Celui que je voyais toujours quand il ne fallait pas

En décembre 2005, j’ai rencontré l’homme de ma vie. Il était brun avec des yeux mi-verts mi-bleus, il avait un sourire de pub Colgate et le QI d’Einstein. Son seul problème, qui était d’ailleurs plutôt le mien, c’est que je tombais systématiquement sur lui au moment où il ne fallait pas. La première fois que […]

En décembre 2005, j’ai rencontré l’homme de ma vie. Il était brun avec des yeux mi-verts mi-bleus, il avait un sourire de pub Colgate et le QI d’Einstein. Son seul problème, qui était d’ailleurs plutôt le mien, c’est que je tombais systématiquement sur lui au moment où il ne fallait pas.

La première fois que je l’ai vu, c’était en bas de chez moi, un samedi après-midi. Après une soirée de folie la veille, j’émergeai vers 14 heures, prenant soudain conscience que je devais absolument me précipiter dans le supermarché le plus proche pour des raisons qu’il serait trop long d’expliquer ici. Il était déjà quasiment trop tard, mais je tentais le tout pour le tout. En bravant tous mes principes les plus fermement établis, je décidais donc de me rendre au Turc du coin pas lavée (beurk), pas maquillée (beurk beurk) et habillée des premières choses qui me tomberaient sous la main (beurk beurk beurk).

J’habitais alors dans une ville très froide d’un pays très froid et les choses censées me vêtir (mal) auraient réellement pu figurer dans le Placard de la honte en bonne place. Par -18°, ma tenue se composait donc d’un pantalon tout mou un peu large aussi confortable que moche, d’une doudoune Bibendum aussi chaude que peu seyante, d’une écharpe XXXXL entourée 10 fois autour du cou, de bottes de neige fines et distinguées (comme toute botte de neige, bien sûr) et, must du must, pompon du pompon, un magnifique bonnet péruvien rose pâle avec les tresses qui pendent des oreilles et des fleurs brodées sur la tête (acheté un jour de désespoir thermique).

« Après tout », me dis-je en me regardant dans le miroir avant de partir, « ce n’est pas comme si je connaissais toute la ville… Personne n’en saura rien« . Le seul problème, c’est que je n’avais pas conscience de ma popularité (ahahahahahaha). A peine sortie, je tombe devant ma porte sur une amie, Elisa. J’hésite un instant entre feindre un aveuglement soudain, détourner son attention en la jetant sous le tramway qui passe au même moment ou assumer et lui dire poliment bonjour. J’opte pour la dernière possibilité, la première étant vraiment évidente (nous étions déjà nez-à-nez) et la deuxième franchement trop dangereuse. Et puis après tout, ce n’était qu’une bonne copine qui n’en avait sans doute rien à faire de mon look. On se dit bonjour et là, du coin de l’oeil, je vois l’homme de ma vie et mon cerveau commence déjà à saliver. Cela devient une inondation émotionnelle lorsqu’il s’approche en faisant un grand sourire. J’en oublie l’espace d’un instant mon look de la mort qui tue. Et lorrsqu’Elisa me présente « son ami Konstantin », je redescends soudainement sur Terre : donc, il est possible de rencontrer son idéal masculin, même quand on est sapé comme pour regarder la télé un dimanche après-midi pluvieux... Il n’y a vraiment pas de justice en ce bas monde ma bonne dame…

Chemin faisant jusqu’au Turc du coin, le jeune homme se révèle non seulement beau comme un Dieu mais aussi drôle, sympathique et plein d’esprit. Ne pouvant jouer la carte de la séduction, je joue celle de la Française très drôle en faisant des jeux de mots improbables en mélangeant nos deux langues. Bizarrement, ça marche, il rit. Arrivés devant mon minimarché, nous nous séparons, en nous assurant que nous nous reverrons bientôt par l’intermédiaire d’Elisa. « Et là, mon petit père, tu vas voir de quel bois je me chauffe quand j’ai décidé de mettre le paquet au lieu de m’habiller comme un patapouf« .

