Rencontre avec Brune, co-fondatrice d’une maison d’édition

Brune est une lectrice de madmoiZelle de longue date, qui vient de co-fonder une maison d’édition spécialisée dans la littérature jeunesse, Les Fourmis Rouges. Rencontre avec cette jeune femme qui nous raconte son parcours et le monde de l’édition.

Rencontre avec Brune, co-fondatrice d’une maison d’édition

Article initialement publié le 17 juillet 2013

Créer une maison d’édition : Brune nous parle de son parcours

madmoiZelle : Bonjour Brune, peux-tu nous dire comment tu as créé ta maison d’édition ? D’abord, quel est ton parcours ?

Brune :
Mes parents (instituteurs) m’ont toujours fait beaucoup lire. J’ai toujours aimé lire et aimé les livres. Après le bac, j’avais envie de travailler avec les livres sans savoir ce que je voulais faire vraiment.

Plutôt qu’une licence de lettres, pas assez précise, j’ai choisi de faire un DUT “métiers du livre”, plus professionnalisant. J’y ai appris toutes les bases du métier, ce qui me sert quotidiennement. La première année est surtout une année de découverte, qui porte essentiellement sur l’histoire des métiers. On se spécialise dès la deuxième année, entre librairie, bibliothèque et édition. Je suis allée vers l’édition.

Valérie Cussaguet, son associée et Brune,
lors de l’inauguration des Fourmis Rouges (photo Thomas Clairbaux)

J’ai poursuivi par une licence “métiers du livre” à Nanterre, puis un master spécialisé dans l’édition, complément de formation indispensable comme “passerelle” dans l’univers professionnel. Ce master, dispensé à Villetanneuse (Paris XIII) est l’un des plus réputés dans le monde de l’édition.

Mais il n’est pas indispensable d’avoir fait “la bonne école” pour se lancer : c’est surtout la motivation qui prime. Le master sert surtout à décrocher des stages en entreprises dans les maisons d’édition. Ces stages m’ont davantage aidée à m’intégrer dans le milieu que le master en lui-même.

J’ai fait un master 2 en apprentissage, en “commercialisation du livre”. A ce moment, je savais que je voulais faire ce métier, car les stages m’avaient aidés à préciser mon projet. J’ai pu faire des stages en “éditorial” et en “promotion / communication” dans les maisons d’édition, et je me suis sentie beaucoup plus à l’aise dans la communication.

Justement, quels sont les différents métiers ?
Le service éditorial travaille davantage sur la création de “l’objet livre”, en commençant par choisir une ligne éditoriale pour la maison d’édition, sélectionner les manuscrits, travailler avec les illustrateurs et les auteurs pour créer le livre.

Dans le service communication – mon domaine – on intervient plus tard dans le processus. Il s’agit de faire la promotion du livre, de le rendre visible. Et je m’occupe également du travail d’attachée de presse, qui consiste essentiellent à faire connaître le livre auprès des différents médias.

Pour ce qui est plus spécifiquement de la promotion/communication, il y a une partie événementielle (on va organiser des salons du livre, faire venir auteurs/illustrateurs, faire des lancements, des rencontres en librairie, des expositions, des ateliers…) Il y a également une partie création de “PLV” (publicité sur lieu de vente), c’est à dire les supports de communication, comme par exemple un présentoir de livres à proposer en librairie. Ça comprend également la relation libraire, s’assurer que les libraires soient informés de nos productions, et faire un suivi commercial de nos livres.

C’est du marketing, en fait ?
C’est un mot un peu tabou dans la culture, mais oui, au final, ce que je fais tous les jours c’est du marketing ! Quand c’est quelque chose qui plaît, je trouve ça très noble aussi ! Ça revient à défendre quelque chose qui te ressemble et qui te plaît. Je ne pourrais pas faire de marketing mensonger !

