Alfrédette à Avignon – Jour 1 : dans la jungle des tracteurs

Alfrédette est au festival d'Avignon, qu'elle va vous faire vivre par procuration pendant quelques jours. Aujourd'hui, rencontres avec des « tracteurs » et afficheurs, véritables repères de l'évènement.

Si vous battez le pavé de la cité des Papes en juillet, vous avez bien peu de chances de ne pas croiser le chemin d’une dizaine de personnes distribuant des tracts, vêtues d’accoutrements improbables : en un mois, 1250 spectacles seront représentés, et les compagnies rivalisent d’audace pour attirer le plus grand nombre de spectateurs possibles dans des salles de théâtre plus ou moins improvisées. Dès les derniers jours de juin, le centre-ville d’Avignon se recouvre de milliers d’affiches qui fleurissent partout où on ne les attend pas – fenêtres, poteaux, commerces et façades sont intégralement recouverts de papiers multicolores.

Derrière cette floraison d’affiches, une armée de petites mains, les « afficheurs », se pressent pour donner le plus de visibilité possible à tel ou tel spectacle. Les « tracteurs », quant à eux, sillonnent cafés, rues et places pour distribuer tracts et flyers au plus grand nombre.

Kikoo, tu veux voir ma pièce ?

Après avoir reçu une dizaine de tracts émanant d’un trompettiste en écharpe, d’un jeune homme déguisé en éléphant, d’un mouton parlant et d’un groupe de choristes en robe à pois, j’ai décidé d’en apprendre un peu plus sur cette activité méconnue, et ai interviewé une dizaine de ces personnages hauts en couleurs et souvent fort sympathiques.

Ainsi, au détour des Halles, j’ai croisé le chemin des mimes Fabrice et Florine, qui distribuaient des tracts sans un mot. Si ces derniers n’ont pu desserrer les lèvres, j’ai interrogé deux de leurs collègues sur leur condition de tracteurs :

« Tracteur ? C’est un boulot difficile. Il y a beaucoup de concurrence, et on doit absolument jouer sur l’originalité de nos costumes pour marquer les passants. Ce n’est pas toujours évident, mais heureusement, les gens sont réceptifs. À la fin de la journée, on est crevés – il fait chaud, et nos costumes n’arrangent rien. Mais dans l’ensemble, c’est une belle expérience. »

Fabrice et Florine

Si Florine a endossé les habits de la Fée Clochette pour les besoins de son spectacle*, d’autres « tracteurs » ont recours à des méthodes plus originales encore : aux alentours de la rue Thiers, les comédiens de Je vous ai compris distribuent des oranges à qui les voudra – initiative salutaire sous un soleil cuisant. D’autres se livrent à une comédie musicale improvisée, chantent pour vanter les mérites de leur production, se déguisent en créatures improbables, plongeant Avignon dans une ambiance festive et bon enfant. 

Un jour normal à Avignon 

Aurore et Virginie, comédiennes et metteuses en scène de Ça va être pénible*, déambulent dans les rues d’Avignon en traînant une poussette recouverte de toiles d’araignées factices, en laquelle sommeille paisiblement Florian-Léonard, un chat noir en peluche que l’on croirait empaillé.

Virginie porte des bottes en fourrure synthétique en-dessous de sa robe de mariée – il fait 30° et je la soupçonne de venir de Krypton. Lorsque je leur demande si elles ne sont pas lassées de conjuguer leur activité de tractage à leur métier d’actrice, elles rient en jurant que non – s’il n’y avait pas la chaleur, elles n’en seraient jamais fatiguées.

 Aurore et Virginie

Un peu plus loin, j’ai rencontré Thomas, jeune et charmant comédien officiant dans Chéri faut qu’on parle*, et lui ai posé quelques questions sur son activité. « Pourquoi tracter ? Parce que sinon, mon metteur en scène me rétribue en peaux de bananes », dit-il en se fendant d’un demi-sourire.

« Plus sérieusement, ici, beaucoup de compagnies n’ont pas de producteur, et les comédiens doivent donc assurer seuls toute la promotion du spectacle. C’est un travail assez répétitif : on tracte au moins quatre heures par jour, sans le moindre jour de repos par semaine. Les seuls gens qui peuvent nous être assez hostiles, ce sont les Avignonnais pur-jus, qui finissent par être lassés du festival. À part ça, ce n’est pas si terrible. »

 Thomas

Le travail des afficheurs est beaucoup plus ingrat : ces derniers se livrent une guerre sans merci pour gagner en visibilité, et doivent parfois défier la gravité pour placer leurs affiches dans des endroits inédits. Paul, étudiant en tourisme, croyait avoir trouvé un petit boulot en or mais s’est retrouvé dans une situation déplaisante :

« Un comédien m’a fait coller cinquante affiches sous un soleil de plomb, en me promettant de me payer cent euros pour la dizaine d’heures de travail que cela représentait. Mais lorsque j’ai eu fini et que je lui ai réclamé mon dû, il m’a envoyé sur les roses en prétextant que la compagnie n’avait plus un sou. J’ai presque envie de taguer toutes ces affiches, pour que plus personne ne voie la trogne de ce sale con. J’espère que je n’aurai plus jamais à travailler pour un milieu aussi pourri que celui du théâtre. »

Ainsi, le festival d’Avignon est l’un des rares lieux où vous pourrez croiser des éléphants roses parlants sans avoir ingéré la moindre substance illicite. Indispensables repères de la jungle qu’est la cité des Papes en juillet, les « tracteurs » et « afficheurs » contribuent à faire du festival un lieu gai et festif où l’on voudrait rester le temps d’un interminable été.

  • *Florine Némitz et Fabrice Bessire interprètent Tak Tak tous les jours au théâtre du Rempart à 11h30.
  • Aurore Pourteyron et Virginie Niclasse interprètent Ça va être pénible tous les jours au théâtre des Barriques, à 16h.
  • Chéri faut qu’on parle, tous les jours au théâtre Laurette à 15h35.
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Voici le dernier commentaire en date :

  • Gwennili
    Gwennili, Le 22 juillet 2013 à 15h25

    ça me fend le coeur de lire ça parce que je viens de rentrer. J'y étais avec une compagnie et c'est vrai que la concurrence est rude quand on tracte.

    Par contre, je suis choquée par l'histoire de l'étudiant en tourisme, il est vraiment mal tombé. Moi j'ai aidé plusieurs compagnies quand j'y étais vu que je n'avais rien à faire et que j'ai une formation de technicienne lumière à chaque fois même quand je ne pouvais pas être payée j'ai été invité à manger/boire et j'ai récupéré pleins d'invitation. Comme quoi, c'est pas le milieu qui est pourri car même s'il est sacrifié en ces temps de crises, il repose pas mal sur la solidarité.

    Pfouuu jveux y retouuurner :'( Mais j'ai plus de solutions pour être hébergée. La loose.

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