La politique et moi #2 — Le syndrome Lionel Jospin, ou l’ingratitude des masses

Il paraît que la politique, c'est une vocation. Pour Clémence, c'était surtout une évidence. Sauf qu'elle ne savait pas ce qu'était cette chose que les adultes appelaient « de la politique ».

La politique et moi #2 — Le syndrome Lionel Jospin, ou l’ingratitude des masses

Publié initialement le 25 septembre 2015
rediffusé à l’occasion des élections régionales les 6 et 13 décembre prochains

Résumé des épisodes précédents, à lire dans La politique et moi #1 — La dictature du groupe & la trahison de l’autorité : à dix ans, j’ai appris que c’était vraiment nul quand un groupe t’impose sa décision. Et aussi, que c’est pas top de faire une confiance aveugle à une quelconque autorité, aussi éclairée et bienveillante soit-elle.

Collège public de Sainte Trifouille, toujours en Moselle, à la rentrée 1997. J’ai dix ans (je suis née en décembre), je mesure 1m25 (c’est-à-dire que je ne peux faire quasiment aucun manège dans les parcs d’attraction), j’ai une coupe à la garçonne et je ne sais pas me saper (ils n’ont pas vraiment changé, ces deux points, je le concède).

Je ne suis pas exactement la reine de la récré.

Autant dire que je ne suis pas exactement la reine de la récré, surtout dans un collège de 900 élèves qui brasse une population très diverse, entre les petit•e•s campagnard•e•s (dont je faisais partie), les enfants des anciens mineurs qui vivaient toujours en cités, et les enfants d’immigré•e•s, entassés dans les barres d’immeubles entourant le collège. On n’a jamais eu le classement ZEP, mais c’était pas faute de le réclamer avec ardeur à chaque rentrée…

Mes camarades étaient terrorisé•es : leurs grands frères et soeurs leur avaient mis dans la tête « les lois du collège », et tou•te•s s’attendaient à être racketté•es à tous les coins de bâtiment. Moi, j’étais l’aînée de ma famille, et ma mère était CPE* dans un lycée un peu chaud de la ville. Elle aussi, elle m’avait un peu briefée sur le collège, et ça tombait bien, parce que je m’étais déjà mis la même idée en tête : « ne te laisse pas faire ! ».

« S’il y a un problème, va voir les surveillants », avait-elle ajouté, mais je savais pas trop qui ils étaient, et puis — souvenez-vous — je me méfiais désormais des figures d’autorités.

*Conseillère Principale d’Éducation. C’est le cheffe des surveillants, et le sous-fifre de l’administration du bahut.

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Entre berger et leader, à votre service

La première semaine, je jouais le berger de la classe avec beaucoup d’abnégation. Des douze élèves de mon CM2, deux seulement étaient dans une autre sixième (ils avaient choisi anglais LV1, les traîtres). Et clairement, nous étions le seul « groupe » pré-établi au sein de notre classe. Il y avait deux redoublants, et une dizaine d’autres gamins, plutôt des campagnards comme nous.

Et je ne vous raconte pas en 5ème, quand on s’est mis au latin. C’est bien simple : les classes européennes allemand et espagnol, croisées avec les quelques latinistes qui n’étaient pas aussi en Euro, on a fait tout notre collège ensemble. J’entends encore ma mère me dire :

– Si, tu verras, c’est vachement utile le latin, ça va te plaire.
– Mais non, on a eu un cours d’essai avec la prof qu’on va avoir l’année prochaine, c’est le pire cours du monde, on le prend pas !
– Mais si, tu verras, toutes tes copines sont inscrites aussi !
– Hein ? Ça m’étonnerait. »

Le lendemain, conseil de guerre à la récré. Nos mères nous avaient toutes fait le même coup. On était parties pour 3 ans de latin. « C’est pour être dans une bonne classe, et pas avec des cassos ! » avait répété l’une d’entre elles. Mouais. Je savais très bien où elle avait chopé ce discours… Mais je m’égare.

