Je suis interprète langue des signes française-français — Témoignage

Mamie Gégé est interprète en langue des signes française. Son métier, c'est d'aller de rendez-vous en conférence pour traduire les paroles afin que les sourd-e-s et malentendant-e-s puissent les comprendre !

Je suis interprète langue des signes française-français — Témoignage

Je suis tombée dans le monde de la surdité un peu par hasard. Si si, c’est possible !

Ne voulant plus faire de l’allemand, j’ai choisi Langue des Signes Française (LSF pour les intimes) à l’université d’Angers. J’étais en licence Sciences de l’Éducation mais après un stage de quinze jours j’ai compris qu’il fallait que je trouve autre chose car le milieu m’était trop familier.

Cinq ans d’études pour être interprète diplômée

J’ai testé en deuxième année un stage de trois semaines auprès d’une prof de LSF auprès de collégiens sourds. La dernière semaine, j’ai observé une interprète LSF-français. La troisième année, j’ai suivi deux autres professionnels qui travaillent avec les sourds : un codeur en Langage Parlé Complété et une interface de communication.

Langue des signes pleine d’enthousiasme au Super Bowl 2013

Finalement, c’est mon prof (sourd) de LSF qui m’a fait connaître la seule autre personne de ma promo à vouloir être interprète. On est parties toutes les deux, sans quasiment rien savoir de l’autre, à Lille pendant deux jours. Pas une seule engueulade, le bonheur, on s’est senties bien tout de suite (et elles vécurent heureuses jusqu’à… maintenant : nous sommes toujours très amies !).

Pour y arriver j’ai validé ma licence et enchaîné sur un master d’interprétariat en LSF-français à Lille. J’ai effectué trois ans de Licence, un an de master 1, deux ans pour le master 2 car ils ont vu que j’étais très motivée et un an supplémentaire car il n’y a pas de rattrapages dans ce master… Sept ans, sept longues années avant d’être diplômée.

La chose qu’on nous apprend : « on est pas des robots, l’erreur est humaine ». C’est une phrase qu’il faut se répéter souvent sinon on perd rapidement confiance.

J’ai travaillé durant l’année de redoublement car j’allais seulement en cours le lundi (et parfois le mardi). J’ai été secrétaire bilingue dans un service d’interprète et j’ai eu le temps de faire des stages pratiques avec mes futurs collègues.

Six étapes de compréhension et de traduction

Ensuite, j’ai eu mon diplôme. Bon, j’avais mis le paquet pour ne pas être stressée : une semaine de vacances à la montagne avec des copains, un massage quatre jours auparavant et des fleurs de Bach pour être en osmose avec mon corps ! Car le diplôme se valide principalement sur une journée (ou deux : ça dépend des masters).

La particularité du métier d’interprète en LSF-français c’est que tu es interprète de liaison (autrement dit des rendez-vous entre un sourd et un entendant) ET interprète de conférence. On est les seuls à faire cela. Les interprètes de langues vocales sont soit non-diplômés, soit diplômés en conférence + leur(s) langue(s) parlée(s) !

Par contre, le point positif est que tu interprètes simultanément. Voici les six grandes étapes qui se passent dans le cerveau :

  • l’écoute pour comprendre un certains nombre d’informations
  • comprendre et analyser le sens, y compris tout ce qui est implicite
  • mémoriser le message, car la LSF a une structure particulière
  • visualiser avec des images mentales, car cette langue utilise un espace en 3D (un peu comme une BD)
  • interpréter vers la LSF : trouver le sens, les structures qui donnent à voir et les expressions pi sourdes (qui n’existent que chez les sourd-e-s)
  • contrôler mentalement sa traduction et avoir un regard critique sur ce que l’on vient de produire (si en plus la personne en face fait signe que c’est tout bon pour elle, ça c’est le pied !).

Pendant que tu produis de la LSF, ton cerveau continue avec les autres étapes, car la personne ne s’arrête pas de parler !

Par exemple : « mes amies et moi sommes allées à la plage à 16 heures » devient « ?[heure] [4] [ après-midi] [lieu] [plage] [ami] [ami] [fille] [moi] [aller (vers l’endroit où la plage a été mise)] ».

Les journées d’une interprète en langue des signes française

J’ai travaillé au sein d’un service d’interprète à Paris, en CDI et à temps plein. Chaque structure a ses particularités. Pour la nôtre c’était beaucoup de vacances (plus de 10 semaines en tout !) mais un salaire moins élevé. Des tickets restaurant, 100% de remboursement de transports (très important pour la suite), un téléphone pro, mais également le volontariat pour travailler le soir et les week-ends.

