Je travaille dans un foyer d’hébergement pour S.D.F. — Témoignage

Darky est secrétaire d’accueil dans un foyer d’hébergement pour personnes sans domicile. Voici ce que son métier, pas tous les jours facile, lui apprend au sujet de ces personnes trop souvent invisibles, oubliées.

Je travaille dans un foyer d’hébergement pour S.D.F. — Témoignage

En novembre 2013, ça fera un an que j’ai ce poste de secrétaire d’accueil dans une association à plusieurs casquettes. Foyer d’hébergement d’urgence, centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS), service d’accompagnement et d’orientation (SAO), accueil de jour, maisons relais… Bref, on pourrait s’y perdre.

Et j’y suis normalement jusqu’en juillet prochain. En contrat aidé : je pense ne pas pouvoir finir, malheureusement, ma vie professionnelle là-bas. Oui malheureusement, parce que c’est de loin l’expérience la plus enrichissante que j’ai eue de toute ma (petite) carrière.

Du Pôle Emploi au foyer d’hébergement

Pour raconter ma vie 5 minutes, je suis suivie par ce qu’on appelle le PLIE (Plan Local pour l’Insertion et l’Emploi). Pour moi, terminé les rendez-vous mensuels avec mon conseiller Pôle Emploi qui me donnait plus de sautes d’humeur que mes règles, et bonjour un travail approfondi avec quelqu’un qui connaît et surtout qui aime son boulot !

Toujours à l’affût de la moindre occasion, toujours des oreilles partout, toujours des relations professionnelles avec les bonnes personnes, ma conseillère en insertion m’a proposé cette offre d’emploi avant même qu’elle ne soit publiée.

Elle m’explique que c’est un poste de secrétaire d’accueil dans un foyer d’hébergement. J’apprends que ça existe… et qu’en plus il y a ça dans ma ville ! Je saute sur l’occaz, refile mon CV, pas besoin de lettre de motivation, le soir même je suis contactée par l’une des chefs de service de l’association.

J’ai un entretien 3 jours plus tard et quand elle me décrit le poste et le public, je suis à la fois effrayée et excitée. Le public est particulier, je dois faire preuve d’une extrême discrétion, être toujours accueillante, avoir un bon contact avec les gens et savoir travailler en équipe. Je sentais bien ce travail, mais honnêtement j’avais peur du public.

On parle alors principalement de SDF, sans domicile fixe, clodo, tout ce que vous voulez. Et moi, comme tout le monde, j’avais des à priori. Le SDF que j’imaginais est celui qu’on croise dans la rue le soir, sur les porches, sous les ponts, dans des endroits sombres, avec du pinard à la main, et… il me fait peur. En tout cas, il me faisait peur. Mais voilà, il faut avancer dans la vie, surtout quand la chef de service t’appelle pour te dire que le poste est pour toi !

Hancock, le super-héros SDF

Deux missions pour le même poste

Dans secrétaire d’accueil, surtout dans ce type d’établissement, on se rend compte qu’il y a bien deux mots dans le métier : secrétaire et accueil.

  • Secrétaire : honnêtement, ce n’est pas le secrétariat le plus passionnant du monde, dans le sens où on n’est pas surchargé-e- de travail. Et ayant une expérience significative dans le domaine, je n’apprends pas grand-chose. Cependant, le peu que je fais en secrétariat est vachement intéressant. Si on oublie la saisie de courrier rébarbative, la saisie de rapports sociaux, de synthèses partenariales sur les hébergés, en tout cas, tout ce qui concerne les gens qui passent par là est intéressant. Je suis déjà une nature curieuse, mais avoir ce genre d’infos, à l’accueil, permet de ne pas faire de boulettes quand on a les gens en face de soi. Mis à part ça, j’ai pu level up en Freecell et en Démineur !
  • Accueil : c’est là que le boulot est vraiment intéressant. Je n’ai jamais rencontré autant de monde issu de milieux de vie différents. Il faut savoir les accueillir, les laisser parler s’ils en ont envie, tout simplement garder le silence. Il faut leur sourire, parce qu’un sourire peut être extrêmement important pour une personne qui vient d’être mise à la rue, par sa femme, son mari ou son propriétaire. Il faut savoir écouter, le moindre détail peut avoir son importance. Il faut retenir le nom des gens, parce qu’on salue par un « Bonjour, Monsieur B. » : il se dit qu’on l’écoute, qu’on fait attention à lui. Il faut aussi surveiller, parce que parfois… il y a des gens qui arrivent dans un état lamentable. Je ne compte plus les gens que j’ai vus arriver complètement alcoolisés, complètement défoncés…

