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J’ai été vendeuse pendant les soldes

On n'imagine pas l'épreuve que représentent les soldes pour... les vendeuses. Alors, on écoute Euka et la prochaine fois on sert son plus beau sourire à la préposée aux cabines d'essayage !

Par Euka, 25 ans, le 23 janvier 2008
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madmoiZelle, écoute bien ce qui suit car cela pourrait t’arriver.
En cette période de soldes, où tu courres les magasins par commando de copines en quête d’étiquettes à gros pourcentages, où tu capitules face à cette paire de richelieu à talons vernie qui te faisait tant baver devant la vitrine, où tu tires, telle une harpie, la manche d’une blouse qu’une midinette beaucoup moins bien que toi veut t’arracher à coups de ceintre dans l’humeur acqueuse, et bien crois-moi : il y a des madmoiZelles qui se battent encore plus fort que toi. Ou plutôt contre toi. Réfléchis bien. Allez, un p’tit effort… L’aurais-tu oubliée… ?
Tu sais, la petite vendeuse qui se jette sur ton slim à peine as-tu franchi la porte de la boutique en te lançant un grand « boujourenh… je peux vous renseigner ? », avec sa voix stridente et son ton obséquieux. Celle qui veut absolument chercher ta taille alors que tu ne lui as rien demandé, celle qui s’exclame que ce bermuda te va « hyper bien » alors qu’il te fait un postérieur de boy-scout, et te propose toujours un petit « top pour aller avec » histoire de faire monter son panier moyen… Elle t’énerve, elle t’agace, tu as envie de lui dire « de quoi j’me mêle, tu ne vas pas m’avoir avec tes techniques de mercatique ».
Jusqu’ici je pensais comme toi. Et puis j’ai eu besoin d’un petit boulot.

Jour J - Avant le combat

Appelée en renfort par une boîte d’intérim pour le 2ème week-end des soldes, me voilà transformée en "wondervendeuse". « Chouette ! », me dis-je, « moi qui adore les fringues, je vais pouvoir virevolter entre les rayons à ma guise, et en plus je serai payée ! »
C’est donc vêtue d’un magnifique tee-shirt rose que j’intègre l’équipe d’ATOME Lingerie. Univers "so glamour" où tout n’est que dentelle, calme et volupté.
J’ai vite déchanté.

Arrivée à sept heures du matin pour étiqueter les rayons et les colis de la deuxième démarque - car contrairement à ce que l’on croit, même pendant les soldes, de nouveaux modèles dans toutes les tailles arrivent chaque matin - je m’applique et mets trois plombes à clouer les étiquettes sur les articles. Et même en visant bien les coutures, je me prends l’aiguille de la swifteuse dans les doigts une fois sur deux.

Le rat face aux lionnes

A 10h, les phalanges perforées et sanglantes, j’aide mes collègues à ouvrir les portes. Petit speach de la responsable, ambiance Coupe du Monde de rugby : « chacune son terrain, je veux une coordination d’équipe irréprochable, passez vous le ballon… euh… la cliente en fonction de ses demandes, on sourit, on ramasse, et pour la pause pipi c’est NOW ! ». No problemo, je suis la Chabal du sous-tif. D’abord affectée à l’entrée du magasin, je me dois de dire bonjour à chaque cliente comme si c’était la première et de répéter ma litanie telle Satan dans son brasier : « Bonjour mesdaaaaaames (sourire), bienvenue ! Surtout n’hésitez pas à profiter de notre offre exceptionnelle : pour cent euros d’achats, une culotte offerte ! ». On y croit, on y croit, parfois on se trompe dans l’ordre des mots, ça fait un peu disque rayé, mais pas le choix. Si on lâche l’affaire, la "pilier" de magasin devra justifier des mauvais résultats auprès de la responsable qui se fera engueuler par la chef de région qui aura les boules au séminaire du PDG qui ne manquera pas de faxer le classement de la honte à tous ses magasins. Une collègue me rassure : « tu t’en fous. Ici c’est comme au théâtre, on joue un rôle. Moi ça m’amuse de me faire passer pour une conne ».

Quoi qu’il en soit, il faut croire que la française cultive son cérumen. Malgré toutes mes interjections, invectives et autres inventions, pas un regard, pas un sourire ne s’est posé sur moi. Je parle totalement dans le vent. Bestiales, les clientes se jettent sur les rayons comme des walkyries tirant sur les string en guise d’archers, essayant les nuisettes devant la glace du magasin au dessus de leur doudoune (« trop d’attente aux cabines ! »), piétinant les affaires qui traînent par terre (« c’est pas moi ! »), et trouvant toujours le moyen de râler lorsqu’elles patientent à la caisse (« y z’ont mis qu’une caissière qui est pas franchement dégourdie ! »). Un orchestre philarmonique de « hiii » côté rayons, de « baaah » côté cabines, et de de « pfff » côté caisses, vient amplifier le son tellement zen de Yelle et Parle à main. J’ai les oreilles qui bourdonnent. Unetelle débat du montant de son ticket de caisse à l’aide d’une calculette (« La culotte était offerte vous l’avez dit tout à l’heure, vous me devez deux euros ! »), une autre m’engueule car il n’y a « rien dans sa taille » et que « la société rejette les rondes », et j’ai beau lui répéter que justement, s’il n’y en a plus, c’est qu’ils ont tous été achetés car beaucoup de clientes portent cette taille, elle me balance qu’elle préfère rester comme telle plutôt que plate comme moi et part en claquant les talons. Cerise sur le gâteau, une autre défait les piles que je viens de plier en marmonnant « ben quoi, c’est son boulot, non ? ».
Ce sont des lionnes, je suis… le rat.

Le rat quitte le navire

Après qu’elles nous aient fait la grâce de bien vouloir quitter les lieux, se faufilant sournoisement à l’intérieur du magasin alors que nous étions en train de fermer (« juste deux secondes, je regarde ! »), il a fallu re-ceintrer tous les modèles, les ranger par taille dans le magasin, préparer les colis pour le lendemain, fermer la caisse, faire les comptes, mettre l’argent dans le coffre-fort, passer l’aspirateur puis la serpillière, sortir les poubelles, passer au contrôle général des sacs à main et enfin, enfin… rentrer chez soi avec la haine du made in Taiwan et l’impression d’être le simple rouage d’une société injuste. Un peu plus tard dans la soirée, mes copines me diront : « regarde ce que j’ai trouvé cet après midi ! Naaaan... Ne me dis pas que…T’as toujours pas fait les soldes ? »… et resteront indignées face à ma mine déconfite.

Un peu comme Alice passant de l’autre côté du miroir ou comme Naomi Campbell nettoyant les locaux d’une prison mais en robe haute couture, je peux tout de même dire que ce petit stage a eu du bon : je ne regarderai plus jamais les vendeuses comme avant et mon banquier va me féliciter… Pas du tout envie de faire les soldes (ce week-end).

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