Chronique d’une soirée à l’opéra aujourd’hui VS autrefois

Léa a passé une soirée à l'Opéra Garnier, à Paris, pour y admirer un ballet. Elle te raconte cette folle nuit, et se projette dans la même situation il y a quelques centaines d'années !

Chronique d’une soirée à l’opéra aujourd’hui VS autrefois

La bonne nouvelle est arrivée en milieu de journée. On a sauté sur nos bureaux, dansé la gigue dans la salle de déjeuner et lustré nos blousons. Ce soir, avec Cy., on va assister à la générale du ballet L’Histoire de Manon, celle d’une jeune femme qui essaye d’échapper à sa condition et à la pauvreté, et laisse pour cela s’envoler son véritable amour ! Tout un programme.

La générale, c’est la dernière répétition d’un spectacle, lors de laquelle il est filé, sans interruption, en conditions réelles, avec la musique, les décors, les costumes et les lumières. En général, ce sont les personnes qui travaillent à l’Opéra et leurs proches qui peuvent y assister. De notre côté, on a une sacrée chance : on a été invitées par Amélie, talentueuse danseuse à l’opéra, que tu as sans doute déjà croisée dans nos pages.

À lire aussi : L’Opéra de Paris vu par Cy. en dessins

La représentation a lieu à l’Opéra Garnier à Paris. Inauguré en 1875, il a été construit sous la houlette de l’architecte Charles Garnier avec l’ambition de satisfaire les egos de l’empereur, la bourgeoise et l’aristocratie. Bref, c’est un lieu chargé d’Histoire. Alors j’ai voulu me demander comment se déroulait un ballet l’opéra, il y a quelques siècles de cela. Chronique d’une soirée pas comme les autres, à l’heure d’aujourd’hui et à l’époque où la roturière que je suis n’aurait probablement jamais franchi les portes de ce monde…

Récupérer ses billets, une aventure

  • Autrefois…

Je suis descendue à pied depuis la rue Halévy où la voiture m’a laissée. J’ai bien sûr mes entrées, car obtenir un billet gratuit au XIXème siècle, à moins de connaître un directeur ou un ministre, n’est pas une chose aisée : c’est quasi impossible. Je m’apprête à entrer par la façade rue de l’Opéra, car celle de la rue Scribe, bien moins fastueuse, ne sert qu’aux artistes.

Quant à ma place dans la salle, elle est conditionnée par mes moyens financiers : un fauteuil plus ou moins moelleux me sera permis en fonction de la somme que je débourse, et sera aussi le marqueur de mon appartenance sociale.

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  • Aujourd’hui…

Nous faisons un détour par l’entrée des artistes pour dire bonjour à Amélie. Mais à peine la grille franchie, on se fait héler par un monsieur aux cheveux blanchis. Est-ce qu’on aurait pas un billet ? Il cherche un billet. S’il vous plaît. Non, non, nous n’avons rien. Et nous ne sommes pas les seules : autour de nous, des personnes isolées tiennent un carton « je cherche une place » ou jettent des regards hagards aux gens qui sortent du Palais Garnier, au cas où il s’agisse de danseurs venus distribuer avec générosité les places gratuites auxquelles ils ont droit.

Est-ce que ce sont des gens qui n’ont pas eu de place ? Des fans soucieux de ne pas louper un atome des arabesques de leurs danseurs favoris ? Ou des profiteurs venus choper des billets afin de les revendre à des touristes naïfs de l’autre côté ?

Les professionnels de l’opéra venus prendre l’air semblent un peu gênés. Après avoir évité les mains avides de ces gens étranges, nous contournons le bâtiment dans l’autre sens. C’est joli, ces anges dorés sur le toit qui se détachent sur le ciel bleu… Mais je n’ai pas exactement le temps de m’attendrir sur le décor : nous rentrons dans l’Opéra. Quelques mètres plus loin, nous tendons notre billet à l’huissier, puis aux ouvreuses, qui s’effacent pour nous laisser découvrir les lieux.

L’accès aux loges, le Graâl des spectateurs

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  • Autrefois…

Au XIXème siècle, que ne suis-je née bourgeoise… Je n’aurai pas accès aux loges, qui sont réservées depuis fort longtemps à l’aristocratie, aussi bien au sens propre qu’au figuré — elle peut en choisir la décoration si elle est abonnée. Le système des abonnements est en place depuis 1707, et la place dont une personne est devenue locataire, par signature de bail devant un notaire, se transmet de génération en génération.

