Le culte de la minceur VS mes complexes, une histoire de paradoxes

Sophie Riche déteste le culte de la minceur. Mais elle n'aime pas trop son corps non plus... Ces deux éléments combinés, dans son cas, créent un certain paradoxe.

Le culte de la minceur VS mes complexes, une histoire de paradoxes

Publié initialement le 3 avril 2015

L’autre jour, j’ai eu une réaction épidermique à la seule mention du « manger sain ». Je me suis mise à respirer fort, à ouvrir des yeux ronds, à serrer les mâchoires et j’ai même eu les larmes aux yeux, tellement je suis saoulée et à fleur de peau dès qu’on parle de ce sujet.

Pour moi, il va avec le culte (ou diktat) de la minceur qui, en ne nous proposant que des corps minces et toniques dans les clips, films, publicités, amoindrit les chances d’avoir un jour confiance en soi, de faire la nique aux complexes.

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Le soir même, alors que je retombais sur une crème prétendument « anti-cellulite » qui m’avait coûté un rein (j’estime donc chacun de mes organes à 19,90€), j’ai pigé un truc : si je suis à ce point bouleversée par tout ce qui touche au culte de la minceur, c’est que j’ai avec lui un rapport drôlement ambivalent.

Ma haine du culte de la minceur

Évidemment que je le vomis, le culte de la minceur. J’élèverai toujours la voix dès que j’entendrai une personne s’attaquer au physique de quelqu’un d’autre. Je m’énerverai toujours en commandant des fringues sur Internet parce que je ne me reconnais pas dans les corps des femmes qui portent les vêtements que j’aime. J’aurais toujours des élans d’amour pour ces marques qui font poser des mannequins de toutes les tailles, de tous les poids et de toutes les morphologies.

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J’en ai trop souffert, du culte de la minceur, pour le tolérer. Je me souviens, alors que j’avais à peine sept ou huit ans, avoir entendu des gens que je ne connaissais pas dire, comme si j’étais pas là, comme si c’était un compliment, que j’étais « costaud », « potelée », « grassouillette ». Je me souviens des réflexions quand je m’achetais des bonbons ou une glace avec mon argent de poche.

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Des complexes depuis l’enfance

Très vite, très tôt, j’ai aimé manger de bonnes choses. Tout aussi vite, des gens (extérieurs à ma famille, qui est géniale, entendons-nous bien) me l’ont reproché, m’ont fait penser que c’était un problème. Je citerai par exemple les serveurs qui prenaient ma commande et fronçaient les sourcils en me voyant choisir un plat d’adulte plutôt que les infâmes coquillettes-jambon ou frites-steak haché proposés aux enfants.

Je me souviens de toutes les fois où je me pinçais très fort le ventre à pleines mains en espérant que ça attirerait les graisses vers l’extérieur. Je me souviens de toutes les fois où je prononçais une formule magique avant de m’endormir en m’imaginant que, peut-être, j’aurais choisi la bonne et que je me réveillerais mince comme mes copines.

Je me souviens de la fois où mon médecin traitant de l’époque m’avait menacée de faire en sorte que je n’aille plus chez mes grands-parents si je continuais d’y reprendre deux fois des pâtes (mes parents ne m’ont après ça plus jamais emmenée chez lui). Je me souviens d’un pharmacien qui avait crié très fort « tu crois pas que t’es déjà assez grosse ? » quand j’avais demandé à ma mère si elle pouvait m’acheter des bonbons aux plantes (je trouvais l’idée rigolote : des bonbons aux plantes, quoi !).

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J’ai envie de revenir dans le passé, de prendre à part chaque personne qui m’a fait des réflexions et de lui dire « ESPÈCE DE NAZE ! J’étais juste un peu ronde ! J’avais un ventre rond d’enfant et un début de double menton ! C’est tout ! ». Mais la question n’est même pas là. La question, c’est qu’est-ce qui fait qu’on ne laisse pas un enfant tranquille ? Qu’est-ce qui dit que, parce que j’étais un peu ronde, je mangeais TOUT LE TEMPS des bonbons, que je mettais ma santé en danger ? Et même si ça avait été le cas, même si j’avais mangé TOUT LE TEMPS des bonbons, est-ce que c’est vraiment utile d’en parler de façon moqueuse ou humiliante ?

À l’adolescence, j’ai payé le prix, comme beaucoup, du culte de la minceur. Entre le conditionnement de l’enfance et les moqueries relatives à l’époque du collège pour, disons, à peu près tout le monde, j’ai eu de légers troubles du comportement alimentaire, mais surtout un gros dégoût de mon enveloppe corporelle. Je suis loin de faire figure d’exception.

Et c’est ça qui me plante plein de petites aiguilles dans le bide : souffrir du culte de la minceur, c’est une chose, voir à quel point c’est répandu en est une autre. Ça me paraît être un obstacle insurmontable tant on est nombreux et nombreuses à avoir l’estime de soi toute pétée du casque.

Haïr le culte de la minceur… tout en y étant soumise

Sans déconner, j’ai 25 ans, et je ne pense même pas connaître mon « poids de forme », tant j’alterne entre deux périodes. La première, je l’appelle « VA T’FAIRE FOUTRE, GROS CULTE DE LA MINCEUR DE MES DEUX, BOIS MES RÈGLES, j’mange c’que j’veux », où je fais des excès en masse et passe mon temps à gérer des rots avec un goût d’oeuf façon début de crise de foie.

Pendant la deuxième, je note scrupuleusement les calories que j’ingurgite dans une journée, en tenant compte celles que je perds au sport. C’est aussi pendant cette période que je deviens la plus sensible au marketing de la minceur et la plus apte à me masser le cul deux fois par jour pendant suffisamment longtemps pour que j’en aie les paumes brûlantes.

