La chanson française engagée, sa petite histoire et ses combats

La chanson engagé dénonce, critique ou défend une cause : elle n'a jamais vraiment arrêté de s'indigner. Tour d'horizon d'un genre musical contestataire et contesté.

La chanson française engagée, sa petite histoire et ses combats

Article initialement publié le 20 janvier 2015.

Si l’on en croit les paroles de son tube, quand il était petit garçon, Michel Sardou « chassait ses idées noires en chantant ». Après les attentats qui ont touché la rédaction de Charlie Hebdo, les forces de l’ordre et les client•e•s de l’Hyper Cacher à Paris, les artistes français ont décidé de remonter le moral des troupes avec leurs cordes vocales.

On a vu fleurir tout un tas de chansons engagées pour défendre Charlie et la liberté d’expression, et lutter contre le terrorisme. Tryo, Francis Lalanne et même Alison Wheeler à la météo du Grand Journal s’y sont mis. Les artistes s’engagent pour Charlie Hebdo, mais la chanson engagée en tant que telle ne date pas d’hier.

Histoire de la chanson engagée — Qu’est-ce qu’il fait, qu’est-ce qu’il a, qui c’est celui-là ?

Définir vraiment ce qu’est une chanson engagée, c’est pas facile. Parce qu’elle se confond souvent avec la chanson politique et avec la chanson révoltée, tout en étant parfois les deux (mais pas toujours) (vous suivez ?). Dans l’émission Vibrato en 2013, Kent Hervé Despesse explique qu’une chanson engagée « se met au service d’une cause ; sociale, économique ou politique, pour dénoncer des abus ou des injustices ».

Bref, une chanson engagée prend parti, défend une cause ou incite à l’action. Elle peut prendre la forme d’un coup de gueule, d’une satire sociale ou politique — ce qui ne veut pas dire qu’elle doit forcément être provocante ou faire avaler ses gencives à ta grand-mère.

D’ailleurs, les artistes reconnaissent pas forcément leur boulot dans le terme « engagé ». Dans Brève histoire politique de la chanson française des sixties aux années 2000, Adrien Bostmambrun explique :

« Ils ne s’engagent pas à proprement parler mais disent juste ce qu’ils pensent, ce que la liberté d’expression leur permet en France d’affirmer sans grande peur d’être inquiétés par la suite. »

Il y a chanteu•r•se engagé•e et chanson engagée. Un artiste « engagé » s’implique dans un combat au-delà de l’écriture d’un titre, par exemple en causant franchement de son opinion dans les médias ou en militant. Mais une chanson engagée peut être écrite, composée ou interprétée par un•e artiste dont ce n’est pas le principal fond de commerce.

Et surtout, une chanson engagée est toujours à replacer dans le contexte de son époque, sachant qu’elle fait souvent écho à l’actualité (notamment politique) et que ce qui choquait à l’époque de nos parents n’est plus forcément ce qui nous fait trembloter la sensibilité maintenant. Parfois, la chanson est engagée malgré elle : Charles Trénet, par exemple, s’est un peu loupé lorsqu’il a sorti Y a d’la joie en 1940, alors que la guerre venait de démarrer et que le nazisme était en route, parce que l’ambiance n’était pas trop à la fête.

La chanson engagée démarre, jolie petite histoire

Quand on parle de chanson engagée, on peut remonter au moins à la Révolution française. À cette époque, de nombreux chants révolutionnaires ont exprimé la victoire du peuple sur la monarchie. Ton bouquin d’histoire t’a probablement seriné ces deux-là : Ah, ça ira, l’hymne des sans-culottes, dont les paroles ont été écrites sur un air à la mode par Ladré, un ancien soldat, et La Carmagnole, une chanson anonyme composée après la prise du Palais des Tuileries en 1792.

Le principe continue même lorsque le régime politique change. Sous Napoléon 1er, ses détracteurs écrivent dans les soirées chantantes, les goguettes, sur des sujets aussi sérieux que le débat sur l’esclavage et de la politique en Europe, comme le fait Pierre-Jean de Béranger.

