Des chercheurs font croire à des innocents qu’ils ont… commis un crime

En mélangeant vrais souvenirs et faux évènements, des psychologues ont réussi à convaincre quelques dizaines de personnes qu'elles avaient été mêlées à un crime quand elles étaient adolescentes. Petit coup de stress.

Des chercheurs font croire à des innocents qu’ils ont… commis un crime

Avez-vous déjà entendu parler de ces personnes qui, au cours d’un interrogatoire, ont fini par avouer quelque chose qu’elles n’avaient pas fait ? Avez-vous déjà eu la sensation d’avoir un « faux souvenir » ?

Une recherche publiée pour le magazine Psychological Science montre que nous pourrions tou-te-s êtes convaincu-e-s, en quelques heures seulement, d’avoir commis un crime au cours de notre adolescence.

L’idée vous semble farfelue ? Pour les auteur-e-s de l’étude, Julia Shaw et Stephen Porter, les « faux souvenirs » pourraient être particulièrement faciles à créer : il suffirait de trois heures, d’un environnement amical et de quelques techniques pour qu’à peu près quiconque se mettre à raconter un évènement qui n’a en fait jamais eu lieu.

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« Et là, j’te jure, Tiger Woods y m’dit « Ohlala mec tu joues trop bien au golf », et pis y a Barack Obama qui débarque… »

Le déroulement de la recherche

Pour parvenir à ce constat, l’équipe de recherche a mobilisé 60 participant-e-s. L’objectif : observer si ces sujets pouvaient être convaincus d’avoir participé à un crime (une agression, une agression à main armée, ou un vol)… qui n’avait jamais eu lieu.

Avant de rencontrer les 60 volontaires, les chercheurs ont interrogé leurs proches et leur ont demandé de raconter des évènements spécifiques vécus par les sujets entre 11 et 14 ans, avec le plus de détails possibles. Pour ne pas biaiser l’expérience, les scientifiques demandent également aux proches de ne pas mentionner le contenu de ces rencontres.

Ensuite, Julia Shaw et son équipe rencontrent les 60 participant-e-s lors de trois séances de 40 minutes – chaque séance étant espacée d’environ une semaine.

Lors de la première séance, les chercheurs parlent aux participant-e-s de deux évènements qu’ils auraient vécus quand ils et elles étaient ados. Seul l’un des deux est vraiment arrivé : l’autre est inventé par l’équipe de recherche. Pour certain-e-s participant-e-s, l’évènement inventé est lié à un crime (agression, agression à main armée ou vol) qui s’est fini par une rencontre avec la police.

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Pour d’autres, le faux évènement est simplement lié à une blessure personnelle, à une attaque par un chien, ou à la perte d’une somme d’argent.

À ces faux souvenirs, les chercheurs-es ajoutent quelques vrais détails, issus des anecdotes racontées par les proches des participant-e-s. Ils demandent ensuite à ces dernier-e-s de parler de ces deux évènements. Évidemment, les participant-e-s ont des difficultés à raconter l’élément faux… puisqu’ils et elles ne l’ont pas vécu ! Les scientifiques insistent et les encouragent quand même à essayer, en leur demandant de se souvenir de quelques détails.

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Par la suite, lors des deuxièmes et troisièmes séances, les chercheurs-es demandent encore aux participant-e-s de se souvenir du plus grand nombre de détails possibles à propos des deux évènements.

Au cours des derniers entretiens, les résultats surprennent les scientifiques. Ces derniers ont fait croire à 30 sujets qu’ils avaient commis un crime lorsqu’ils étaient adolescents… et 21 d’entre eux ont effectivement développé un faux souvenir à propos de ce crime et ont été « capables » de le raconter !

La mémoire, ce gros troll

À 20 participant-e-s (parmi les trente précédents), les psychologues ont dit que ce crime était une agression (avec ou sans arme) : 11 d’entre eux ont élaboré des faux souvenirs et ont raconté leur rencontre avec la police. Parmi les 30 autres sujets, auxquels les scientifiques ont raconté un faux évènement non criminel (une attaque de chien, une perte d’argent…), 70% ont également formé un faux souvenir.

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Finalement, quel que soit le faux souvenir (et c’est justement cela qui peut être effrayant), qu’il soit associé à un crime ou à un évènement plus anodin, c’est le même combat : on peut se mettre à y croire, à inventer des détails, à expliquer aux chercheurs-es combien cette réminiscence nous semble vive, à quel point nous y croyons…

Julia Shaw souligne que lors de certaines rencontres, elle a été ahurie par le niveau de détail raconté par les participant-e-s, et par la manière dont certain-e-s « revivaient » un crime qu’ils n’avaient en fait jamais commis !

Pour Shaw et Porter, la « réussite » de la supercherie vient notamment du mélange entre le faux évènement et les détails réels qui y ont été ajoutés : en associant de vraies informations à la fausse histoire, les chercheurs-es ont ajouté de la familiarité à l’évènement, ce qui l’a rendu plus plausible aux yeux des participant-e-s.

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Dans ces circonstances, notre mémoire, qui est sacrément faillible, construit un faux souvenir en collant des bouts de trucs vrais à des bouts de trucs faux. Nous finissions par « internaliser », par enregistrer les histoires que les scientifiques nous racontent, même si celles-ci n’ont jamais eu lieu.

Ce type d’expérience est particulièrement important parce qu’il permet d’étudier la « malléabilité » de notre mémoire : nos souvenirs peuvent être modifiés, modulés avec le temps, ou carrément créés de toutes pièces. Si des psychologues ont pu induire des faux souvenir en quelques heures, il est fort probable que lors d’interrogatoires, d’entretiens thérapeutiques, ou de procédures légales, des « interviewers » (les policiers, les médecins et psy, les avocats, etc.) puissent également insuffler de faux souvenirs dans la tête des « interviewés » ou donner une certaine teinte à leurs témoignages.

Comprendre que nous pouvons tou-te-s avoir des souvenirs erronés ou carrément faux, et que nous pouvons en créer assez facilement, cela permet d’avoir des pistes pour améliorer la prise en charge de certaines situations !

Pour aller plus loin…

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Estviedanse
    Estviedanse, Le 28 janvier 2015 à 20h38

    Je trouve ça assez logique finalement, bien qu'effrayant : est-ce qu'on ne visualise pas tous des évènements qui ont eu lieu quand on avait moins de 3 ans, parce que nos parents nous les ont racontés ? Alors qu'on ne peut pas s'en rappeler, on s'en rappelle via ces récits. Là c'est similaire, sauf que c'est faux et que ça s'attaque à une période dont on est sensés garder le souvenir...

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