La semaine commence en recevant ton planning provisoire le mercredi sur ton ordinateur. Jusqu’au vendredi, l’emploi du temps peut changer. Mais il faut quand même appeler les entreprises pour demander des informations (les thèmes de la réunion, combien de personnes présentes, dans quel but…).

Ensuite, le vendredi soir tu reçois ta semaine à venir. Autant te dire qu’il vaut mieux l’ouvrir le lendemain sous peine de gâcher ta soirée !

Une journée d’interprète se déroule ainsi :

  • Si tu travailles seule, tu peux travailler par demi-journée de zéro à deux heures maximum (on ne rit pas dans le fond ! Oui, zéro : quand le rendez-vous est annulé et pas remplacé).
  • Si tu travailles à plusieurs, tu peux faire du 8h-17h avec une pause déjeuner. Mais quand tu es à deux ou plus, tu traduis pendant 15 minutes (ou 10 si c’est vraiment difficile) et ensuite ton/ta collègue te relaie. Tu peux ainsi te « reposer ». En pratique, il faut cependant parfois être en éveil tout le temps et les grosses journées peuvent être très fatigantes.

On est envoyé-e-s dans tous les coins de Paris et sa banlieue. Il y a des interprètes un peu partout en France, même si la grosse majorité se trouve à Paris, puis Toulouse, Marseille, Lille.

Le contact humain au coeur du métier

On croise des anonymes comme vous et moi, ou des personnalités connues. Dans une même journée, on peut traduire un rendez-vous chez un médecin avec un patient sourd et enchaîner avec une conférence réunissant tous les hauts responsables d’un domaine.

OUPS !

Le truc magique c’est qu’on rencontre des gens formidables, on visite des lieux où l’on ne peut aller d’ordinaire, on voit les coulisses, on est convié-e-s à des déjeuners… Mais en contrepartie, l’emploi du temps n’est jamais fixe, avec des horaires qui peuvent changer à la dernière minute.

Certes, j’ai une nature à m’émerveiller de petites choses de rien du tout ; peut être que ça facilite. C’est quand même un métier assez prenant ; il faut beaucoup de préparation, de contacts humains, de diplomatie. Il faut être curieux de tout et ne pas s’attendre à un salaire mirobolant. Pour un bac+5, tu passes à bac+2…

« On est des travailleurs de la langue dans un domaine social », comme dirait une ancienne collègue. Car c’est exactement comme ça que l’on est perçu-e-s.

Direction… la Nouvelle-Calédonie !

Aujourd’hui, j’ai quitté mon travail et surtout mon ancienne ville. Paris est un endroit où tout va très vite avec beaucoup de sollicitations. Du coup, on a tout lâché et on est partis s’installer en… Nouvelle-Calédonie ! Alors c’est un peu l’autre extrême !

J’étais dans le plus gros service d’interprètes de France (rien que ça) et maintenant je suis la seule diplômée du Caillou ! Après plusieurs déconvenues, j’ai dû me rendre à l’évidence : je devais créer mon entreprise. Ici, on prend une patente (c’est être auto-entrepreneur en beaucoup plus simple) et on se lance !

Lydia Callis signe aux côtés du maire de New York, Michael R. Bloomberg

Pour le moment, je travaille beaucoup autour de l’art et la culture car il n’y a rien du tout dans ce domaine. Je traduis beaucoup de contes pour des animations à la médiathèque ou lors de festivals.

Avec le guide du musée de la ville, nous avons pu proposer la première visite guidée en LSF pour des adultes sourds, c’était magique ! Je passe également sur un programme court, qu’on peut retrouver sur Vimeo : Signe-moi un conte.

[vimeo]http://vimeo.com/67372622[/vimeo]

Pour l’instant, c’est le début de l’activité. Les choses bougent lentement, car il y a beaucoup de retard dans ce domaine. Mais je rencontre plein de personnes motivées qui ont envie de changements !

Un cliché : LSF = Langue des Signes Française (et non langage des gestes pour les sourds-muets). Il faut toujours garder le sourire, expliquer encore et encore… Car la LSF est reconnue langue à part entière seulement depuis la loi du 11 février 2005.

J’ai vu qu’il y avait quelques madZ malentendantes ou sourdes qui seront sans doute ravies d’en discuter dans les commentaires !

Pour aller plus loin…

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Countess_Lovelace
    Countess_Lovelace, Le 9 octobre 2013 à 15h14

    Hello!
    Il y a une traductrice à la CPS à Nouméa qui est aussi diplômée de LSF, je ne sais pas si tu la connais mais elle sera peut-être intéressée par ton projet!

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