Toujours serviable, toujours volontaire, toujours à l’écoute

Sixième trois, donc, deuxième semaine de cours : je suis la meilleure amie de tout le monde. Toujours gentille, serviable, à l’écoute, je me porte volontaire dans tous les cours pour toutes les terrifiantes premières fois : première « responsable de la fiche d’appel » qu’on trimballe de prof en prof, première à passer au tableau pour résoudre un exercice (sans préparation, puisque je suis la première)…

Je me dévoue même pour prendre la place juste en face du bureau, celle dont personne ne veut, mais qui me donne une vue imprenable sur l’agenda du prof, d’où je distingue parfaitement les annotations « éval’» ou « Ctlr » qui annonçaient les dates de contrôles (ouais j’ai appris à lire à l’envers, qu’est-ce qu’y a ?).

Ma popularité était grandissante et bien implantée, puisque je l’avais assise sur de solides bases de serviabilité, de dévouement et d’exemplarité. Alors, lorsque que notre prof principale a annoncé la tenue prochaine de l’élection des délégué•e•s de classe, j’étais sereine. Je m’attendais limite à être la seule candidate : tout le monde se reposait tellement sur moi tout le temps, pour TOUT, que j’allais logiquement être élue représentante de la classe !

Mais voilà : pas moins de six élèves ont fait acte de candidature — c’est-à-dire qu’ils ont levé la main lorsque la prof a dit : « allez, il faut des candidats, on va pas laisser que Clémence ! » (ET POURQUOI PAS ? Et de quoi je me mêle, surtout ?).

Première campagne (et première corruption)

Quelques rapides sondages au bouche-à-oreille me donnaient en tête, mais d’une courte avance et avec une grande marge d’erreur. Confiant mon désarroi à ma mère, celle-ci me donna le conseil suivant :

– T’as qu’à leur offrir des bonbons à la récré, avant les élections !
– Hein ? Mais c’est de la triche ça, non ?
– Bah non, c’est juste des bonbons, et c’est juste une élection de délégués de classe !
– Mouais. Ils vont croire que je les achète, ça va pas marcher.

Offrir des bonbons à ses électeurs, une technique de campagne éprouvée par de notoires responsables politiques. Mes camarades de classe ont effectivement compris que j’essayais de les acheter, ce qui tend à démontrer que des gamins de dix-onze ans sont capables de faire preuve d’une plus grande capacité de discernement et de lucidité que les citoyen•ne•s majeur•e•s de Levallois-Perret, ou du Coudray-Monceau.

J’étais déçue qu’ils soient plus sensibles à ce geste qu’à mon dévouement

Comme j’ai donné des chocolats (des Kinder Maxi, plus exactement) à TOU•TES mes camarades de classe, y compris les autres candidats et leurs supporters déclarés (des traîtres), ils y ont vu un nouveau geste de partage et de dévouement de ma part, et non une tentative de corruption habilement déguisée. De mon côté, j’étais extrêmement déçue qu’ils soient globalement plus sensibles à ce geste qu’à tous les efforts que je faisais pour que règne une bonne ambiance au sein de la classe.

J’ai été élue au premier tour, mais cette victoire garde encore un arrière-goût amer, qui me revint distinctement en bouche trois rentrées plus tard, en 3ème, lorsque je réalisais pleinement à quel point les gens peuvent être ingrats envers leurs représentant•e•s.

Un mois après cette première élection, un fait se produisit, qui fit grimper ma cote de popularité en flèche. Je fus victime d’une tentative de racket. N’ayant appris ni à en avoir peur, ni même ce qu’était « le racket », j’ai naïvement raconté l’incident à ma mère le soir, au dîner, laquelle m’a ordonné d’aller « le dire » aux surveillants dès le lendemain matin.

