathie telle que l’on est entraîné par moments à s’identifier à elle. C’est en cela qu’il m’a paru essentiel que l’auteur soit une femme.

La femme dans le couple

Il me semble, et d’autant plus quand on considère que l’auteur partage des affinités avec le mouvement féministe, que l’on peut faire de ce roman une lecture double. D’une part, il donne une nouvelle réalité à l’œuvre de Frida Kahlo, et d’autre part, ce sujet premier peut n’être qu’un prétexte pour aborder la difficulté pour une femme de saisir son identité au sein du couple.

Ainsi, l’histoire privée devient allégorie des contradictions qui peuvent épuiser une femme qui se veut libre à partir du moment ou elle entre en couple. Entre Frida et Maestro, la discordance pondérale tend à la caricature : Frida, qui pendant l’enfance jouait au football avec les garçons, n’est plus qu’une petite femme frêle tandis que Maestro, qui finira par devenir l’enfant de substitution de Frida, est large et imposant. Il est aussi plus âgé, plus expérimenté, plus riche, et surtout, libre de ses gestes. Ses peintures murales prennent de la place.

Le handicap physique de Frida la force à rester à la maison : ses peintures sont petites et modestes. Maestro, comme beaucoup d’hommes, est naïf quand il s’agit de sa femme : s’il ne devine pas l’ampleur de la souffrance de Frida, ce n’est pas parce qu’il est sain, mais parce qu’il est homme, et par là même incapable de se mettre à sa place. Frida’s bed atteint parfaitement son but de lire l’intériorité de Frida – le personnage fictif du roman –, parce que son auteur est une femme.

Le roman de Slavenka Drakulic donne peu de détails sur la vie privée de Frida Kahlo. A propos des faits, on n’apprend rien de nouveau. C’est une autre intimité que l’écrivain nous fait pénétrer, l’intériorité qu’elle imagine avoir été celle de Frida. Ce qui est raconté dans Frida’s bed est peut-être faux, mais c’est sans importance, parce qu’il s’agit d’un roman plus que d’une biographie, qu’il n’est pas dit que le personnage « Frida » soit Kahlo, et que toute interprétation que l’on fait d’une œuvre d’art est par essence subjective, et appartient à chacun d’être formulée.

Cet article t'a plu ? Tu aimes madmoiZelle.com ?
Tu peux désormais nous soutenir financièrement en nous donnant des sous !
Big up
Viens apporter ta pierre aux 7 commentaires !

Voici le dernier commentaire en date :

  • Tilda Elisabeth
    Tilda Elisabeth, Le 9 juillet 2011 à 0h35

    Gamine indienne;2357899
    J'ai découvert Frida Kahlo en cours d'espagnol au collège avec le film, je l'ai trouvé fascinant, certes je n'ai pas compris grand chose aux dialogues parce qu'on l'avait regardé en espagnol mais finalement on a pas besoin du texte pour comprendre son histoire, rien que les images m'avaient transportées.
    L'article m'a donné envie de lire le livre mais mon niveau d'anglais ne me le permet pas. :neutral:

    Je n'ai pas précisé que la langue originale du roman est le croate, et le titre original "Frida, anatomia samoubojstva". Personnellement j'ai lu la traduction suédoise, qui était vraiment belle à lire. Il faut espérer une (bonne) traduction française pour bientôt, et plus de publicité en France pour Slavenka Drakulic ! Le roman fait un peu moins de 200 pages, donc il n'est pas trop lourd non plus.
    Merci pour vos réactions !

Lire l'intégralité des 7 commentaires

(attention, tu dois être connectée pour participer — tu peux nous rejoindre ici !)