Un public qui dépasse les clichés

Le public que je côtoie tous les jours, c’est ça qui me fait aimer mon métier. Toutes les personnes que je vois passer à l’accueil sont des sans domicile, mais sachez qu’elles ne sont pas toutes à la rue. Je rencontre 4 types de personnes :

  • Les SDF : ceux qui vivent, dorment dans la rue, ceux qui n’ont vraiment qu’un carton pour toit. Ceux qui, quand ils viennent dans ton bureau, apportent leur gros sac à dos de voyage où toute leur vie est consignée. Ils sont de passage dans la ville et ont besoin d’une domiciliation le temps de leur séjour. Ça leur permet de toucher le RSA. Ils ne souhaitent pas forcément qu’on les aide à sortir de leur précarité. Ce sont sans doute les plus bouffés par la rue et par la vie. Ce sont des papas, des ex-maris, des ex-travailleurs, qui du jour au lendemain ont tout perdu, y compris l’espoir en la vie et l’avenir. Ne croyez pas qu’ils sont dans la rue par choix : souvent, ils ne savent même plus vivre autrement.
  • Les SDF temporaires : j’entends par là les gens qui changent de boulot et de ville et qui souhaitent avoir un logement temporaire afin de pouvoir trouver un travail et prendre un appartement en autonomie, les gens qui ont été mis à la rue par les propriétaires parce qu’ils dégradaient les locaux ou qu’ils ne payaient plus le loyer. Ce ne sont pas des gens qui sont à la rue depuis très longtemps, et souvent, ce ne sont pas gens qui resteront dans la rue. Parfois, ce sont des personnes hébergées chez des amis, des connaissances, mais qui sont « simplement » sans domicile pour diverses raisons.
  • Les ex-incarcérés : ceux qui sortent de prison et qui n’ont aucun endroit où aller à la sortie. En général, ce sont des gens adorables. Bon, s’ils ont été en prison, c’est qu’il y a une raison, mais personnellement, je ne souhaite jamais la connaître, pour ne pas voir mon comportement changer. Quand ces personnes demandent à avoir un logement, c’est qu’elles veulent s’en sortir et c’est pas en leur rabâchant leur passé ou en les jugeant qu’on les aidera à y arriver.
  • Les femmes victimes de violences conjugales : c’est bien là le public qui me touche le plus. Des femmes battues, mise à la rue avec leurs enfants, qu’ils soient nouveaux-nés ou adolescents. On a des appels pour ce genre de personne quasiment toutes les semaines, et parfois tous les jours. Je n’imaginais pas, avant de rentrer dans ce monde, qu’autant de femmes pouvaient être battues, harcelées physiquement ou moralement. Elles débarquent chez nous, leurs enfants sous le bras, dans un état lamentable, hystériques, dépitées, blessées, en larmes…

Des gens normaux, des situations insoupçonnables

J’ai remarqué, à travers ce travail, à quel point les gens ont la capacité de cacher qui ils étaient, et surtout la situation réelle dans laquelle ils vivent.

Je me souviens d’une jeune femme qui est venue nous voir, vêtue d’un tailleur-pantalon noir, d’une veste assortie et d’une chemise rouge bordeaux. Propre sur elle, maquillée juste ce qu’il faut… je me suis même demandé si ce n’était pas une nana qui faisait partie d’une structure partenaire de notre association.

Elle s’est assise devant moi, et a commencé à me parler. Elle me disait qu’elle venait de Bordeaux, mais qu’elle était venue vivre ici, parce qu’elle voulait trouver un travail dans ma ville et qu’elle n’avait plus d’appartement là-bas. Elle a donc besoin d’une adresse le temps de trouver un logement. On discute un moment, elle parle longtemps et ma collègue finit par lui donner un rendez-vous.

Quelques semaines plus tard, je tombe sur je ne sais plus quel document. Non, je n’avais pas remarqué… que c’était une alcoolique… et qu’elle était maintenant à l’hôpital en post-cure… On est loin d’imaginer la vie des gens qui nous entourent, des gens que l’on croise dans nos vies.

Les petits riens qui peuvent tout changer

J’ai remarqué aussi à quel point, même en tant que secrétaire d’accueil, on pouvait égayer la journée d’une personne en un coup de fil.