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À lire aussi : Harcèlement scolaire : parole aux « harceleuses »

Je vous passe tout le processus d’audition que m’ont fait passer les surveillants d’abord, puis la CPE ensuite, et qui fut conduit avec une discrétion semblable au programme de protection que le FBI déploie parfois dans les films américains pour protéger ses témoins-clé. Franchement, deux pauvre meufs de 4ème qui m’ont fait chier pour 5 balles* (que je ne leur ai jamais donnés, au passage)… elles ne m’impressionnaient pas du tout. Elles ont pris quatre jours d’exclusion chacune, et la nouvelle s’est répandue dans le collège comme une étincelle sur une traînée de poudre.

*À l’époque, c’était des francs. Cinq francs, soit même pas un euro. Vous mesurez l’ampleur du drame.

Une femme du peuple, contre la tyrannie des puissant•es…

De « petite meuf mal sapée » de 6ème, je suis passée à « Robin des Bois du Bahut ». Les gens victimes de racket ou de menaces venaient me voir pour que « j’aille balancer », parce que j’étais de cette espèce rare qui n’avait « pas peur des représailles ». Avec le recul, c’était probablement inconscient de ma part, et j’avoue volontiers avoir été particulièrement naïve, à l’époque…

C’est juste que les gens se promettaient des bagarres, de « se taper » et de ramener leurs grands frères à la sortie environ tous les quatre matins, alors j’avais du mal à prendre leurs menaces au sérieux. Y a bien une meuf qui m’a prise à la gorge une fois, mais elle faisait une bonne tête de moins que moi, ce qui était en soi impressionnant, et comme c’était le fait que je ne la laisse pas tricher aux matchs de volley en cours de sport qui avait provoqué son ire, je ne la prenais vraiment pas au sérieux.

Toujours est-il que cette notoriété s’est avérée utile à l’automne 1999, lorsque je me suis présentée à l’élection des délégué•e•s au conseil d’administration du collège. Il fallait être en 4ème ou en 3ème et avoir été élu•e délégué•e de classe pour pouvoir être éligible, et j’ai mené ainsi ma première véritable campagne électorale. Ben oui, je n’avais pas le temps de devenir amie avec tout le collège, il me fallait une autre stratégie…

J’avais bien une petite notoriété, mais dans ma tête, une élection n’était pas un concours de popularité.

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Il me fallait un vrai plan de bataille.

Parce que moi, si j’étais candidate, c’était parce que j’avais un programme : il y avait des règles stupides dans ce collège, qui nous pourrissaient la vie, comme l’obligation de rester dehors entre midi et quatorze heures, par tous les temps (il pouvait faire jusqu’à -8°C assez régulièrement en hiver, en Moselle, à cette époque), ou l’interdiction d’aller aux toilettes pendant les heures de cours (alors qu’il y avait 6 chiottes pour les filles dans la cour, que la récré durait dix minutes et qu’on était environ 450 filles).

Je voulais assister au conseil d’administration pour comprendre le fonctionnement de cette énorme communauté, savoir qui étaient les personnes qui avaient le pouvoir de résoudre certains de nos problèmes, et agir pour améliorer la vie des élèves — mon objectif permanent. J’ai expliqué ça avec mes mots, et j’ai placardé ma première affiche électorale avec ma profession de foi de candidate aux côtés de celles des autres aspirant•es.

J’ai été élue, et j’ai énormément appris cette année-là. Bien sûr, ce n’est pas en trois conseils d’administration (un par trimestre) qu’on arrive à révolutionner la vie au collège, mais j’avais au moins réussi à mettre certains problèmes à l’agenda de l’équipe dirigeante.

Le coup d’arrêt de « ma carrière politique »

À l’entrée en 3ème, je me préparais à solliciter un 2ème mandat, forte de mon expérience, et plus que jamais motivée pour poursuivre les projets esquissés avant l’été, comme par exemple la réparation de la cour (le bitume formait par endroits des bosses extrêmement dangereuses, sur lesquelles on butait régulièrement).

