Chronique d’un buffet ordinaire

Cette semaine, Alfrédette aborde un moment tabou mais que beaucoup d'entre nous ont déjà vécu : l'invitation à un buffet.

Chronique d’un buffet ordinaire

Dans la vie, on reçoit toutes sortes d’invitations. Il y a celles que l’on garde précieusement, dans une boîte ornée de coeurs. Celles que l’on oublie avant même de les avoir reçues. Et puis il y a cet autre grand moment de sociabilité au cours duquel tu partages un bout de quiche lorraine froide avec tes congénères. J’ai nommé : le buffet.

8:00 : Tu t’éveilles, fraîche comme une rose, le palpitant en joie. Aujourd’hui, l’on t’a invitée à un buffet à l’occasion de la remise des Palmes de l’Ordre des Amateurs d’Escargots Bouillis, qui honore cette année la tante de ta cousine au troisième degré. Ambroisie gouleyante et gâteaux au chocolat couleront à flots : tu acceptes sans hésiter.

8:30 : En descendant dans ta cuisine, tu t’aperçois que Childéric, ton lombric apprivoisé, vient d’emménager dans le quatre-quarts que tu avais acheté à Lidl la veille amoureusement cuisiné. Après avoir tenté pendant vingt minutes de colmater les galeries creusées par ton charmant animal, tu te résignes et jettes ledit gâteau.

9:00 : Nous sommes dimanche, et tous les Lidl de France et de Navarre sont fermés. Pour ne pas arriver les mains vides, il faudra donc que tu cuisines. C’est là que le bât blesse : la dernière fois que tu as fait un gâteau, tu as condamné toute ta famille à une féroce indigestion dont les anciens causent encore. Il faut dire que tu avais oublié la farine et utilisé des oeufs d’il y a un mois.

10:00 : Ta concierge accepte de cuisiner un autre gâteau en urgence si tu gardes son chat pendant trois jours. Tu lui embrasses les charentaises.

11:00 : Le lieu des ripailleries prête à confusion. Selon Google Maps, il se situe en plein coeur de l’Ohio. Selon ton GPS, il est en Corse du Sud. On t’avouera plus tard, bien plus tard, que la charmante bourgade de « Cherchtoujour-Tumtrouvrapa-sur-Seine » n’existe pas. Tu te sentiras donc trahie, et ta haine envers les calembours douteux pourra croître à son aise.

11:30 : Par un heureux hasard, ton arrière-grand-tante, Georgette-Eulalie, que tu n’as pas vue depuis l’éclatement de la Yougoslavie, emprunte le même chemin que toi et consent à t’embarquer dans sa rutilante 2CV. Vous voilà donc parties, avec moult pétarades, vers l’infini et au-delà.

11:45 : Pendant les 45 minutes de trajet, la conductrice ne cesse de louer ta phénoménale ressemblance avec ta cousine Aude-Kévina, deux cents kilos et trois neurones au compteur. Tu te promets de revenir à dos de phoque  plutôt qu’à ses côtés.

12:30 : Te voilà enfin arrivée à bon port. La cérémonie de remise de la Palme de l’Ordre des Amateurs d’Escargots Bouillis se déroule dans la salle des fêtes d’un village qui compte plus de bétail que d’habitants. A l’intérieur, le public est survolté, et la gagnante rayonne de bonheur.

13:30 : Cinquante-deux. C’est le nombre de minutes qu’aura duré le discours-fleuve du Président de l’Ordre des Amateurs d’Escargots Bouillis. C’est également le nombre de tentatives d’assassinat que tu as imaginées pour le supprimer. Tu as également eu le temps de calculer la moyenne d’âge approximative des personnes présentes, d’évaluer le nombre de gorgées nécessaires à l’anéantissement du stock de vin environnant et de compter le nombre de bâillements fleurissant ça et là dans la salle. Tous ces chiffres, additionnés entre eux, donnent un aperçu (à peu près) exact de la distance entre la Creuse et l’Île Maurice.

14:00 : Soyez soulagés, estomacs vides : le buffet est enfin ouvert. Ne connaissant personne, ou presque, tu décides de sociabiliser avec la seule moins-de-cinquante-ans de la salle : une gamine de dix ans aussi esseulée qu’un Inuit au milieu du Sahara. Selon un célèbre professeur de sociologie tout droit sorti de ton imagination, il n’est pas meilleur moyen pour faire connaissance avec autrui que de se gausser de tel ou tel plat dans un buffet. Tu prends donc pour cible un flan dont l’apparence oscille entre un pâté de lézard et du compost, et tu imagines diverses métaphores le comparant successivement à du terreau, de la bile de Pokémon et à un célèbre fromage aveyronnais.

14:15 : Après un quart d’heure de ce plaisant manège, la petite t’annonce que le fameux gâteau est l’oeuvre de son père. Ta culpabilité atteint un pic douloureux. Pour prouver ta bonne foi, tu engloutis trois parts du flan au compost de lézard. Ironie du sort, il est presque bon.

15:00 : Tu décides de boire pour oublier.

16:00 : L’alcool aidant, les chansons coulent à flots. Cela te rappelle les voyages scolaires d’antan : tout le répertoire des chansons paillardes françaises y passe. Tu regrettes de n’avoir pas pris un caméscope.

16:30 : Le buffet des desserts ouvre enfin. Après avoir écrasé six orteils, planté ton coude en huit endroits différents et joué des épaules pour te frayer un chemin vers la pièce montée en forme d’escargot, tu parviens à t’adjuger un morceau de ce Saint-Graal. Pour le régurgiter aussitôt : le goût est assorti à la forme. Ces Amateurs d’Escargots Bouillis sont décidément des gens fort peu fréquentables.

17:00 : Les invités s’en vont peu à peu, laissant sur leur passage les vestiges de leurs consommations diverses : cures-dents, coquilles de gastéropodes, sacs à régurgitation, verres brisés comme des éclats de rire. Tu décides de ne pas lever l’auriculaire pour ranger quoi que ce soit : la serviabilité n’est prévue sur ta liste de bonnes résolutions qu’en 2025.

18:00 : La panse bien remplie et l’éthylotest flamboyant, tu quittes les lieux, non sans avoir embarqué avec toi l’escargot-souvenir offert à chaque convive. Et juré qu’on ne t’y reprendra plus.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Yoow
    Yoow, Le 19 avril 2012 à 12h59

    Non moi ça m'a beaucoup plu, et tout le long de ma lecture j'étais : :yawn:

    après oui bon trop de figures de style tue les figures de style mais c'est pas si grave ...

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