Chronique d’une ex-fumeuse #1 — La frénésie des premiers jours

Sophie-Pierre Pernaut a arrêté de fumer il y a quelques jours. Nouvelle non-fumeuse, elle vous raconte les étapes par lesquelles elle passe.

Chronique d’une ex-fumeuse #1 — La frénésie des premiers jours

La clope et moi, c’est une super longue histoire. J’ai commencé à fumer il y a plus de sept ans, mais ma première cigarette, je l’ai crapotée à 9 ans seulement. J’étais complètement fascinée : par l’odeur, par l’allure que ça donnait aux gens selon moi, par la voix des femmes que je voyais fumer à la télé. Des voix rauques, des voix graves, des voix qui ont l’air d’avoir vécu. Je trouvais l’odeur agréable et chaude, et je me suis promis un truc : un jour, je serai fumeuse.

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Ce à quoi je pensais que je ressemblais en fumant.

J’étais complètement fascinée, alors un mercredi après-midi, moi, la petite fille timide qui flippe toujours à l’idée de transgresser des interdits, je suis allée m’acheter un paquet. Je me souviens, c’était des Winston. J’en avais fumé quatre ou cinq jusqu’à ce que je me fasse griller par un adulte. Ça m’avait fichu la tête qui tourne, et les poumons en feu, mais j’avais tellement aimé ça (parce que c’était interdit, tout simplement, parce que ça avait le goût de l’inédit, de l’éphémère) ! Je m’en voulais à fond d’avoir fait quelque chose que mes parents ne souhaitaient pas me voir faire, et j’ai flippé pendant des semaines à l’idée qu’ils l’apprennent d’une façon ou d’une autre.

La crainte de me faire engueuler m’a refroidie et je n’ai plus touché à une seule cigarette jusqu’à mes dix-huit ans, âge auquel j’ai sérieusement commencé à fumer. En une soirée, c’était plié : j’étais accro. Les choses ne se sont pas faites petit à petit, comme pour beaucoup : un soir, je suis partie à une fête, j’étais non-fumeuse. Le lendemain, je me suis réveillée, je l’étais. 

Et depuis ce jour, je n’ai jamais lâché mon paquet de tubes de nicotine, jusqu’à ce qu’enfin, après une première vaine tentative, je réussisse enfin à finir le célébrissime livre d’Allen Carr pour arrêter de fumer facilement.

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Je me suis sentie plus adulte, plus sûre de moi, et j’étais satisfaite de ma décision de commencer à fumer. Jamais je n’aurais pu imaginer que j’en souffrirais un jour, que j’allais regretter, que j’allais fumer chaque cigarette avec un peu plus de dégoût de moi-même, que j’allais préférer aller piocher dans mes comptes épargne à la fin des mois difficiles pour me payer un paquet, que j’allais plutôt m’acheter des clopes qu’une place au cinéma, que je renonçais à plein de trucs pour pouvoir continuer à fumer mon paquet par jour. J’ai dépensé en moyenne 182€ par mois, soit 2184€ par an. 2184 putain d’euros, chaque année.

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J’ai tellement les boules que je décide de ce pas de ne pas me focaliser sur les 2184€ que j’ai perdus chaque année, mais sur les 26 que j’ai gagnés depuis que j’ai arrêté, et les 2184 que j’aurai, du coup, économisés l’année prochaine, après un an sans fumer.

Il y a quelques années déjà, j’ai pris conscience que mon addiction à la cigarette était un problème, mais ce n’est que la semaine dernière que j’ai regardé la cigarette que je tenais en me disant, avec toute la motivation du monde, que c’était la dernière de ma vie.

Jour 1

Le crier sur tous les toits

J’ai éteint ma dernière clope à 0h50. Je m’étais assoupie plus tôt dans la soirée en bavant sur mon mec et je me suis réveillée en panique : j’avais décidé que je fumais ma dernière cigarette ce soir-là, mais je ne voulais pas que ma dernière cigarette n’ait pas l’air d’une dernière cigarette. Je voulais en renifler toutes les effluves, je voulais sentir la fumée chaude s’insinuer dans mes poumons. Je voulais renifler mes doigts après et sentir l’odeur de tabac froid qui reste encore après un lavage des mains.