Être aristocrate, mécène ou homme d’État aide fortement si l’on souhaite s’inscrire dans cette catégorie, évidemment… Et on ne s’assied pas n’importe comment, mademoiselle : les dames dans les premières loges, puis les messieurs militaires, de l’Église et du droit dans les deuxièmes, et enfin les commerçants et fonctionnaires dans les troisièmes.

  • Aujourd’hui…

Tout notre enjeu à présent va consister à être les mieux placées possible. On court, on caracole même dans les escaliers. On ouvre la porte d’une loge, et on y passe la tête : trop de monde dans celle-là, plus de place assise. Idem dans la suivante. Encore. Ah tiens, dans celle-là, il n’y a qu’une femme assez âgée, jumelles méticuleusement posées sur le bord du balcon, et qui a visiblement réservé un siège à une de ses connaissances.

On entre dans le minuscule hall damassé où se trouve un petit banc et des porte-manteaux (sur lesquels j’accrocherais bien mon sweat, mais j’ai peur de passer pour une plouc). On s’assied dans les fauteuils à accoudoirs du deuxième rang. Sur l’un des deux, la vue est un peu bouchée, alors on décide qu’on jouera aux chaises musicales entre nous pour alterner la bonne place. Notre voisine de devant vient d’apprendre par un texto sur son iPhone que sa voisine ne viendrait pas. Elle s’agite. Prend conscience de notre présence, nous invite à profiter du siège à côté d’elle. 

La tête dans la beauté du décor

  • Autrefois…

Qu’elle est belle, cette salle, éclairée par un lustre aux 340 becs de gaz (bon, si ça prend feu, on aura pas l’air malin avec nous robes froufrouteuses, mais n’y pensons pas). Mon regard délaisse les sièges d’orchestre pour se porter vers le plafond. Eugène Lepneveu, un artiste lauréat du Grand prix de Rome, y a peint, directement sous la coupole de cuivre, une fresque immense, baptisée Le Triomphe de la Beauté, charmée par la Musique, au milieu des Muses et des Heures du jour et de la nuit. Des personnages mythologiques s’entrecroisent dans les nuages, dans un esprit très Renaissance.

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  • Aujourd’hui…

Mon regard balaie les colonnes dorées, les ampoules du lustre, les rideaux de velours rouge. Ok, check. Comme dans la vie, on m’a dit qu’il fallait avoir la tête haute (et lever le poing, encore plus haut, encore plus loin), en particulier à l’Opéra Garnier où le plafond vaut le coup d’oeil, je regarde en l’air. Du rouge, du vert, du jaune, du bleu, des personnages qui semblent dessinés d’une main légère : j’ai le pif dans une oeuvre de Marc Chagall, célèbre peintre d’origine biélorusse, rien que ça.

Les dessins sont un hommage à quatorze compositeurs de la musique considérée comme classique — en fait, il y a à la fois du romantique, du baroque et du moderne : Mozart, Berlioz, Verdi, Beethoven, Ravel, Wagner, Tchaïkovski, Debussy, Bizet etc. Le plafond de Lepneuveu n’a pas disparu pour autant, il est juste caché en-dessous de celui de Chagall. Ce dernier a été commandé par André Malraux, alors ministre chargé des Affaires Culturelles, qui voulait remettre le bâtiment au goût du jour.

Le rideau s’ouvre…

  • Autrefois…

Retour avant 1673. Le rideau s’ouvre, et le spectacle commence. Il n’y a pas une femme sur scène : même les rôles féminins sont assurés par des hommes, qui se travestissent pour l’occasion. Les jeunes filles arriveront peu à peu à partir de cette date, mais ce n’est qu’en 1681 qu’elles vont triompher sur le parquet de l’opéra devant le public.

À l’heure où nous échangeons des banalités sur les sièces de velours, le ballet a d’ailleurs pris ses galons professionnels depuis peu. Le corps de ballet ne s’est réellement constitué qu’à partir de 1672, où il fut entraîné à gagner en agilité et en délicatesse par Pierre Beauchamp. C’est d’ailleurs depuis cette époque que le français est devenu la langue du ballet, y compris à l’international !

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  • Aujourd’hui…

Le rideau s’ouvre, et l’orchestre, prisonnier dans la fosse qu’on ne voit pas de notre perchoir, commence à jouer. Une fois assise, une fois debout ; avec Cy, nous tenons à nous remplir les yeux pleinement. Car le spectacle est magnifique. Les danseurs défilent, s’entrecroisent avec grâce, dans des costumes dont les teintes vont mordre dans une palette riche, ambrée, verte et dorée. Les tableaux s’enchaînent, et les couples se forment peu à peu.