Je m’occupe également du suivi (plus commercial) de la diffusion-distribution du livre. Les éditeurs font souvent appel à un diffuseur-distributeur. Nous c’est Harmonia Mundi (éditeur de musique qui fait aussi de la diffusion-distribution de livres). Grâce à eux, on bénéficie d’une équipe de commerciaux dans toute la France qui sont spécialisés dans les livres, qui connaissent leur métier et qui démarchent les libraires.

Ce sont eux qui négocient le prix ?
Le prix du livre est unique en France, fixé par l’éditeur. La loi Lang fixe un prix unique du livre, notamment pour que les petites librairies indépendantes puissent survivre face à des chaînes de librairies et de grandes surfaces. Seule une remise de 5% maximum est autorisée au moment de la vente. Ce que négocient les commerciaux, c’est uniquement la marge du libraire (son profit).

Comment en es-tu arrivée à te lancer dans la création d’entreprise ?
À la sortie de mon master, j’ai été immédiatement embauchée dans une maison d’édition (en remplacement de congé maternité). J’ai été chargée de communication pendant 11 mois. J’y ai rencontré Valérie, éditrice spécialisée dans les albums illustrés. Elle a participé à la création de cette maison d’édition, il y a 15 ans. Nous avons travaillé ensemble. Nous avions toutes les deux envie de mettre en commun ce qu’on faisait. C’était un échange très satisfaisant.

Valérie a quitté la maison d’édition alors que j’y étais encore. Mais à la fin de mon remplacement, je me suis retrouvée au chômage. Valérie m’a appelée : « j’ai envie de monter une boîte. Est-ce que t’es avec moi ? »… Je n’ai pas hésité une seconde !

J’étais très fière qu’elle m’appelle. Elle m’a impliquée dès le début dans toutes les démarches. Je lui en suis vraiment reconnaissante. Elle a bien voulu me faire confiance et accepter que je m’associe financièrement dans l’entreprise, que j’y aie ma place. Depuis le début, nous sommes dans une relation de respect mutuel.

On a commencé par poser les bases de la maison d’édition : financement et budget prévisionnel. Valérie a pris en charge la partie éditoriale, et moi la partie commerciale. « Les Fourmis Rouges » existent officiellement depuis mars 2013, les premiers livres sont sortis en avril 2013.

Il était mille fois, La nuit dans mon lit et Éphémère, les premiers livres jeunesse sortis chez Les Fourmis Rouges (photo Gaëlle Farre)

Quels obstacles avez-vous rencontrés ?
Je n’ai pas le sentiment d’avoir rencontré des obstacles. Nous avons trouvé des investisseurs autour de nous et contribué chacune personnellement. Au final, l’argent n’a pas été un problème. De mon expérience, quand on a un projet qui tient la route, l’argent se trouve.

Pour donner un ordre de grandeur, nous avons réuni au départ un capital de 90 000€, auquel ont participé des proches.

Nous entamons notre première année, c’est sans doute pendant cette période que les risques sont les plus élevés. Pour l’instant, nos livres sont sortis, ils sont placés en librairie. Mais est-ce que les gens vont les acheter ? Les libraires peuvent faire des cartons de retour et les renvoyer au distributeur-diffuseur, s’ils ne les vendent pas.

On a eu un bon démarrage : les libraires nous ont suivis. Valérie était assez attendue, elle avait fait son trou dans le milieu du livre pour enfants. Nous avons bénéficié d’un statut de « militant » aux yeux des autres professions du livre. On ne s’était pas rendues compte qu’on faisait quelque chose d’un peu politique en créant une maison d’édition indépendante, à une époque de chômage, de crise, où on parle beaucoup des librairies indépendantes qui mettent la clé sous la porte. Du coup, les librairies indépendantes sont les structures qui nous vendent le plus.