Je voulais tout bien faire comme Allen Carr m’avait dit de faire, après son dé-lavage de cerveau tout au long du livre.

trop cheum la clope

Avant de décider que cette cigarette serait ma dernière, j’ai passé plusieurs années à me détester, à en détester le goût et l’odeur. J’aurais peut-être pu arrêter avant… C’est même sûr ! Je dis pas que personne ne peut arrêter sans être dégoûté de la cigarette : peut-être qu’il y a des gens qui arrivent à ne plus toucher à ces petits bâtonnets simplement parce qu’ils savent que ce n’est pas bon pour leur santé.

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J’ai été dégoûtée de moi-même et de la cigarette pendant plusieurs années, alors j’ai envisagé l’arrêt de la clope avec beaucoup d’appréhension et autant d’enthousiasme : j’allais être libre ! MAIS je prenais le risque de me décourager au bout de quelques jours ou semaines… En trois semaines, j’allais être définitivement guérie, délivrée de toute trace de nicotine, et trois semaines c’est rien ! MAIS je prenais le risque de décevoir mes proches en échouant…

Parce que je ne sais pas gérer la peur sans en parler, que verbaliser me soulage, j’en parle autour de moi. J’ai laissé un message sur le répondeur de mes parents, j’en parle à mes collègues, je le dis à mes potes, j’en fais un Instagram, je place l’information dès que je peux.

Toutes les occasions sont bonnes pour en parler. Toutes. J’ai besoin d’en parler tout le temps, de recevoir des encouragements, des conseils, et s’il y a un peu d’admiration dans le lot, je jouis du cerveau.

Oh, et puis je sais pas, au fond, peut-être que ça peut aider à tenir, de savoir que tout le monde sait qu’on est censé-e-s ne plus fumer. Même si en vrai, j’arrête pour moi, et que si je craque suffisamment mon slip pour reprendre, j’aurais suffisamment craqué mon slip pour me contrefoutre de ce que les autres vont bien pouvoir penser de moi.

Je suis de toute façon pleine d’énergie, et beaucoup trop persuadée d’avoir fait le bon choix en me libérant des chaînes de la cigarette pour replonger.

Le craquage nocturne

Merde, putain de merde, j’ai replongé. Je suis rentrée chez mes parents pour le week-end, j’étais peinarde à discuter avec eux, toute fière, toute guillerette, toute légère. J’avais géré une journée de boulot sans fumer, une marche à pied très rapide vers la gare sans fumer, le retard du départ du train sans fumer, l’après-repas sans fumer. J’étais trop fière de pouvoir leur dire EH ‘GA’DEZ, J’SUIS MÊME DE BONNE HUMEUR C’EST FOU HEIN, VOUS AVEZ VU COMME JE SUIS TROP FORTE !

Et d’un coup ça m’a pris comme une envie de pisser après avoir bu trop de Contrex : fallait que je fume. J’étais en train de discuter, pépouze, avec ma mère et je me suis mise à pleurer, en me demandant ce que j’allais bien pouvoir faire de ma vie si je pouvais pas fumer, et en pleurant encore plus en réalisant que tout ce que j’avais prévu de faire avec l’argent que j’aurais pas dépensé en clopes, bah je devais y renoncer : j’étais faite pour être fumeuse, si je fumais pas, j’allais faire quoi ? J’ai pris de l’assurance et confiance en moi alors que j’étais fumeuse, est-ce que j’allais tout perdre ?

J’ai pleuré et j’ai réalisé que j’avais donné mes cigarettes le matin même, qu’il ne m’en restait plus une seule. Je me suis rappelée que j’avais un paquet de secours chez mes parents et j’ai couru dans les escaliers pour aller le chercher. Quand je suis redescendue, ma mère était toute embêtée :

– J’ai demandé à ton père de le cacher.
– Mais où ?
– Je sais pas, il me l’a pas dit.
– VA LUI DEMANDER STEUPLÉ (ensuite j’ai répété steuplé en boucle et en pleurant, mais c’est trop moche pour que je vous le fasse savoir. J’ai ma dignité.)
– Mais il dort.

(La narratrice de cette histoire éclate en sanglots comme un enfant qui a confondu la grenadine et le Tabasco).

Mes parents ont beaucoup de patience et j’ai fini par trouver une cigarette. Je suis sortie sur la terrasse, je l’ai allumée en tremblant, j’ai tiré dessus et s’ensuivit la

pire

sensation

de vertige

de ma vie.

Avoir plus la gerbe que ça, c’est avoir une flaque de vomi comme animal de compagnie. Je crois bien que c’est le signe qu’il faut que j’arrête.