Comme dans cette scène où les ballerines, parées de perruques frisottées et de jupons culottées, jouent avec un plaisir certain les courtisanes ivres, titubent devant des danseurs raides comme les messieurs de l’aristocratie… Car oui, il y a des femmes sur scène, autant que d’hommes, si ce n’est plus ! Et le public paraît accroché aux mouvement de la danseuse étoile dès son entrée.

L’entracte et les danseurs, ces êtres à part

  • Autrefois…

Les ballerines, alors jeunes danseuses sans le sou, s’encanaillaient avec les abonnés. Vers 1830, les élégants avaient « leur » danseuse, qu’ils rencontraient dans le foyer de la danse, un espace situé juste derrière le rideau de fer de la scène. Les riches messieurs venaient y traîner pour profiter de la compagnie des danseuses. Les élèves de l’opéra, elles et eux, étaient encore les « petits rats » pauvres, affamés et mal logés. S’ils captaient le regard du public sur scène, leur condition n’était pas nécessairement enviable.

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  • Aujourd’hui…

Le rideau se referme et la lumière s’allume. C’est l’entracte, une pause entre deux actes, pendant laquelle tu peux te lever et sortir dans le hall. On est un peu partagées, parce qu’on aimerait bien se dégourdir les jambes, mais on a peur de perdre nos places si bien situées. Alors on reste. Un monsieur passe la tête par-dessus la paroi et fait de grands sourires à notre si éloquente voisine. À peine a-t-elle tourné la tête qu’il déporte son attention sur nous et nous souffle qu’elle est folle. Je ne comprends rien à ce revirement de situation.

Mais nous allons vite nous apercevoir qu’il en est ainsi dans les loges de l’opéra : les habitués étalent leurs connaissances sur les spectacles en cours et passés, se font des grandes politesses, puis se retournent aussitôt pour cracher sur le dos de leur interlocuteur avec un naturel époustouflant.

Notre nouvelle pote, elle, est intarissable sur son ex-mari qui s’est barré avec sa secrétaire, et d’ailleurs ce n’était pas un homme bien, mais vous vous êtes jeunes, vous savez, mesdemoiselles… La logorrhée, se poursuit, se répète même, on se regarde perplexe. Quand soudain, la lumière au milieu des brouillards du bavardage : elle décide de commenter la distribution du ballet. C’est fascinant.

Groupie du Palais Garnier, elle connaît par coeur les noms des danseurs•euses, commente la perte de poids des ballerines, et glousse avec des mines d’adolescente en nous parlant de la carrure de son danseur étoile favori. Elle a vu tous ses ballets, sublimes, en DVD, et nous conseille d’en faire autant. Je commence à mieux comprendre l’utilité des jumelles…

Fin de partie

Aujourd’hui. Quelques heures plus tard, le ballet s’achève sous les applaudissements. C’était beau, c’était captivant, j’ai un peu mal aux genoux et au cou d’avoir alterné toutes les positions pour capter le maximum du spectacle, et j’en ai pris pour dix ans de commentaires plus ou moins pertinents de la part de notre nouvelle amie. Mais comme Edith Piaf, je ne regrette rien, ça non, certainement pas. Je ne me suis pas ennuyée une minute, et mes yeux ont pris leur dose de paillette et de grandeur pour un certain temps.

Si cette chronique t’a donné envie de mettre un chausson à l’Opéra Garnier, mais que tu n’en a pas les moyens financiers pour l’instant ou que tu n’habites pas à Paris, j’ai une bonne nouvelle pour toi. L’Opéra de Paris a lancé, le 15 septembre dernier, sa troisième scène, une plateforme virtuelle sur le Web. Sur cette dernière, tu pourras découvrir des archives, mais aussi des créations inédites, de chorégraphes, cinéastes ou encore plasticiens !

Cet article a été réalisé avec le livre À l’Opéra Aujourd’hui – De Garnier à Bastille de Frédérique Jourdaa, paru aux éditions Hachette Littérature.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Sepulveda
    Sepulveda, Le 23 décembre 2015 à 15h17

    @Scissor + C'est aussi Wagner qui a essayé d'éteindre les lumières de la salle (coucou, trois mois plus tard :hello:)
    Au début, un peu par erreur, et puis ça lui a bien plu, alors il a gardé la chose...

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