Pourquoi « Les Fourmis Rouges » ?
D’abord parce que c’est un insecte fascinant pour les enfants (et les adultes aussi !). Également parce qu’une maison d’édition et la chaîne du livre sont un peu comme une fourmilière. Nous sommes tous des petits maillons d’une chaîne, chacun a une utilité très précise. Il y a un côté minutieux, organisé, indispensable dans ce métier. Et plus personnellement, pour le côté féminin ! Nous sommes deux femmes, comme la plupart de nos investisseurs ; on les appelle d’ailleurs affectueusement « nos fourmis » !

Le rouge, pour que ça pique un petit peu ! On a une vision de la littérature jeunesse comme quelque chose qui doit élever l’enfant, avec toujours une part d’acidité. On n’a pas envie de classicisme et de mièvrerie, mais plutôt de choses piquantes, qui ont du sens. Et puis le rouge est une couleur politique intéressante en ces temps difficiles !

Quelle est la ligne éditoriale ?
On sélectionne des livres de qualité sur la forme et le fond, de beaux livres intelligents et surtout qui parlent aux enfants. On va proposer des histoires ou des textes qui abordent des sujets importants mais si possible avec une forme de légèreté et d’humour.

Nous défendons des valeurs, autour du sexisme mais pas uniquement. Nous faisons en sorte que les livres que nous publions soient toujours en accord avec ces valeurs.

Vous venez tout juste de vous lancer, il va s’écouler un certain temps avant que nous n’engrangiez vos premiers bénéfices. Comment garder sa motivation, sans se décourager dans une telle période ?
Je ne crains pas le découragement ! Vraiment, on n’a pas le temps de se poser la question. Je suis très optimiste de caractère, ce n’est pas dans ma nature d’être en proie en doute. Je suis même plutôt dans un état d’excitation permanente très agréable !

Comment sont l’ambiance et le rythme de travail ?
Puisque nous sommes nos propres patronnes, nous sommes libres de travailler comme nous en avons envie. Sincèrement, on s’éclate dans ce qu’on fait ! L’ambiance de travail est géniale !

Côté rythme, on travaille beaucoup, mais on a envie d’investir ce temps. Je ne compte pas mes heures parce que ça me plait. Mais une fois que je suis sortie du bureau, je ne travaille plus, j’essaie vraiment de décrocher au maximum. Il ne faut pas que le travail prenne toute la place, même si c’est une passion. Il ne faut pas oublier d’avoir un équilibre à côté avec notre vie personnelle.

Être son propre patron, c’est beaucoup de responsabilités mais c’est aussi avoir la gestion du temps : on peut prendre des jours si on en a besoin. L’avantage d’être deux, c’est aussi de pouvoir s’autoriser à partir en vacances, même dans la première année !

Nous sommes vraiment dans l’optique de faire les choses sereinement. Ce n’est presque plus du travail ! Quand on a la chance de vivre de sa passion, on ne travaille plus !

Comment est l’environnement professionnel dans le monde de l’édition ? Y-a-t-il beaucoup de sexisme ? Quel est ton ressenti ?
L’édition est un milieu très largement féminin. Le sexisme existe mais il n’y est pas forcément flagrant. Souvent les patrons sont des hommes, selon la même “logique” que dans d’autres milieux. Et souvent les salaires ne sont pas les mêmes entre les hommes et femmes, pour une même profession.

L’édition est un milieu plutôt orienté à gauche politiquement – comme les milieux culturels en règle générale. On y trouve pas mal de femmes/filles à forte personnalité, qui font un travail reconnu. Elles sont respectées en tant que femmes travaillant dans l’édition, il n’y a pas de problème à ce niveau.

Comme il y a peu d’hommes, c’est peut être plus facile pour les garçons de trouver un premier boulot, les maisons d’édition essaient d’équilibrer leurs effectifs en recrutant davantage d’hommes. Dans la formation que j’ai suivie, il y avait un ou deux garçons ! C’est plus simple de se faire embaucher.

La différence à mes yeux, c’est que dans un milieu de travail très féminisé comme l’édition, l’homme (qui est en minorité) ne va pas avoir de problème de crédibilité. Tandis qu’une femme qui travaille dans un milieu masculin aura peut-être davantage de difficultés, surtout au début.

