La « bitchy resting face », cette capacité à faire la gueule… sans le vouloir

La Bitchy Resting Face, c'est le fait d'avoir l'air de faire la gueule quand on a la tête « au repos » et, indirectement, de se prendre plein de réflexions.

La « bitchy resting face », cette capacité à faire la gueule… sans le vouloir

— Publié le 14 novembre 2014

On a tou•te•s une tête bien particulière, au repos. Une tête qui nous ressemble, normalement, puisque c’est celle qu’on fait quand on ne ressent aucune émotion, qu’on est dans nos pensées et qu’on n’est pas en interaction avec le monde extérieur. On est en tête-à-tête avec nous-mêmes, qu’on ait les fesses posées sur le canapé ou écrasées contre la vitre d’un bus bondé.

J’ai tendance à penser que c’est lorsque je fais ma tête au repos que je suis le plus vulnérable, parce que je suis à nu. Pourtant, si j’y réfléchis bien, c’est plutôt faux : ma tête au repos ne me ressemble pas. Elle me correspond en terme de traits, mais pas du tout en terme d’émotions dégagées.

Car, comme tout un tas d’autres êtres humains, je souffre d’un mal qui ne dit pas son nom, mais qui en a un : la bitchy resting face, que je traduirai pour des raisons unisexes par « la tête au repos qui fait la gueule ». Ce n’est certes pas bien grave, mais les autres le constatent comme ton nez au milieu de ta figure alors si tu es toi aussi concernée, vaut peut-être (PEUT-ÊTRE) mieux que tu en sois consciente. Juste pour savoir, quoi. Comme quand on a une chandelle qui dépasse de la narine.

Voici une vidéo par Broken People qui résume plutôt bien les enjeux de ce phénomène de façon très imagée :

La réalisation

J’ai pris conscience, non pas de ma bitchy resting face puisque je ne connaissais pas le terme qui n’existait d’ailleurs pas encore, mais de ce phénomène, quand j’étais petite. J’avais 8 ou 9 ans, c’était un samedi matin et on avait « chant ».

Moi j’aimais bien ça parce qu’à l’époque, j’étais persuadée de chanter juste, voire bien. À tel point que je disais à tout le monde que je voulais être chanteuse et que j’imaginais déjà la couverture de mon album (moi, allongée à plat ventre sur un lit, les jambes croisées, souriant, la tête posée sur mon poing, avec une queue-de-cheval qui ne laisse dépasser que deux mèches sur le devant et beaucoup de gloss). Je chantais les paroles que j’avais apprise par coeur, tellement que je n’avais plus besoin de me concentrer pour m’en souvenir et que j’ai laissé mes pensées divaguer.

britbrit
En fait je chantais super mal et quelques mois plus tard, Britney Spears déboulait et occupait tout le marché, c’était foutu.

C’est donc toute surprise que j’ai vu la prof, manifestement à bout de nerfs, stopper net tout le monde en plein milieu du couplet des Acadiens par Michel Fugain et le Big Bazar pour crier « Sophie ça suffit de tirer la tronche ! » ou un truc du genre. Une façon très peu productive d’agir avec moi puisque je me suis mise à chialer toutes les larmes de mon corps tandis que son assistante me scrutait, son visage à dix centimètres du mien, pendant le reste du cours, me tapotant sur l’épaule en mimant un sourire dès que je laissais retomber les coins de ma bouche et oubliais de mimer une joie qui, du coup, était tout à fait feinte.

Je me sentais humiliée mais surtout, je comprenais pas bien ce qu’il se passait : j’étais contente d’être là, c’était mon heure préférée de la semaine, comment est-ce que j’aurais bien pu faire la gueule ?

En rentrant chez moi le même midi, j’ai croisé mon reflet avant de m’être préparée à le faire, et j’ai ainsi pu constater qu’effectivement, quand je ne prenais pas conscience de la tête que je faisais, j’avais l’air à la fois triste et agacée. À partir de ce moment-là, j’ai tout fait pour essayer de toujours avoir conscience du regard que j’avais.

J’ai commencé à me forcer à relever mes sourcils pour que mes paupières n’écrasent pas mes yeux en leur donnant un air patibulaire, j’ai souri avec beaucoup de conviction, même quand j’en avais pas envie, et je m’entraînais devant la glace pour trouver l’expression qui correspondait le mieux à la bonne humeur. Plus tard j’ai eu Internet et ma première adresse mail comprenait les mots « smiley » et « fifi » (alors que personne ne m’a jamais appelé « Fifi »), parce que je trouvais ça sautillant et pétillant et que je voulais m’assurer que tout le monde sache que j’étais quelqu’un de joyeux.