Pendant la Commune de Paris, en 1871, le peuple se soulève contre le gouvernement. En toute logique, de nombreuses chansons reflètent cette révolte, comme le célèbre Temps des Cerises, qui a en fait été écrit cinq ans avant les événements par Jean-Baptiste Clément. Il y a encore L’Internationale, écrite par Eugène Pottier en 1870, qui deviendra l’hymne officiel du mouvement communiste après la révolution de 1917. Ou Les Canuts (1894), créée par Aristide Bruyant et qui décrit la révolte des ouvriers tisserands lyonnais de 1831.

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, la chanson engagée devient résistante (avec un petit « r ») et le Chant des Partisans devient l’hymne de la Résistance (avec un grand « R »). A la base, il s’agit d’un air composé par Anna Marly, une russe qui travaille dans les Forces françaises libres, sur lequel Maurice Druon et l’écrivain Joseph Kessel ont ensuite écrit les paroles qui commencent par le célèbre « vol noir des corbeaux sur nos plaines ».

Dans les années 1950, Georges Brassens et sa moustache s’attaquent aux conventions, au patriotisme et à la morale, avec un peu de provoc’, comme dans La Mauvaise réputation, titre antimilitariste qui refuse l’autorité. Dans les années 1960, la chanson française engagée se divise en deux branches : celle des grands chanteurs comme Léo Ferré et celle des yéyés, qui prennent position sur la liberté sexuelle. Pendant ce temps, le pays adopte aussi le rock contestataire venu des États-Unis.

Et voici venir les seventies, pendant lesquelles la plupart des vedettes délaissent la chanson politique, à l’exception de quelques-uns comme Renaud qui dénonce la montée du fascisme, Georges Moustaki, ou Jean Ferrat qui aborde la guerre du Vietnam.

En fait, c’est à partir des années 1980, avec l’autorisation des radios FM, qu’on peut se mettre à chanter des trucs franchement dérangeants. Les chanteurs s’engagent personnellement, et plus seulement dans le micro : Renaud écrit à Jacques Attali pour lui expliquer que la jeunesse ne se sent pas concernée par le bicentenaire de la Révolution, Daniel Balavoine obtient le prix SOS Racisme…

Pendant ce temps là, le hip-hop arrive pour dénoncer les inégalités sociales. La montée de l’extrême droite aux élections européennes inquiète. Arrivent des groupes chantant « une vision critique de la société » et voyant la chanson comme forcément engagée : Noir Désir, les punks alternatifs et libertaires des Béruriers Noirs ou en encore la Mano Negra.

Dans les années 1990, la chanson française est de moins en moins engagée, en colère et politique, même si elle vient encore dénoncer le racisme, accompagnée par la montée en force du rap. Les idées altermondialistes gagnent encore un peu de planète, et les chanteurs s’unissent « Ensemble contre le SIDA ». Avec les années 2000, c’est la technologie qui débarque, et la chanson engagée serait en perte de vue publique, si l’on en croit Marianne.

Petite histoire de la chanson engagée — Mourir pour des idées, c’est bien beau… mais lesquelles ?

Les choses ont changé, et les fleurs ont fané, comme le soupire Céline Dion, mais il n’empêche que la chanson française engagée utilise des thèmes plus ou moins récurrents. Parmi ceux-là, on trouve…

  • La politique, et plus précisément la critique du système politique. Chaque idéologie politique a eu ses détracteurs et partisans parmi les joyeux lurons de la chanson française. Au temps de l’URSS, Jean Ferrat a chanté son refus du communisme soviétique, Léo Ferré celui du marxisme stalinien et du capitalisme, et a fait son manifeste contre le pouvoir dans Les Anarchistes en 1969.
  • Les guerres de religion : Manhattan-Kaboul, écrit par Renaud et interprété par lui-même et Axelle Red, parle des événements du 11 septembre 2001.
  • Le racisme : en 1986, c’est le sujet de Noir et Blanc de Bernard Lavilliers. En 1997, Pierre Perret critique la fermeture à l’immigration des frontières occidentales dans le très joli mais très triste Lily.

