Lettre à la future moi qui voudrait un deuxième enfant


Cette lectrice est mère d'un enfant et elle sait déjà que les injonctions la pousseront très bientôt à en avoir un deuxième. Mais aujourd'hui, elle ne veut pas d'autre enfant. Pour ne pas oublier ce qu'elle ressent avec le temps, elle s'est écrit cette lettre.

Lettre à la future moi qui voudrait un deuxième enfant

Te revoilà, tiens !

Tu as quoi, 30-35 ans maintenant ? N. est à l’école, tu as l’impression que les couches sont un lointain souvenir, et tu regardes avec nostalgie les photos où N* tenait dans ta main…

Le souvenir des levers nocturnes a une saveur poétique ? « Le calme de la nuit à 3h du matin m’apaise…” Spoiler alert : NON, il ne t’apaisait vraiment pas.

Alors, je ne t’écris pas pour te décourager de toute nouvelle envie de maternité. Plutôt pour que tu choisisses en connaissance de cause, avec respect et mémoire de la jeune primipare que tu es aujourd’hui. Parce qu’elle mérite qu’on se souvienne d’elle, et que la réalité ne soit pas oubliée.

Pour qu’une telle décision ne soit pas prise à force d’entendre “et le petit deuxième, c’est pour quand ?”, si un jour tu décides de repasser par là, ce sera en te rappelant de ça : aujourd’hui, tu ne veux pas d’un autre enfant.

Et à chaque fois, tu te sens obligée de te justifier : “J’aime N., mais… » Évidemment que tu l’aimes : tu vis dans un amour et une peur paralysante quotidienne de le perdre. Mais aussi, et peut-être pour ça, tu es souvent persuadée qu’une fois suffira.

Tu n’as jamais aussi bien compris les gens qui ne veulent pas d’enfants que depuis que tu en as un. Tu comprends le refus d’être réveillé toutes les demi-heures de la nuit (certaines nuits), et au moins 3 fois toutes les nuits. Tu comprends cette envie de garder ta liberté. Cette envie de pouvoir boire un coup après le boulot, de décider, juste pour soi. Improviser. Faire ce que tu veux, quand tu le veux.

Ce désir de préserver son corps, non seulement d’une grossesse et d’un accouchement, mais de tout l’après : des coups de pied dans les seins, des cheveux arrachés, des vomis qui dégoulinent, du caca sur les doigts et des griffures sur le visage. Des pleurs et des cris, des pensées intrusives (tu ne peux plus descendre un escalier sans t’imaginer un remake de Destination Finale)…

Alors, ce qui te fait tenir ? Ce petit rire, évidemment, entre bien d’autres choses. Ce son qui paraît être la mélodie la plus merveilleuse de la terre. Mais certains jours, ça ne suffit pas. On te retrouve assise par terre, en pleurs, fatiguée. Avec juste l’envie de prendre soin de toi. Et tu te repasses en boucle tout ce que tu aurais pu faire de ce temps avant.

Tu te dis que tu le faisais bien à 17 ans, enchaîner les nuits blanches. Que tu sauras le refaire ! Mais celles d’aujourd’hui ne sont pas aussi vibrantes que celles d’alors : les nuits d’aujourd’hui sont bruyantes, inquiétantes, stressantes, éprouvantes. Et surtout, le jour qui suit, tu ne peux pas décuver devant Netflix.

Tu comprends qu’on ait envie de continuer à dormir avec son amoureux ou son amoureuse au lieu d’enchaîner les tours de garde dans des chambres séparées pour ne pas craquer.
Tu comprends qu’on ait envie de faire le tour du monde et pas le tour des assistantes maternelles.
Tu n’as jamais aussi bien compris l’envie d’être soi, et seulement soi.

Alors non, aujourd’hui, tu ne veux pas de deuxième enfant. Et pourtant quand tu le regardes tu te sens coupable. La culpabilité s’insère jusqu’ici : tu te sens coupable de te dire qu’à cause de toi, il n’aura pas de frère ou de sœur. Et c’est sûrement ça qui te ferait changer d’avis, te sacrifier pour lui, encore. Pourtant, tu pleures encore quand tu dois parler de l’accouchement.

Alors, peut-être qu’un jour tu te poseras la question. Et tu pourras changer d’avis.

Peut-être que penser tout ça aujourd’hui, c’est aussi ce qui t’aide à tenir dans les moments difficiles. À profiter de chaque instant, à te dire que c’est une phase et que ça passera. Tu retrouveras le sommeil, tu retrouveras une certaine liberté. C’est aussi pour ça que je t’écris ces lignes.

Une des choses que les parents vous répètent c’est qu’on oublie. Tu peux changer d’avis, et aucune porte n’est fermée. Mais tu n’as pas le droit d’oublier tout ce que tu ressens maintenant. Parce que la femme qui traverse tout ça, dans une grande solitude, mérite qu’on se rappelle ce qu’elle a vécu.

Elle mérite de ne pas se faire avoir par l’oubli et les injonctions. Elle mérite de décider pour elle-même, en se souvenant de la vérité. La vérité c’est ça : c’est la vie à l’état brut. C’est crever d’envie d’aller le chercher à la crèche tout en redoutant ces futures heures à passer seule avec lui. C’est apprendre à vivre avec toute cette ambivalence. Tu as le droit de choisir de recommencer. Tu auras le droit de t’en plaindre à nouveau. Mais je refuse que tu t’oublies.

Une madmoiZelle

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