« Tu n’es pas censée dire ça à ta fille de 13 ans ! », une leçon d’éducation en couverture du New Yorker

L'image de couverture du New Yorker n'est pas très explicite, mais la petite histoire qui l'a inspirée met en lumière le sexisme ordinaire, et son influence pernicieuse dans l'éducation des filles. Un soir d'Halloween, Hanna et sa fille Noa se maquillent...

« Tu n’es pas censée dire ça à ta fille de 13 ans ! », une leçon d’éducation en couverture du New Yorker

Le New Yorker est un magazine de société américain, qui paraît toutes les deux semaines. La couverture de l’édition du 7 décembre vous laissera peut-être perplexe. En effet, on se demande bien quelle histoire se cache derrière ce choix d’image :

newyorker-couverture-decembre

Une « erreur d’éducation parentale »

C’est à travers une vidéo d’animation, mise en ligne sur le site du New Yorker, que le choix singulier de ce visuel est expliqué au lectorat. Elle est n’est pas sous-titrée, donc je vais résumer les échanges pour les non-anglophones dans la salle.

Ça s’est passé le soir d’Halloween, le 31 octobre 2015. Noa, treize ans, compte se déguiser en Hillary Clinton. Elle enfile un blazer rouge, et commence à se maquiller, avec beaucoup de soin. Mascara, rouge à lèvres, le tout sans excès : elle veut ressembler à une femme politique, pas « se déguiser » en appliquant une couche de maquillage très importante.

Et là, à côté d’elle, face au miroir, sa mère, Hanna Rosin, s’exclame :

« Woah ! Tu es tellement plus belle comme ça ! »

newyorker-you-look-much-better

Au moment où elle prononce ces mots, elle réalise tout ce qu’ils portent de jugement sur l’apparence « normale » de sa fille, et les regrette immédiatement.

« Tu n’es pas censée dire ça à ta fille de 13 ans »

Noa, qui a l’air d’être un esprit déjà bien vif malgré son jeune âge, lui fait cette réponse pleine de sagesse :

« Je ne suis pas sûre que tu es censée dire ça à ta fille de 13 ans. »

Ces paroles ont rassuré Hanna, qui s’imaginait déjà avoir causé d’irréparables dommages à l’estime personnelle de sa fille — problèmes qu’elle aurait fini par confier à un psychologue en thérapie vingt ans plus tard, en parlant de la façon dont sa mère lui a fait comprendre ce soir-là qu’elle était « un vilain petit canard ».

Hanna comprend que sa fille n’est pas touchée par cette remarque, parce qu’elle aussi a réalisé sur le coup à quel point sa mère a instantanément regretté ces mots, ce que Hanna explique dans l’interview qui sert de voix off à la vidéo animée :

Toutes les choses que vous dites ou faites, qui contribuent à augmenter la perception de soi et rendre encore plus complexe le rapport qu’une adolescente entretient avec son corps, font de vous une mauvaise mère. Enfin, c’est mon avis.

— Mais vous pensez qu’elle a été blessée par votre remarque ?

— Je ne pense pas qu’elle a été blessée, mais je pense qu’elle va s’en souvenir. Vous savez, la véritable raison pour laquelle j’ai immédiatement regretté ma phrase, c’est que même si elle sait qu’on est en train de plaisanter, que je ne pense pas du tout ce que j’ai dit, une petite part d’elle-même gardera le souvenir de ce moment, et peut-être qu’elle se dira : « oh, peut-être que je pourrais effectivement faire plus d’efforts pour améliorer mon apparence »

— Si je demandais à votre fille ce qu’elle a ressenti à ce moment, qu’est-ce qu’elle répondrait ?

newyorker-anecdote-maquillage

« Ça aura peut-être des conséquences dans le futur ! »

C’est alors à Noa d’exprimer son opinion sur cette anecdote révélatrice du culte de l’apparence dans la société :

— Je crois que cette phrase est vraiment ressortie pour moi une fois ce moment passé, mais je n’y ai pas accordé une grande importance.

— Donc tu n’as pas le sentiment d’avoir été blessée par cette remarque ?