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Moi devant le nombre et l’ampleur des problèmes à résoudre

La non-mixité des classes européennes latinistes semblait être pleinement assumée par la direction, qui n’avait pas pris la peine de re-mélanger les deux classes de quatrième ; les 4ème2 sont devenus les 3ème1, et les 4ème1 sont devenus les 3ème2. La composition est restée identique. Pour moi, c’était parfait : pas besoin de convaincre des inconnu•es de voter pour moi aux élections de délégué•e•s ! Tout le monde me connaissait, connaissait mon engagement et ma passion, il me suffirait donc de partager mon programme et mes ambitions pour l’année à venir, et leur demander de me faire confiance une nouvelle fois.

Le jour de l’élection des délégués de classe, j’étais sereine. Une large majorité de la classe m’avait assuré son vote, et il n’y avait d’ailleurs que trois autres candidat•e•s : ma meilleure amie depuis deux ans, une autre fille qui s’appelait Betty, et un mec.

Je ne sais pas pourquoi, mais cette année-là, ils avaient décidé de modifier le mode de scrutin. Au lieu de voter pour deux personnes, puisqu’on élit deux délégué•es, on ne mettait plus qu’un seul nom dans l’urne, et les deux qui emportaient le plus de voix étaient élu•es. D’un scrutin proportionnel, on était passé à un scrutin majoritaire uninominal à un tour. Pourquoi pas.

Pendant le dépouillement, je me suis décomposée. Dany, ma meilleure amie, a obtenu plus de vingt voix. Betty, l’autre fille, en a obtenu cinq.

J’en ai eu trois, et le plus humiliant, c’est que je savais exactement qui c’était : moi, la fille qui était jalouse de Dany, et le mec qui était amoureux de moi.

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Moi pendant le dépouillement des bulletins

Déception, rancoeur et trahison

On n’a pas fait de deuxième tour. Dany et Betty ont été élues, et moi, j’ai fondu en larmes en sortant de la salle. Je crois que j’étais davantage blessée que déçue.

Bien sûr que je voulais être déléguée, que c’était quelque chose qui me tenait à coeur, mais je le faisais aussi parce qu’il y avait un vrai investissement à avoir derrière pour ne pas se contenter de porter le titre…  Bien sûr que j’étais loin d’être parfaite, je pouvais être une insupportable miss je-sais-tout parfois, j’étais un peu hyper active et occasionnellement saoulante, mais je me bougeais pour améliorer notre vie étudiante. Je relayais les doléances, j’allais négocier avec les profs quand on avait trop de travail, et vraiment, je pensais avoir démontré que je prenais la fonction au sérieux.

« On est désolés, on pensait que tu serais élue de toute façon, alors on a voté pour Dany »

Je ne pouvais pas en vouloir à Dany, déjà parce que je savais très bien qu’elle n’y était pour rien, et puis aussi parce que je l’avais poussée à se présenter : elle était un peu timide, et le fait d’être élue avec moi, ça lui permettait de tenter un nouveau truc, mais sans y aller seule. En revanche, j’en voulais terriblement à tous les autres, et surtout ceux qui venaient me dire « on est désolé, on pensait que tu serais élue de toute façon, alors on a voté pour Dany ».

C’était pourtant pas faute de leur avoir expliqué qu’on ne peut pas gagner une élection si vos principaux soutiens ne votent pas pour vous !

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Petite piqûre de rappel à celles et ceux qui voulaient « voter Jospin au 2ème tour »

Je vous la fais courte : Betty a démissionné dans la semaine, elle s’était présenté « pour rire », et ne voulait pas être élue, surtout si moi, je ne l’étais pas (là encore, j’étais désemparée). Les profs ont essayé de la convaincre de rester en poste, mais elle ne voulait rien savoir :

– Non mais j’aurais jamais dû être élue, ça aurait dû être Clémence !
– Mais c’est pas plus mal que ce soit pas toujours les mêmes !

DE QUOI JE ME MÊLE oh mais sérieusement. L’argument de l’alternance, ça va cinq minutes. Ce complot des élites !