L’injonction au sourire

Et puis au bout d’un moment, j’ai lâché prise, parce que ça va bien cinq minutes : s’obliger constamment à avoir une sorte de regard sur soi-même, c’est fatigant et c’est pas forcément naturel. C’est anxiogène, en plus, parce que chaque fois que je réalisais que j’étais à nouveau dans mes pensées et que j’étais donc en train de donner l’impression que je faisais la gueule, je paniquais un peu en m’inquiétant des réflexions qu’on pourrait me faire.

J’ai donc relâché la pression sur moi-même. C’était comme si je découvrais un monde nouveau : celui où les gens s’inquiètent plus que de raison ou se moquent dès qu’on a l’air un peu ronchonchon, même si c’est l’affaire de quelques secondes. Si tu n’es pas sûre d’être concernée par la bitchy resting face, fais le test : entourée d’amis, oublie pendant un instant la présence des autres et cesse de parler. Vraiment, essaie de ne pas penser à ceux, à ce qui t’entoure. Si tu entends des phrases comme celles qui suivent, c’est que t’en es :

— Bah qu’est-ce qui t’arrive ?
— Tu fais la gueule ?
— Bah dis-le si tu t’emmerdes avec nous !
— Ça va ?

Oui, ça va. Et si ça allait pas bien, soit j’aurais envie de le faire savoir, soit non. Ceci est ma tête, ça ne veut pas dire que je suis en train de juger, ça ne veut pas dire que je suis quelqu’un de désagréable et qu’à l’intérieur de moi jaillit un flot d’insultes, ou que je me la raconte sévère, ça veut même pas toujours dire que j’ai envie qu’on me foute la paix, ça veut juste dire que… En vrai ça veut rien dire du tout.

J’ai suffisamment l’habitude pour en avoir désormais rien à péter, dans ce genre de contexte amical ou familial (d’autant que, le reste du temps, chacun des muscles de mon visage a une réactivité maximale par rapport à ce que je ressens). Mais il y a pire : il y a les gens (des inconnus) qui se permettent de faire des réflexions dans la rue. « Un petit sourire mademoiselle ? », qu’on me dit beaucoup trop souvent. Comme si ça pouvait bien leur toucher une gonade si une personne qu’ils croisaient dans leur journée faisait un peu la gueule. Comme si je me devais d’apporter un rayon de soleil en leur montrant avec enthousiasme le jaune de mes dents.

Au début ça me vexait, et puis en fait, j’ai pigé qu’on n’a pas besoin de faire de concession sur notre visage. C’est quand même fou, qu’à tout ce bordel de harcèlement de rue s’ajoute cette tendance à vouloir obliger les gens à avoir constamment l’air jouasse. Au début je m’en voulais, à base de « han mais c’est vrai on fait tous la gueule, c’est triste, on devrait tous se sourire les uns les autres ») et puis en fait, j’ai décidé de m’en foutre. Parce que je veux bien avoir l’air jouasse quand je suis avec des gens que j’aime, mais quand je marche, tranquille et seule, je vois pas bien pourquoi je travestirais mon visage neutre.

Alors ensemble, toutes les bitchy resting faces du monde, unissons-nous, parce qu’on n’est pas seul-e-s. On est plein. On est des milliers voire des millions voire plus.

Et on a beau avoir une tête à péter des dents quelques minutes par jour, nous-mêmes nous savons qu’en fait, nous ne sommes qu’amour.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Fée de l'aube
    Fée de l'aube, Le 15 août 2016 à 14h14

    Cet article décrit très bien ce que je vis ! Ce qui m'a parlé le plus, c'était l'anecdote "grâce" à laquelle la MadZ a compris l'origine du "problème" (qui ne devrait pas en être un).

    Au collège, ma mère me disait souvent "tu aurais peut-être des ami.e.s si tu sourirais. Parce qu'on dirait que tu n'es pas sympa."
    C'était dit sur le ton du conseil, mais à cause de ça (et d'autres choses), j'imaginais que c'était de ma faute si je n'avais pas d'ami.e.s à cette époque. Pas parce qu'au collège les gens sont cons, pas parce que je me faisais victimiser, mais juste parce que je faisais la gueule. Et je me dis que, pour ma mère, c'était certainement plus facile de penser ça que de voir la réalité. C'était de ma faute, donc elle ne pouvait rien faire, et ne faisait ainsi rien. Point.

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