— Je ne crois pas avoir été touchée, mais peut-être que ça aura des conséquences dans le futur, on ne sait jamais !

— Est-ce que tu dis ça pour traumatiser ta mère ?

Et la séquence de se terminer sur un petit rire complice des deux intéressées. Vous pouvez revoir l’intégralité de la vidéo via le tweet d’Hanna Rosin, ci-dessous.

À méditer !

Cette anecdote peut paraître insignifiante à première vue, mais elle est révélatrice de l’omniprésence du culte de l’apparence dans la société. Et pourtant, ainsi qu’Hanna le réalise instantanément en prononçant ces mots, elle comprend qu’elle ne pense pas un seul instant que sa fille est PLUS belle comme ça… mais juste qu’elle ressemble davantage aux standards de beauté de la société en portant du maquillage.

À lire aussi : Le maquillage est-il un concept sexiste ? Laci Green fait le point

Son conseil à elle-même — ne pas contribuer à aggraver le rapport que sa fille entretient avec son corps et son apparence — est intéressant à plein de niveaux. Hanna constate que le reste de la société se charge déjà suffisamment de mettre une pression aux filles, tant l’injonction au paraître est importante. Non seulement il n’y a vraiment pas besoin d’en rajouter, mais en plus, en tant que mère, son rôle serait plutôt d’alléger cette pression. Et pas d’y contribuer !

Mais le diable est dans le détail, et d’autres parents n’auraient peut-être pas percuté que la façon dont la remarque était formulée était au mieux un faux compliment, au pire presque un reproche fait à l’adolescente, celui d’être « négligée ».

newyorker-hillary-clinton-costume

Il y a quelques mois, Mircéa Austen nous confiait ce témoignage : Maman, merci de laisser mon poids tranquille ; de nombreuses lectrices avaient partagé des expériences similaires avec leurs parents, et plus particulièrement avec leur mère. Même si au fond, beaucoup d’entre nous savent se persuader que nos parents ont toujours les meilleures intentions du monde à notre encontre, cela n’empêche pas les blessures que certaines remarques peuvent engendrer.

Hanna fait son autocritique à travers cette anecdote, qu’elle qualifie de « bad parenting » — une erreur d’éducation, consciente d’avoir transmis le mauvais message sur le moment.

Le choix du New Yorker, de partager cette histoire en une de leur édition, témoigne d’un intérêt croissant pour les manifestations pernicieuses du sexisme ordinaire, et la manière dont les parents, c’est-à-dire même les personnes animées des meilleures intentions du monde, contribuent à perpétuer des schémas oppressifs. Comme pour une fille, d’être renvoyée à son apparence, alors qu’elle aspirer à incarner… Hillary Clinton.

À lire aussi : Mes parents, leur éducation… et moi — Le Dessin de Cy.

Et toi, as-tu vécu un moment de ce genre avec ta mère / tes parents ? Tu souviens-tu d’une anecdote, un jour en particulier, où tes parents ont eu une remarque « anodine » pour eux, mais qui t’as profondément marquée ? Viens en parler dans les commentaires !

À lire aussi : Maman, je craque — Lettre ouverte de ta fille lesbienne

Cet article t'a plu ? Tu aimes madmoiZelle.com ?
Tu peux désormais nous soutenir financièrement en nous donnant des sous !
Big up
Viens apporter ta pierre aux 55 commentaires !

Voici le dernier commentaire en date :

  • Ayla-
    Ayla-, Le 8 décembre 2015 à 21h44

    Noirama
    La chose pour laquelle je lui en ai le plus voulu, c’était pour la pilule. J’ai attendu des années qu’elle vienne m’en parler, qu’elle vienne enfin « avoir cette conversation » que beaucoup d’ados redoutent mais que moi, je rêvais d’avoir.
    Ma mère a tenté de me faire le "sex talk" à 30 ans. Putain maman, c'est pas à 30 ans que tu parles de ça à ta fille. J'ai fait mon éducation sexuelle depuis longtemps déjà, merci bien, heureusement que je ne t'avais pas attendue. :facepalm:

Lire l'intégralité des 55 commentaires

(attention, tu dois être connectée pour participer — tu peux nous rejoindre ici !)