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Pourquoi j'aime pas les Beatles

Mademoiselle So te raconte pourquoi entre elle et les quatre garçons dans le vent, ça passe pas…

Par Mademoiselle So, 25 ans, le 15 juillet 2008
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Je crois qu'on a chacune sa madeleine amère, ce souvenir désagréable qui nous fait regarder dans le vide comme quand on rappelle à nos parents le jour où Balavoine est mort. Pour ma part, cette madeleine périmée est musicale. Dès que je l'entends, j'ai l'impression qu'on déverse sur mon moral un sachet fraîcheur de spleen, et c'est comme ça depuis 18 années. Pourtant, j'ai vécu d'autres trucs depuis, des trucs plus graves, mais ça je sais pas, ça passe pas.

Un jour, je me suis rendu compte que le fait d'entendre les Beatles, ça me faisait des larmes alors que j'en commandais pas. J'étais au milieu du Géant Casino, un paquet de protège-slips dans la main droite, un pack de 10 croissants + 2 gratuits dans la gauche. A la troisième note d'harmonica de Love Me do, je me suis mise à trembloter concomitamment de la maxilaire et de la guibole, comme si j'étais la petite Jacqueline paumée que ses parents attendent à l'accueil. Heureusement, j'ai trouvé un coin de gondole pas trop pointu pour accueillir ma structure flageolante. Et puis je m'en suis rappelé, comme si c'était hier...

30 août 1989, 17h30.

Pour moi la vie est belle. C'est la fin des vacances mais je m'en fous, j'ai encore un doudou alors qu'est-ce qu'il peut m'arriver au fond ? Et puis quand on est enfant, on ne doit jamais se taper la corvée de valise à remplir en fin de vacances, on voit ça de loin quoi. Le seul truc qui mérite notre check-up, c'est : "choco BN ? Ok. Bonbons Lutti ? Ok. Oasis ? Ok".
Donc a priori, ça va. A priori seulement, parce que là, on est en camping et il pleut. Donc il faut faire du remballé/mouillé, et apparemment ça plaît moyen à ma famille, qui me consigne au sec le temps de ré-empaqueter tout le bordel accumulé.

Depuis mon siège, dans la 505 qui sent le voyage et comporte des miettes de pain datant de 1954, j'ai donc une sorte de "fenêtre sur exode". Installée là, je les vois qui s'agitent et qui s'engueulent. Fantastique. Comme je suis pas trop conne, je me débrouille pour mettre une cassette audio dans le poste, et fais péter les watts. Au programme, quatre garçons dans le vent, comme tu l'auras deviné.

Pendant une heure.

Puis une heure et demi.

Puis deux.

Au bout de deux heures et demi de Beatles, j'ai toujours cinq ans, je suis bilingue et j'ai compris le mystère de la condensation sur les vitres, mais j'en peux plus. Les notes d'harmonica dégoulinent dans ma tête comme la pluie sur la vitre (hein c'est beau !) quand ma mère ouvre brusquement la porte pour y jeter un paquet mystérieux. Heureuse comme Tom Hanks quand il trouve son copain ballon dans Seul au monde, je fonds sur l'objet. C'est une catastrophe : le sachet avec la réserve de gâteaux, précieux réceptacle contenant mes fantasmes au chocolat, est mouillé jusqu'à sa moelle. Et en fond, John crache toujours les 4 minutes d'inspiration qui ont fait de lui une légende. Lovmidoûûh-solo d'harmonica et clac, la bande casse sec, sûrement épuisée par ces longues heures de stretching.

Silence.

Si j'étais une enfant américaine, je courrais me réfugier dans ma cabane construite par Oncle Bill tout en haut d'un chêne tricentenaire. Et puis, il y aurait un gros plan sur mes immenses yeux au moment où chtouik, une larme perlerait sur ma joue porcelaine. Mais on n'est pas dans un film américain, et je m'appelle pas Cherry mais Mademoiselle So (oui, c'est mon nom de baptême). Alors j'ai attendu que ma famille qui sentait le mouillé revienne dans la voiture, mette une cassette d'Alain Souchon à la place de Ze Biteulsse comme je disais à l'époque, et puis m'emmène grailler un bon frichti dans le McDonald's le plus proche.

Retour à la réalité, Greatest Hits et MilkyWay

Quand j'ai repris mes esprits, assise sur le bord pointu de ma gondole, le Géant Casino vivait sa vie de Géant Casino sans se préoccuper de mes souvenirs d'enfance. Mais je m'en foutais, parce que j'étais allée plus loin dans la compréhension de mon moi. J'ai digéré ma madeleine et fini ma catharsis en achetant illico un Karaoké of the Greatests Hits of the Beatles et des MilkyWay, les mêmes que ceux du sachet tout mouillé. D'ailleurs, je n'en avais pas vu depuis 2 500 ans. Le soir même, je me sciais les cordes vocales à hurler du "we a liv' ina yailo seubmawi, yailo seubmawi; yailo seubmawiii", tout en engouffrant pour 4 000 kcal (16 736 000 joules) de barres chocolatées fourrées au bon lait. Je n'ai pas fait toutes les chansons, mais je m'étais fabriqué un nouveau bon souvenir associé aux Beatles, c'était le but de ma thérapie.

Le lendemain, je donnais mon CD de Karaoké à Oncle Jean-Marc qui, à défaut de construire des cabanes dans des chênes tricentenaires, possède pour 10 000 euros de matériel pour ses soirées Karaoké.

Et depuis, j'aime pas les Beatles mais au moins je sais pourquoi.

Toute ressemblance avec des oncles de la réalité n'est que fortuite.
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