  • La montée des extrémismes politiques : L’arrivée du Front National au second tour des élections présidentielles, en 2002, a fait pleurer des larmes de sang à pas mal de plumes qui ont voulu sensibiliser leur public : Zebda avec Mêlée ouverte, ou Tryo avec Les extrêmes.

  • L’armée et l’État policier : Serge Gainsbourg a fait scandale en 1979 en sortant une version reggae de la Marseillaise sous le nom d’Aux armes etc. En 1995, le groupe de rap indépendant Assassin, cofondé par le frère de Vincent Cassel, sort l’État assassine, qui dénonce les violences policières.
  • La sexualité : dans les années 1980, La Loi de 1920 et Les Elucubrations d’Antoine parlent respectivement de la pilule contraceptive (taboue), et de l’IVG (illégale à l’époque), que traite aussi Anne Sylvestre dans Non, tu n’as pas de nom.
  • L’écologie : Mettons en vrac et en exemple Respire de Mickey 3D ou encore L’hymne de nos campagnes de Tryo.

Je pourrais aussi te citer le thème de la peine de mort, sur lequel Michel Sardou a fait le buzz en son temps, l’année 1970. Alors qu’un homme EST jugé pour le meurtre d’un enfant puis gracié, l’artiste du Connemara sort Je suis pour (la peine de mort, donc).

Je me souviens d’une chanson engagée

Et parmi les titres à retenir, voici une playlist non exhaustive !

  • Boris Vian, Le déserteur, 1954

1954 : la guerre d’Algérie débute, les forces françaises sont envoyées de l’autre côté de la Méditerranée, et Boris Vian lance un pavé dans le lac tranquille de la chanson française. Il écrit Le déserteur, un texte totalement anti-militariste, sous forme de lettre ouverte au Président de la République René Coty, dans lequel il appelle à ne pas s’engager dans la guerre, ce qui passe mal à ce moment-là.

  • Daniel Balavoine, L’Aziza, 1985

Daniel Balavoine n’a pas été seulement le gars qui se demandait ce qui pourrait sauver l’amour. Il a par exemple écrit L’Aziza, en réaction à l’arrivée de l’extrême-droite à l’Assemblée nationale. Lui qui a une femme juive marocaine ne voulait pas stigmatiser les communautés et en a profité pour affirmer qu’il était favorable à l’immigration.

  • Renaud, Miss Maggie, 1985

Si je ne devais citer qu’un seul chanteur français engagé encore vivant, ce serait probablement Renaud, qui a écrit et interprété moult titres énervés à écouter encore et encore. Le plus polémique reste à ce jour Miss Maggie, qui critique la politique très libérale (et d’ailleurs controversée) menée par la très conservatrice Margaret Thatcher, premier ministre du Royaume-Uni entre 1979 et 1990. Le Monde suggérait même en 1976 que la chanson était susceptible de mettre en péril les négociations franco-britanniques.

  • Francis Cabrel, La Corrida, 1994

Se mettre dans la peau d’un taureau, ça peut paraître un chouïa tordu, mais c’est avec cette méthode poétique que Francis Cabrel dénonce la violence et la cruauté des corridas. Malheureusement, c’est pas gagné : six ans après sortie de la chanson, la cour d’appel de Toulouse a rendu un arrêt aux dépens des anti-corrida…

  • Zebda, Le bruit et l’odeur, 1995

Pour être inspiré, il suffit parfois d’un (gros) pas de traviole, comme cette déclaration faite par Jacques Chirac (pas encore président de la République) en 1991 à Orléans, où il empile les clichés de la famille immigrée polygame qui survit en grignotant les prestations sociales, et conclut ainsi :

« Si vous ajoutez à cela le bruit et l’odeur, hé bien, le travailleur français, sur le palier, il devient fou. Et ce n’est pas être raciste que de dire cela. »

Zebda a repris l’expression et en a fait une oeuvre anti-raciste. Bing.