De nouvelles élections ont eu lieu ; j’ai été élue, avec Dany, mais j’étais grillée auprès des profs, qui devaient penser que c’est moi qui avais fait un scandale pour qu’on vote à nouveau. Alors que pour être tout à fait honnête, j’en avais vraiment plus rien à foutre ! Entre ces deux scrutins, j’avais réalisé que je faisais ça parce que j’étais convaincue d’être utile. Le fait que mes camarades, dont je connaissais certain•e•s depuis plus de quatre ans, et les autres depuis une année scolaire entière, n’aient pas jugé opportun de me reconduire à cette fonction m’avait ôté toute envie de l’occuper.

J’avais bossé pendant toute une année, et je leur avais demandé de se mobiliser pendant UNE journée, celle du vote. Ils n’avaient pas fait le job, et moi, je n’avais plus envie de faire le mien.

L’égocentrisme rancunier, mon nouveau parti

En entrant au lycée, j’ai laissé tomber les délégués et tout ce bordel. J’ai baissé la tête et je me suis occupée de mes petites affaires à moi. Je me trouvais des combines pour régler mes propres problèmes, j’en faisais profiter quelques copains, mais pour le reste, allez bien vous faire voir. J’avais fini de me préoccuper du destin collectif de notre société. Et quand les profs disaient « il faut vous entraider pour réussir, vous êtes une classe, répartissez-vous certains devoirs, travaillez en groupe ! », je riais jaune.

J’avais fini de me préoccuper du destin collectif de notre société.

Je réussissais mieux seule, alors j’ai organisé mon petit groupe de tête, et les autres pouvaient bien se démerder. Je faisais mon marché selon mes besoins : en Terminale, j’échangeais mes plans de dissertation de philo contre les DM de maths, et c’était très bien comme ça.

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Moi, oklm pendant le lycée (à peu près)

Il faut dire qu’entre ma troisième et mes dernières années de lycée, il y avait eu le 21 avril 2002. Et ça n’avait rien fait pour rallumer la flamme de ma vocation politique…

Trois ans après la fameuse élection de délégué•e•s qui avait brisé mes ambitions, j’assistais à l’annonce des résultats du premier tour de l’élection présidentielle. Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen partageaient l’affiche, et celui qui avait été Premier ministre de la France pendant cinq ans était éliminé, alors que si on additionnait toutes les voix des candidats de gauche (ils étaient 16 au total cette année-là), il aurait été largement qualifié.

Lorsque Lionel Jospin prend la parole et annonce son retrait de la vie politique, j’ai ressenti une extraordinaire empathie pour lui. À une échelle bien moindre, j’avais expérimenté l’ingratitude des gens. Mais moi, j’étais juste déléguée de classe ! J’avais pas passé cinq ans de ma vie à être Premier ministre de la France, à avoir ma marionnette aux Guignols pour me ridiculiser tous les soirs, à me faire étriller dans la presse et insulter par l’opposition chaque jour.

Le film Le Nom des Gens revient non sans humour sur ce traumatisme de la Vème République.

Le « syndrome Lionel Jospin »

J’ai écrit une lettre à Lionel Jospin, que je ne lui ai jamais envoyée. Je me suis trouvée ridicule d’adresser des mots de remerciement et de compassion à un ancien Premier ministre. Je voulais juste lui dire merci pour toutes ses années d’engagements, et pardon pour l’ingratitude des Français•es. Parce que c’était une chose d’être en désaccord avec sa politique et ses idées, mais c’en était une autre que d’aller à la pêche en déclarant au micro des JT « de toute façon ce sera pareil. Jospin ou Chirac, ce sera pareil. »

Plus que le score du FN, c’était le taux d’abstention qui m’avait glacé le sang.

Plus que le score du FN, c’était le taux d’abstention qui m’avait glacé le sang. Qu’on ne soit pas fan de Lionel Jospin, je pouvais le comprendre, mais qu’on ne se déplace même pas pour aller voter, ça me démoralisait complètement.

J’ai renoué avec les élections en deuxième année de mon cursus à Sciences Po, après avoir vécu ma première véritable trahison d’électrice. J’avais été extrêmement déçue par les étudiant•es qui avaient été élu•es lors de ma première année, et plutôt que de m’en plaindre, j’ai monté ma propre liste pour proposer un autre projet.