Selon toi, y-a-t-il un plafond de verre dans l’édition ? Y a-t-il par exemple des métiers quasi-exclusivement masculins, des postes que les femmes ont du mal à occuper ?
Un plafond de verre dans l’édition ? Je ne pense pas. Je ne vois pas dans l’éventail des métiers de l’édition, de véritable « chasse gardée masculine ». Dans les grandes maisons d’édition, les patrons sont souvent des hommes, mais c’est aussi un héritage familial pour des maisons anciennes, comme par exemple Gallimard.

Dans l’imprimerie, les hommes sont un peu plus nombreux. Le graphisme est un milieu plutôt mixte.

C’est assez « normal » d’être une femme dans le milieu de l’édition, ce n’est ni un handicap, ni un avantage. Le plus compliqué à gérer c’est peut-être d’être un milieu quasi-exclusivement féminin, et parfois de sentir des relents de rivalité féminine, qui n’ont pas lieu d’être parce que pour moi ça vient d’une frustration liée au sexisme, mais il n’y en a pas tellement dans l’édition. Ces comportements ont tendance à nuire à la crédibilité des femmes en général.

Est-ce un milieu compétitif ?
Pas vraiment à mon sens, à part la compétition que chacun-e se créé. Il faut l’utiliser de manière positive. J’ai beaucoup appris de certaines femmes pendant mes stages, elles ont été des modèles, mais je ne me suis jamais dit qu’il fallait que je me mette en rivalité avec elles.

Pour moi, il est tout à fait possible de faire sa place dans le milieu, d’avoir de l’ambition sans que ça prenne une forme de compétition ou de rivalité malsaine. Mais comme partout, il y a des femmes qui ont peur d’être remplacées, ce qui contribue à nourrir un peu le côté « rivalité ».

Mais l’ambition n’est pas un gros mot ! On peut très bien être ambitieuse sans rentrer dans la rivalité hostile. L’ambition est un moteur qui te porte et qui te pousse, c’est positif. La bonne ambition te fait inclure les autres. Marcher sur les autres n’emmène jamais très loin.

Quels sont les stéréotypes attachés à ton métier, et est-ce facile de s’en détacher ?
Dans mon métier de chargée de communication, attachée de presse, il y a le vrai cliché de la nana jeune, pipelette, féminine. Mais ça ne suscite pas tellement de moquerie.

J’ai longtemps été complexée par mon âge car j’ai toujours été la plus jeune partout (j’ai un an d’avance et je suis de fin d’année). Mais personne ne m’a jamais « attaquée » dessus. J’ai fait face à de l’étonnement sur mon âge et quelques moqueries sans méchanceté du type « moi, à ton âge », etc…

Quand on me le fait remarquer de façon condescendante, je fais la remarque, et les gens comprennent en général. Le simple fait de parler, d’oser dire, ça permet de désamorcer certaines situations. Souvent les gens font des remarques sans se rendre compte que ça peut être blessant. C’est de la bienveillance maladroite… Et ce n’est pas cantonné à l’univers professionnel.

Merci à Brune d’avoir répondu à mes questions !

Retrouvez les Fourmis Rouges sur leur site internet et leur page Facebook.
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Voici le dernier commentaire en date :

  • Maggs_in_clouds
    Maggs_in_clouds, Le 25 juillet 2014 à 13h08

    Pour avoir fait le même DUT, accompagné de tout pleins de stages, j'ai déjà vu cette maison en librairie jeunesse. J'adore ce qu'ils font !
    Pour l'instant je suis chez la concurrence (quel monde cruel) en apprentissage, mais son Master me tente vraiment bien (je savais bien que je devrais monter à Paris un jour ou l'autre).

    En tout cas, si certaines ont des questions sur les métiers du livre, ayant fait un DUT et me lançant l'an prochain en licence professionnelle édition, n'hésitez pas ;)

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