La deuxième fois que je l’ai vu, c’était quelques jours plus tard, à l’improviste. J’avais retrouvé des amis pour un pot après le boulot et Elisa avait fini par nous rejoindre… accompagnée de Konstantin. Je maugréais dans ma barbe (que, doux Jésus, j’avais heureusement rasé ce jour-là, quand même) qu’elle aurait pu me prévenir. J’aurais pu repasser chez moi avant le café pour changer enfin ce collant qui avait eu la mauvaise idée de filer le matin même. Et j’aurais pu aussi faire un détour par la case « repoudrage de nez » avant qu’il n’arrive, pour lui éviter de contempler mon maquillage défraîchi par une journée de travail. Bref, j’aurais pu ressembler à une nana qui va à un rencard improvisé au lieu de ressembler à une nana qui sort du bureau

Malgré ces petits soucis techniques, la soirée est absolument délicieuse. Bravant les difficultés communicationnelles, nous devisons pendant des heures tous les deux rien-que-lui-et-moi, nous rions, nous nous sourions, nous buvons. Une vraie bonne soirée mais qui en reste là du fait d’une copine un peu collante qui n’avait pas tout à fait compris mes signaux désespérés pour qu’elle nous laisse seuls sur la plage abandonnée (euh… sur le trottoir enneigé).

La troisième fois que je l’ai vu, je suis tombée sur lui par hasard une fois de plus en sortant de mon métro. Je rentrais du boulot très tard, j’étais claquée, j’avais des cernes jusqu’au cou. J’avais ressorti ma panoplie doudoune-écharpe-bonnet et surtout, mes jolies bottes de neige, qui allaient tellement bien avec mon petit tailleur élégant. Il était 22h30, il avait rendez-vous avec quelqu’un pour sortir et était au mieux de sa forme et de sa classe. Je me sentais résolument pouilleuse à côté de lui et, tandis qu’il me parlait, je réfléchissais au meilleur moyen de lui dire que parfois, il m’arrivait d’être plus agréable à regarder que ce à quoi je l’avais habitué. Je n’ai pas trouvé la formule, et son copain est arrivé, donc nous nous sommes quittés, toujours sans échange de numéro.

Finalement, je n’ai donc jamais pu revoir celui sur qui je tombais par hasard chaque fois que je ressemblais à un sac. De désespoir, j’ai fini par hésiter : devais-je tenter le tout pour le tout et concentrer les pires éléments de ma garde-robe juste pour le faire apparaître ? Je n’ai pas osé tenter le Diable. Un jour, peut-être, je le recroiserai en portant une robe sublime qui le surprendra tellement que j’en serai devenue inoubliable à ses yeux, pour autre chose que ma ringardise vestimentaire.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • RozenMaiden
    RozenMaiden, Le 22 janvier 2008 à 20h49

    J'adore ton texte !
    Malheureusement, ce genre de situation m'arrive aussi, je me dis que je vais descendre au supermarché 10 minutes pour aller chercher un paquet de chips, donc bon je m'habille à l'arrache, pas vraiment maquillée (enfin super aproximativement quoi), coiffée vite fait bien fait (pas toujours super bien fait d'ailleurs) ... Enfin bref, je descends un peu en vrac, et paf je croise des dixaines de magnifiques spécimens, ou un mec sympa de ma résidence, ou je descend en même temps que la sortie du lycée, au risque de croiser des anciennes connaissances ou biens des amis ... Dans ces moments là je me dis "Manon, cherche pas c'est le destin qui t'en veux d'aller te chercher des conneries au supermarché".

    Mais le pire, c'est quand je m'habille un trop teenager pour aller vite (genre pantalon évasé en bas, teeshirt à motif, et basket en toile) et que je croise cette fille sublime et toujours habillée à la perfection, là je me sens vraiment comme une merde quand elle me regarde un peu de haut, genre tu fais un petit peu pitié comme ça ... Oui bon bah on est pas toujours sublime quand on va chercher un truc en ville en quatrième vitesse ... :rolleyes:

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