Je suis allée mobiliser les abstentionnistes, et faire une alliance avec une autre liste, plus à gauche que mes adversaires, pour pouvoir les prendre en tenaille : j’allais les attaquer par le centre, mes allié•es donneraient l’assaut sur leur gauche. « La tenaille » allait obliger les sortants à se défendre sur les deux fronts, donc à perdre en crédibilité (vous êtes trop à gauche ou pas assez à gauche les gars ? Décidez-vous !).

À nos deux listes, on a obtenu la majorité absolue au conseil d’administration : on s’était mis d’accord sur des projets communs, parce que même si nous avions de profondes divergences idéologiques sur bon nombre de sujets, on arrivait tout de même à trouver un consensus quand il s’agissait d’adopter des solutions pragmatiques en réponses à des problèmes concrets.

Cette première victoire en forme de revanche aurait pu me réconcilier avec la chose publique, si elle n’avait pas eu lieu l’année où Ségolène Royal était candidate à l’élection présidentielle. Cette histoire, je l’ai déjà racontée dans un autre article : Ségolène Royal, Laurent Fabius, Vincent Dedienne et moi.

« Laissez-moi vous conter l’histoire d’une étudiante en sciences politiques, qui compensait son jeune âge par sa motivation, se passionnant pour « la chose publique ».

En 2007, j’avais 20 ans, et je suivais la politique avec un engouement qui se perd de nos jours, oserais-je dire sur le ton du vieux con. Et pourtant, c’était vraiment pas mieux avant, bien au contraire. »

La suite à lire par ici

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Le dénigrement permanent

Le bashing médiatique et politique dont Ségolène Royal a fait l’objet pendant cette campagne avait achevé de me décourager de persévérer dans cette voie. Je me souviens du débat d’entre deux tours, je l’avais trouvée calme mais ferme, posée mais convaincante, et vraiment, je ne comprenais pas que les commentateurs politiques attribuent « une victoire haut la main » à Nicolas Sarkozy…

Le lendemain, j’étais dans le TGV Paris-Lille, et à la descente du train, j’ai vu une marée de caméras et de photographes avancer dans ma direction. Je me suis retournée : elle était là, derrière moi. Complètement surprise par cette apparition, j’ai balbutié, j’ai serré la main qu’elle me tendait, et je lui ai dit :

« Vous étiez géniale hier soir. Franchement, bravo, et merci pour ce que vous faites. »

Elle m’a souri, et m’a remerciée aussi. D’autres gens se ruaient sur elle, alors je me suis écartée et j’ai regardé le tourbillon de la foule l’emporter sur les quais.

Ouais. C’était pas ma guerre. J’avais pas digéré l’échec « Lionel Jospin », et le cru « Ségolène Royal » n’était pas davantage à mon goût.

Le soir du deuxième tour, j’étais devant le siège du PS, rue de Solférino. Je savais qu’elle allait perdre, et elle le savait sans doute aussi. Mais je voulais être présente, être parmi les gens qui lui étaient reconnaissants d’avoir livré cette bataille.

Je sais que Ségolène Royal est loin de faire l’unanimité dans l’opinion publique : je n’essaie pas de vous convaincre qu’elle a raison sur toute la ligne ou qu’elle est le Messie. Je voudrais simplement qu’on respecte l’engagement des hommes et femmes qui s’investissent au service de leurs concitoyen•ne•s, aux niveaux local, régional, national. Ne serait-ce que parce que consacrer autant de temps à la défense de ses convictions, au service d’un idéal collectif, ça mérite un poil plus de reconnaissance que de se faire appeler « la folle du Poitou ».

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Le théorème de l’ingratitude collective

De ces années d’ambitions frustrées, et de ce rapport désabusé au monde politique, j’ai retenu deux leçons essentielles.