Un jour, une personne domiciliée — qu’au passage j’aime bien, c’est un homme vraiment gentil — a rendez-vous avec une collègue. Pendant qu’ils sont en rendez-vous, je reçois un coup de fil d’une jeune demoiselle qui me dit que depuis deux mois, elle n’a plus de nouvelles de son père. Elle pense qu’il est à notre association, et voilà… elle veut juste des nouvelles de son papa.

Normalement, on ne donne aucune information, ni quoique ce soit d’autre d’ailleurs. On prend un nom, un numéro et on le rappelle. Parce que beaucoup d’entre eux ne veulent pas dire à leur entourage où ils sont. Mais là, je sens la détresse dans la voix de cette jeune fille et le papa en question est un bureau plus loin

Je prends le numéro et le nom de la jeune femme. En temps normal, aussi, on attend que le rendez-vous soit terminé. Mais là, je vais les déranger, je demande à ma collègue de sortir un instant et lui explique la situation. Elle prend l’info et retourne à son rendez-vous. Quand j’ai le monsieur qui vient me voir en sortant, les yeux brillants de larmes, pour me remercier de lui avoir dit que sa fille avait appelé… Je vais pas vous mentir, j’avais envie de pleurer avec lui !

Naviguer dans un océan de tristesses

Bien sûr, ce boulot a aussi son lot de tristesses. On apprend les histoires horribles des gens… Il y a les tentatives de suicides, qui malheureusement parfois aboutissent au pire des résultats ; même si je ne fais que les croiser au détour de l’accueil, ça fait toujours mal. Quand on voit un couple accéder enfin à un logement, commencer à s’en sortir et qu’on apprend trois semaines plus tard que l’homme est mort du SIDA… c’est dur.

C’est aussi ça ce job, c’est s’attendre au pire, voir sa collègue pleurer parce que pour elle, c’est un échec et une grosse remise en question… On se rend compte aussi parfois à quel point les gens sont seuls, à quel point pour certains, le mot « famille » ne veut plus rien dire, parce que certaines « familles » ont une capacité à abandonner ou laisser dans la panade leurs enfants, leurs frères/sœurs ou leurs parents…

Parfois, aussi, les gens s’en sortent et quand ils sont de nouveau livrés à eux-mêmes, ils replongent.

Ne pas lâcher prise, ne pas abandonner

C’est un combat sans fin, qu’il ne faut jamais abandonner, parce que ce type de public a besoin de soutien, qu’on les aide, au moins quand ils le demandent. Il faut être là quand ils semblent replonger, leur montrer que non, ils ne sont pas seuls.

Ce boulot a changé ma vision des personnes sans domicile. Maintenant, quand je me balade à pieds ou même en voiture, je regarde partout. Parfois, je fais exprès de passer par certains endroits pour m’assurer que les SDF que je « connais » vont bien, sont toujours en ville… ou simplement toujours en vie.

Des humains, avant d’être des S.D.F.

J’ai fait des rencontres extraordinaires avec des gens que j’aurais certainement évités dans la rue, avant.

Ces punks avec leur chien et leur bière, parfois qualifiés de parasites ou d’emmerdeurs, qui en fait sont des gens adorables que la vie n’a pas épargnés.

Des femmes fortes, incroyablement fortes, qui donnent tout pour leurs enfants et qui méritent un moment seules, au calme, à l’abri, pour pouvoir pleurer et se soulager un peu.

Des hommes seuls, blessés par la vie, que j’ai connus fermés, renfermés, refermés au début et que je croise aujourd’hui, souriants et heureux comme des papes parce qu’ils ont trouvé la structure adéquate et qu’enfin ils se sentent bien et se sentent juste vivre…

Souriez, et n’hésitez pas à demander de l’aide

Ma conclusion sera un peu bizarre. Je vous dirai simplement : souriez à ces gens dans la rue. Donnez-leur juste l’un de vos sourires… vous n’imaginez pas à quel point ça peut leur faire plaisir.

Et surtout, si jamais vous avez un-e ami-e qui se retrouve à la rue, qui est victime de violences conjugales ou si vous-mêmes, vous vous retrouvez dans une situation difficile, n’hésitez pas à demander de l’aide.

Faites le 115 (le Samu Social) quelle que soit votre situation, ou n’hésitez pas à contacter le CHRS de votre département, habilité à accueillir des gens, et vous serez sûr-e-s de trouver de l’aide avec des gens compétents qui n’auront qu’une envie : vous aider.

Pour aller plus loin…

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Coffeencig
    Coffeencig, Le 28 septembre 2013 à 16h26

    Merci pour cet article, touchant et vraiment instructif :)

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