Jour 2

La découverte du syndrome de manque

Je me suis levée de très bonne humeur, ce matin : j’avais vraiment envie de chantonner de joie, toute jouasse d’avoir un souffle relativement clair. J’étais heureuse de sentir mes cheveux, lavés la veille, et qui sentaient pourtant encore le shampooing alors que d’habitude, ça refoule les clopes. J’ai chantonné en prenant mon petit-déjeuner, et aussi quand mon père s’est mis à jouer de la guitare, et aussi quand j’ai pris ma douche.

Je me suis dit que j’ai de la chance, que tout ira bien, qu’il y aura des moments un peu difficiles mais que je suis suffisamment posée et mature pour m’assoir, respirer un grand coup et positiver. Parce que tout ça, ça ne finira très rapidement plus que par être positif.

Jusqu’à 11h40, où, tandis que je discutais à distance avec cet être humain formidable et aimé par mes soins qui est mon mec, je me suis mise à me sentir un peu bizarre, même si je répétais en boucle que j’étais en pleine forme.

11h41 : J’suis en pleine forme mais j’arrive plus à respirer et j’ai les larmes aux yeux.

11h45 : Je dis à mon mec que je coupe mon téléphone, parce que « j’ai besoin de prendre l’air ».

11h46 : Je sais même plus pourquoi on se dispute. On se dispute ? Si ça se trouve, non.

11h46, bis : Je rallume mon téléphone et je remonte la conversation. On ne se dispute pas du tout, effectivement. Mais tant pis, j’suis énervée quand même, c’est qu’il y a une raison.

11h47 : Je regarde s’il a vu mon message. Il n’a pas vu mon message.

11h48 : Je recoupe mon téléphone.

11h49 : Je soupire très fort.

11h50 : Je rallume mon téléphone.

11h51 : Finalement je vais pas couper mon téléphone, mais je veux voir s’il a une réaction à me faire parvenir quand il aura vu que j’ai coupé mon téléphone, sauf que mon téléphone n’est pas coupé et que je s– oh.

Oh, je crois que c’est ça, le syndrome de manque. Maintenant que j’en ai pris conscience, je peux soit me calmer en me rappelant que tout ceci n’est pas vraiment moi, soit me remettre à pleurer un petit coup dans les rayons du Carrouf en respirant très fort la bouche ouverte.

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DEVINE CE QUE J’AI CHOISI.

Mais c’est pas bien grave, parce que je continue à me dire que j’ai de la chance, que tout ira bien, qu’il y aura des moments un peu difficiles mais que je suis suffisamment posée et mature pour m’assoir, respirer un grand coup et positiver. Parce que tout ça, ça ne finira très rapidement plus que par être positif.

Regarder les fumeurs et se sentir mieux

Pour me détendre, et surtout parce que mes cheveux n’étaient qu’un noeud géant, je suis allée chez le coiffeur. J’y suis restée deux heures à tout péter, et j’étais à côté d’une fille qui était là depuis 3h et qui était toujours présente quand je suis partie. Je la voyais bien s’agiter sur son siège en tout sens comme si elle avait un ver farceur dans le slip. À un moment, elle a demandé à la coiffeuse si elle pouvait aller fumer, mais la professionnelle du veuch a pas voulu — sûrement parce qu’elle avait la blinde de trucs toxiques sur le bulbe et qu’elle allait faire torche vivante.

Bah je peux te dire, la fille, elle était pas bien. Et je me suis rendue compte, à la voir pas bien, frustrée de devoir attendre un rinçage pour sortir fumer, que ça aurait pu être moi à deux jours près, et que là, bah vraiment…

J’étais trop bien.

Évidemment, il va de soi que comme je fixais d’un air béat cette fille en manque de cigarette, je méritais qu’elle me lance un regard noir et interloqué.

Jour 3

La patate

Je me suis encore réveillée naturellement super tôt et en forme, je sais pas bien pourquoi. Ça m’avait fait pareil hier, mais j’avais mis cette émergence tôtive (l’inverse de tardive, t’as vu) sur le compte du vin blanc que j’avais bu la veille.

Mais bon, là, c’est la deuxième fois, quand même : c’est comme si, en arrêtant la cigarette, mon nombre d’heures de sommeil nécessaires était passé de 10 à 6. C’est bien, j’aime bien. J’aime bien parce que du coup, je peux faire plein de trucs, non seulement parce que je me réveille plus tôt, mais aussi parce que j’émerge avec la tête vachement moins dans le pâté. C’est comme si, en fait, tous les matins, j’avais eu la tête comme un lendemain de soirée. Je comprends soudain beaucoup mieux pourquoi les vrais lendemains de soirée, j’étais à deux doigts de la mort.