  • Noir Désir, L’homme pressé, 1997

On verse ici plus dans le rock que dans la chanson française à proprement parler. Peu importe puisque le but ici n’est pas d’être propre : Noir Désir met son poing chantant dans la figure du capitalisme et de la mondialisation, avec la description de l’emploi du temps d’un homme qui veut faire du profit avec à peu près tout et sans aucun scrupule.

  • Diam’s, Marine, 2006

La rappeuse s’est attaquée directement à Marine Le Pen, vice-présidente du Front national. Et comme elle n’y va pas par quatre pistes cyclables, le message est assez clair. En retour, la femme politique lui avait proposé un débat sur l’immigration, que Diam’s a refusé.

Petite histoire de la chanson engagée — Ce serait la déranjection… ou bien le dérangement

En plus de prendre parti et de dénoncer, les artistes de la chanson engagée dépassent souvent les limites (comme Julien Doré ?) de ce qui est considéré comme politiquement correct. Même si, encore une fois, chaque chanson est à replacer dans le contexte de son époque.

Pendant longtemps, la censure d’État n’avait rien d’une blague : sous le régime napoléonien, les paroles ont utilisé des figures de style pour y échapper. Mais même lorsque l’Empire a laissé place à la République du XXème siècle, les autorités ont continué à censurer. Le Déserteur de Boris Vian s’est vu interdit de diffusion à sa sortie puis pendant la guerre du Golfe en 1991. L’écrivain en a d’ailleurs remodelé les derniers vers, qui parlaient au départ de tirer sur les policiers.

Jusqu’à mai 1968, l’État a censuré aussi bien les chansons aux paroles sexuellement trop libérées que celles qui faisaient grincer les molaires des politiques : Paris-mai de Claude Nougaro a été interdite de radio, sous prétexte qu’elle encourageait la division entre les anciens et les jeunes.

Les chanteurs•ses dont l’engagement personnel est bien marqué ont vu parfois leur musique boycottée dans les pays qui ne goûtent pas la même idéologie : dans les années 1970, Yves Montand est interdit dans certains pays de l’Est à cause de ses rôles anti-staliniens au cinéma, et en 1983 à Moscou, les spectateurs quittent la salle quand Renaud reprend Le Déserteur. La chanson pro-Israël de Salvatore Adamo, Inch’allah, est interdite de diffusion dans le monde arabe pendant une dizaine d’années à partir de 1967.

Aujourd’hui en France, on tolère à peu près tout niveau paroles, sauf la haine raciale. Et quand problème il y a, les artistes passent devant la justice. C’est ainsi que NTM, l’ex-groupe de rap révolté de Joey Starr, s’est vu condamné plusieurs fois pour atteinte à la morale et aux règles de bienséance avec Police.

En fait, la chanson engagée est un art, mais aussi une forme de contre-pouvoir. Qu’elle suive, critique ou influence l’actualité ou l’opinion, elle contribue, comme le dessin de presse, à la démocratie. Alors laissez chanter les vidéos YouTube.

Pour aller plus loin…

Cet article a utilisé les livres suivants (que je te conseille vivement de bouquiner avec un bon CD des familles, car oui, on peut encore acheter de la musique matérielle en 2015) :

  • Dictionnaire des chansons politiques et engagées, de Christiane Passevant et Larry Portis (Scali)
  • La chanson francophone engagée, sous la direction de Lise Bizzoni et Cécile Prévost-Thomas (Triptyque)
  • Brève histoire politique de la chanson française des sixties aux années 2000, d’Adrien Bostmambrun (Aléas)
  • Aux armes et caetera, de Philippe Guespin (L’Harmattan)
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Voici le dernier commentaire en date :

  • Calistina_
    Calistina_, Le 17 août 2016 à 22h16

    y'a eu un jolie doc il y a quelques années qui s'appelait "chantons de gauche à droite" de mémoire, sur la politique dans la chanson française, france 5 il me semble.
    Vraiment chouette à voir, peut être plus sur à quel point les chanteurs s'engage que sur le réel militantisme
    mais plutôt bien :)

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