Le reste du temps, toute ma vie, tous les jours, je me pèse le matin et le soir (même si je sais que le soir, ça ne sert à rien). Je me regarde dans toutes les surfaces réfléchissantes. Je vérifie l’évolution de mes bourrelets chaque fois que je m’assois sur les toilettes pour uriner parce qu’une pote, au collège, m’avait dit que c’était mieux d’avoir plusieurs petits bourrelets comme elle qu’un gros comme moi (ÇA VEUT RIEN DIRE). Je vérifie le diamètre de mes cuisses quand je suis assise, parce qu’une fois, quand j’avais 14 ans, un mec de ma classe avait dit en parlant d’une fille « je sais qu’elle est grosse parce que quand elle est assise, ses deux cuisses dépassent un petit peu ». Ça n’a aucun sens non plus, aucun ! C’est juste la phrase d’un mec qui faisait son con du cul à l’adolescence et qu’il a sûrement oublié.

J’avais oublié que je faisais tout ça jusqu’à ce qu’un jour, y a quelques semaines, ça me revienne en pleine face : je suis encore complexée. Je suis encore obsédée par mon poids et par mon apparence.

Je l’avais mis dans un coin de ma tête, très, très loin. Je me disais que quand je faisais attention à ce que je mangeais, c’était surtout pour ma santé, que j’avais repris le sport simplement pour me défouler et pour trouver une autre addiction, saine, en remplacement de la cigarette.

moi au sportMoi essayant de comprendre pourquoi j’ai commencé le sport : une allégorie.

Double dose de complexes

Que dalle ! Je me suis menti à moi-même, et j’ai perdu mille ans de retrouvailles avec l’estime que je pourrais avoir de mon corps. Parce que j’ai foncé tête baissée. J’ai pris le chemin d’un combat pour lequel je n’étais pas prête, puisque je ne pensais pas avoir à le mener pour moi. Au lieu d’agir pour mon bien (en commençant par combattre mes complexes), j’ai voulu agir directement contre quelque chose (le culte de la minceur).

Du coup je suis montée au créneau chaque fois que je le jugeais nécessaire, et je crois que j’ai développé une autre sorte de diktat : celui du « si tu dis pas que ton poids, t’en as rien à foutre, c’est que tu peux pas vraiment être heureuse ».

Aujourd’hui, quand je prends du recul sur la situation, je réalise que je complexe sur mon corps… et que je complexe également sur le fait que je complexe sur mon corps. C’est comme si j’avais pris tous les combats contre le culte de la minceur à l’envers.

J’ai tellement rejeté le culte de la minceur que j’ai oublié de réfléchir réellement à tout ça. J’ai tout pris et tout jeté, mais seulement en théorie. En pratique, j’ai gardé les mêmes habitudes qu’avant, et quand j’ai pris du recul il y a quelques semaines j’ai réalisé que j’étais devenue doublement nocive pour moi-même — qu’à long terme, j’aurais fini par craquer mon slip sévère.

C’est un travail au quotidien pour moi de ne pas replonger totalement dans le mépris de mon corps. C’est un travail au quotidien de ne pas m’en vouloir de ne pas m’en foutre, alors que j’ai envie que tout le monde s’en foute, que tout le monde soit bien.

Un amalgame contre-productif

Alors je vais arrêter de réagir de façon aussi dramatique dès que quelqu’un me dit qu’il fait attention à ce qu’il mange et que même parfois, il se prive. Je vais arrêter d’avoir une boule dans la gorge chaque fois qu’on me recommande quelque chose de sain, je vais arrêter d’être jalouse et offusquée quand quelqu’un me parle de son quotidien sain.

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Je vais arrêter de tout mettre dans le même panier, et de mélanger tous les combats. Je vais me rappeler que tout le monde a sa propre façon d’être bien dans sa peau et dans son corps.

Tout ce que j’espère (et j’ai bon espoir, hein), c’est qu’un jour, à force de s’élever contre le culte de la minceur, il n’existera plus. Que du coup, il n’y aura presque plus de petites filles et de petits garçons qui se pincent très fort le ventre, d’adolescent-e-s qui détestent le reflet qu’ils voient dans le miroir, d’adultes qui ne connaissent pas leur poids de forme et qui se torturent l’esprit, le corps, ou les deux.

schmidt new girlMoi réalisant qu’il suffit de mettre le doigt sur son problème pour faire 75% du travail.

J’espère qu’on ne jugera plus sur le physique, de manière générale. Je déteste par exemple les chansons comme All about that bass qui impliquent que les filles minces plaisent moins aux mecs. Je ne supporte pas l’idée qu’on puisse faire croire à des femmes et des hommes que leur corps n’est pas assez, ou trop quelque chose. 

J’ai tellement envie qu’un jour, ça n’existe plus, qu’on comprenne qu’en dénigrant un type de corps, on n’aide pas les détenteurs et détentrices de corps différents. Un jour, j’y crois, on aura tous un rapport sain à notre corps et à celui des autres. Et ce jour-là, wololo, j’te dis pas, on sera bien !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Melle Sosostris
    Melle Sosostris, Le 8 septembre 2016 à 18h15

    Après plus de 16 ans, mes troubles du comportement alimentaires sont toujours là (oui à 5 ans je me réfugiais déjà dans la nourriture pour contrer les remarques blessantes de mon entourage), et le body-shaming continue de leur part...
    Et c'est vrai, le culte de la minceur nous empêche de vivre mince comme ronde, comme normale.

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