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Je m’en rendais pas forcément compte, parce que justement, c’était mon quotidien, mais la différence est flagrante : j’ai l’esprit clair, mes yeux ne se referment plus tout seul comme les autres matins, je m’étire, joyeuse, au lieu de grogner en fronçant des sourcils. Ma bouche n’est pas tellement pâteuse, mon nez, pas aussi sec qu’avant… Je retrouve l’envie de lire et de traiter rapidement mes papiers administratifs, je…

Je…

Ok, je suis à deux doigts d’aller courir dans les champs pour profiter de mes poumons presque retrouvés, je me reconnais plus. Je vais manger du beurre à la cuillère parce que j’ai l’impression d’être devenue beaucoup trop saine d’un coup.

chien fume

Même pas ce à quoi je ressemblais en fumant.

Le syndrome post-rupture

Soudain, j’angoisse : je fume depuis autant de temps que je sors. Je fume autant de temps que j’ai des rapports sexuels — j’ai même commencé la clope avant. Je fume depuis bien plus longtemps que je bosse à temps plein.

Et si j’étais pas capable de faire les deux en même temps ? Et si je m’amusais moins en soirée, et si j’arrivais plus à me concentrer, et si l’envie de recommencer à fumer me prenait ? Je suis au boulot et j’ai l’impression de partager mon temps entre deux états d’esprit :

  • les moments où j’ai envie de fumer
  • les moments où je m’autocongratule de ne pas être allée fumer.

En vrai, c’est faux, c’est pas vrai du tout. Y a plein d’autres moments où j’y pense pas, sauf que comme j’y pense pas, bah naturellement, je réalise pas que je suis pas en train d’y penser.

Jour 4

Cher Journal,

Aujourd’hui, je suis rentrée de week-end et je suis retournée au travail. La plupart du temps, j’arrive à ne pas penser à la cigarette mais parfois, je me souviens du goût et mon cerveau (cet enfoiré) me fait croire qu’il l’aimait bien. C’est faux, il l’aimait pas du tout, le goût. Je veux dire, si j’aimais vraiment le goût de la cigarette, pourquoi pas me faire des infusions de cendrier ?

Cher Journal, je suis en train de terminer mon quatrième jour sans cigarette. J’ai l’impression que, dès que je sors, tout le monde allume une cigarette, comme par hasard, mais c’est pas bien grave. Je suis même capable, si j’ai le temps, de descendre en même temps que mes collègues fumeurs sans avoir vraiment envie de fumer.

J’ai l’impression d’avoir plus souvent un petit peu envie de fumer, alors qu’hier encore, j’avais un peu plus rarement des grosses crises d’envie. Je me dis que c’est plutôt bon signe et je me travaille au corps pour ne pas faire sentir ma mauvaise humeur dans ces moments-là. Déjà qu’après ce week-end passé chez eux, mes parents se demandent sûrement si je suis pas en train de virer à la démence, s’agirait pas que tout le monde en soi convaincu.

J’te tiens au courant,

Sans nicotinement tienne

Bisous dans ton cou, j’tiens le coup

Sophie, poète

Bon et toi, t’as déjà arrêté de fumer ? T’as mieux tenu le coup que moi où c’était pas simple-simple pour toi non plus ? Quelle a été ta méthode, quels sont les stades par lesquels tu es passée ?

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Camilia Pond
    Camilia Pond, Le 12 avril 2015 à 18h52

    Honnêtement, j'ai une bonne preuve de ce que j'avançais dans mon précédent post : j'ai pris ton message un peu comme un défi, du coup j'ai arrêté, et mercredi j'ai fumé la dernière clope de mon paquet. Je ne souffre pas d'un manque quelconque, je vois mes collègues et amis fumer sans que ça ne me dérange ni me donne envie particulièrement : preuve en est s'il en fallait une que j'avais "raison", je ne suis pas, et je n'étais pas dépendante. D'un autre côté ça m'a fait réaliser une chose : que si je peux commencer à fumer, il faut aussi que je sois sûre que je peux m'arrêter, et donc pour ça faire des pauses régulières, plus ou moins longues selon l'envie. Du coup c'était l'occaz' de me prouver que je pouvais encore le faire, et si je reprends un jour, je saurai qu'il faudra que je fasse pareil, que je m'impose régulièrement des pauses, plus ou moins longues x) Là pour l'instant je ne compte pas reprendre ^^

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