La première, c’est qu’en politique, rien n’est jamais acquis. On ne peut pas déposer des soutiens à la banque, ni les faire fructifier en bourse ou aux jeux. Vous pourriez être le candidat idéal, avoir un bilan parfait et un programme béton, ça ne suffirait pas. Vous ne seriez pas à l’abri des faits divers qui pourraient complètement détourner l’attention du public, être instrumentalisés par vos adversaires, vous pourriez être jugé•e sur votre physique, votre accent, votre orientation sexuelle, bref : une infinité de critères qui ont bien peu à voir avec le sérieux de votre candidature, la sincérité de votre engagement et de vos motivations.

Pour réussir en politique, il faut donc avoir une ambition collective énorme, et une ambition personnelle réduite à néant.

Un engagement [politique] qui doit être complètement désintéressé

C’est ce qui en fait un univers extrêmement paradoxal à mes yeux, et c’est la deuxième leçon que j’ai apprise au fil des ans : la vocation politique, c’est un engagement qui doit être complètement désintéressé. C’est-à-dire qu’on ne peut absolument rien en attendre en retour. Peut-être, éventuellement, passer à la postérité… mais bon personnellement, la reconnaissance posthume, ça me laisse indifférente.

Je ne sais pas comment l’Histoire jugera Lionel Jospin, ni Ségolène Royal, mais moi, j’ai trouvé le jugement populaire contemporain extrêmement sévère et méprisant à leurs égards. Je les prends en exemple car ils ont marqué mon adolescence, mais l’analyse reste vraie pour un grand nombre de personnalités politiques, qui ont une exposition médiatique et une notoriété publique suffisantes pour s’attirer le mépris des foules !

Moralité : « la politique » comme on dit, c’est pas une carrière, c’est une vocation qui se traduit par un engagement extrêmement exigeant, au service du collectif. Et qui peut être extrêmement cruel sur le plan personnel.

Corollaire : si tu crois que « la politique » est une carrière de planqué•es, tu te trompes lourdement. (Tu dois confondre avec le Sénat.)

La suite de mes passionnantes aventures à la découverte de la politique, dans un prochain épisode : La politique et nous #3 — Qu’est-ce qu’on attend pour (re)prendre le pouvoir ?

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Épilogue

La politique continuait de me passionner, mais je ne me voyais plus investir le devant de la scène. Fort heureusement, mon passage à Sciences Po m’avait fait découvrir les coulisses de cet univers, et la myriade de métiers qui permettaient d’y travailler dans l’ombre, sans avoir à passer par l’épreuve du pantin médiatisé qui se ramasse des tomates.

Je lisais Machiavel avec beaucoup de satisfaction, et je me voyais déjà murmurer à l’oreille d’un(e) Prince(sse) dans un futur pas trop loin. Je débattais la nuit sur des forums politiques, sous le pseudo de « Machiavelle ». Parce que #GirlPower, ma gueule.

À lire aussi : Le burn-out n’est pas une maladie professionnelle pour le Sénat

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Freehug
    Freehug, Le 3 décembre 2015 à 17h09

    C'est vrai que vouloir à tout prix contrer le FN a eu l'effet pervers du fameux vote utile. Bon au second tour des présidentielles le choix est restreint, c'est soit le candidat qui te déplaît le moins, soit le vote blanc. Mais voter PS systématiquement, alors qu'on a une sensibilité plus à gauche ou écolo ou que sais-je, ça diminue encore plus la visibilité de ces partis qui n'en ont déjà pas beaucoup. Et à côté de ça, tous les grands médias enchaînent les papiers/unes/reportages sur le FN, le FN, le FN, un peu la LR et le PS, et basta. On peut remercier la culture du buzz (bah oui la dernière de Marion ça fait du clic) et la non-indépendance desdits médias (faire un papier positif ou même neutre sur des anticapitalistes quand ton patron s'appelle Lagardère, bon). Non pas que j'affirme avoir la parole divine. Mon opinion n'est qu'une opinion. N'empêche que le paysage politique n'est pas très diversifié. Là, visiblement, après les régionales on va se retrouver avec un mix d'élus LR-PS-FN, autant dire que les initiatives pour favoriser l'entraide, la mixité, on peut, passez-moi l'expression, se les foutre au cul.

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